« … Reculez. »
Un chevalier du Château sacré qui avait tout du général s'avança déjà.
Par-dessus son armure lourde, il portait une cape de chevalier d'un blanc immaculé, et tenait sans effort une épée cruciforme plus haute que lui.
À ses côtés s'alignaient de grandes balistes mobiles.
— Heiderik Homer, le Saint de l'Épée.
Le plus puissant chevalier du royaume saint, l'homme le plus proche du titre de héros.
Et c'était lui, ce fameux monsieur Heiderik, “le noble chevalier surnommé le Saint de l'Épée, qui manipule la masse à volonté”, celui qui mourait au tout début du jeu.
« S-soyez prudent ! Le sire Heiderik n'est pas de la même dimension que les autres Douze Chevaliers du Château sacré ! »
Lafrieze me prévenait, affolée.
Je l'ignorai.
« C'est l'humain le plus proche du titre de héros… on dit que son niveau approche les 30 ! Même avec votre puissance, la victoire n'est pas certaine… ! »
Lafrieze insista.
Je l'ignorai.
« Pourquoi est-ce que vous m'ignorez ! »
« Tu es bruyante, à la fin… »
« Quoi ! M-moi qui prends la peine de vous avertir… ! »
« Navré, je n'avais pas compris que ces piaillements étaient un avertissement. »
« Hnnn ! Décidément, je vous déteste ! »
« Tant mieux. Moi aussi je te déteste. »
« … Ce n'est vraiment pas le moment de vous chamailler, tous les deux. »
De toute façon, j'ai la nette impression que monsieur Heiderik ne me pose aucun problème.
Je continuai donc d'avancer droit sur lui.
« … Tirez. »
Sur son ordre calme, les leviers des grandes balistes furent tirés d'un même geste.
Tchac !
Dans un bruit sourd, d'énormes traits pareils à des ancres de navire furent projetés.
« Inutile. »
Je les renvoyai d'un revers de socle, mais.
« … ? »
Le choc était plus lourd que prévu.
Comme si, après l'accélération, seule leur masse avait doublé…
« … Je vois, tu pares même cela. Chaque tir a le poids nécessaire pour percer une muraille… Décidément, les informations de l'état-major n'ont aucun poids. »
Monsieur Heiderik eut un rire sans force.
« … Tu es vraiment fort. C'est pourquoi je ne voulais pas d'une victoire obtenue ainsi. »
À l'instant où il prononça ces mots…
… mon corps s'alourdit d'un coup.
« … Hm ? »
« Navré… j'ai quintuplé ta masse. Tu ne devrais désormais plus pouvoir bouger normalement. »
« … »
« Je n'ai rien contre toi, mais servir son roi est la voie du chevalier. Si tu es vraiment le porte-parole de la volonté divine… alors montre-le. Mon péché, et aussi… ! »
« … Tu parles trop. »
« Bgrah ?! »
J'expédiai monsieur Heiderik d'un coup de socle et poursuivis ma route.
Son alourdissement m'a plutôt rendu service : mes semelles adhèrent bien mieux, je cours plus facilement. J'accélérai encore.
Un peu plus tard, un formidable bruit d'éclaboussure retentit dans mon dos.
« Le sire Heiderik est tombé dans le fleuve ! » « C'est une blague ?! » « Ne vous laissez pas impressionner ! Arrêtez-le ici ! »
L'armée du roi saint chargea, piques en avant.
Je me mis à précipiter les soldats dans le fleuve les uns après les autres, mais…
« … Décidément, ça n'en finit pas. »
Rien que de refuser la retraite en position défavorable les rend très pénibles à gérer.
Voilà donc l'armée du roi saint, celle qui ne craint pas la mort.
Le roi saint a dû leur faire avaler une “rumeur” du genre : “mourir au combat ouvre les portes du paradis”.
Je ne perdrai pas, évidemment… mais enchaîner les combats contre des figurants est franchement fastidieux.
Les figurants, ça se balaie par une attaque de zone.
Et comme nous venions d'atteindre le milieu du pont — le moment est venu.
« — Primo, exécution du plan. Détruis le pont, lentement. »
« Roger ! »
« Quoi, attendez ?! »
« Vous… vous avez dit détruire le pont ?! Vous plaisantez ! »
Primo pinça le bas de sa jupe et s'inclina, et au même instant.
Le lourd pont de pierre, réputé “inexpugnable” depuis des siècles, commença à s'effondrer par morceaux.
Le liquide dissolvant de Primo avait été injecté à l'intérieur du pont.
C'était le plan anti-armée que j'avais prévu avec elle… mais Primo détruit avec plus de dextérité que je ne le pensais. Elle m'avait dit un jour qu'elle savait faire « de la destruction technique » : c'était donc vrai. J'ai un peu l'impression de voir grandir ma fille, c'est plaisant.
Passons.
Cette destruction sema tout de même le trouble dans l'armée du roi saint.
« C'est une blague ?! Le Pont Sacré ?! » « Ils ont détruit le pont ! » « Ce n'est plus le moment de se battre ! » « Je ne veux pas mourir pour rien ! » « Repli ! Repliii ! » « On n'aura pas le temps ! Sautez dans le fleuve ! »
En un instant, ce fut la débandade générale.
« Ils ne sont donc pas sans peur devant la mort : ils veulent seulement une mort qui ait un sens. »
D'où le fait qu'ils ne craignent pas de tomber au combat, mais refusent l'accident absurde.
Et de toute façon, sans ce pont, plus de marche ni de bataille possibles. Ils n'ont plus qu'à reculer.
« — Allons, en avant ! Suivez mon socle ! »
« Roger ! »
« A-aaah… le Pont Sacré, un lieu si sacré… »
« Aaah, quel chantier… »
Nous traversâmes d'une traite le pont qui s'effondrait.
« — Allez, place ! Le groupe du héros passe ! »
***
« … Hi hi… c'est pour bientôt. »
Dans son bureau du Grand Château sacré, le roi saint Nefîro IV souriait en coin.
Devant lui, un globe planétaire.
… Il en avait toujours rêvé. Depuis le jour où [Manipulation des Rumeurs] s'était éveillée en lui, jusqu'à aujourd'hui…
Rêvé de devenir le maître du monde et d'être transmis à la postérité comme un mythe.
Ce pouvoir immense — manipuler la rumeur — avait été une révélation pour le petit séminariste souffre-douleur qu'il était.
Le peuple n'est qu'un troupeau de bêtes que la rumeur fait avancer.
Dieu lui avait donné le pouvoir de soumettre ces bêtes.
Et lui-même était destiné à être conté comme un mythe.
Devenir roi saint fut simple.
Ce pays est une monarchie élective.
Il crucifia par la “rumeur” le précédent roi saint et ses rivaux politiques, gava de rumeurs les soldats-prêtres et les chevaliers du Château sacré pour s'emparer de la force armée, et obtint bien vite le soutien écrasant des cardinaux et du chapitre du Château sacré, qui détenaient le droit de vote.
C'est ainsi qu'il devint roi saint, jeune encore.
Qu'il atteignit ces hauteurs où le peuple vous vénère.
Le rang, l'honneur, la puissance, la fortune… il avait tout obtenu.
Et pourtant, il n'était pas comblé. Si peu de choses ne pouvaient le combler.
Car il n'était pas encore un mythe.
C'est durant ces jours de rumination que.
La jeune sainte Lafrieze, encore enfant, vit en prédiction une arme du futur…
Ce fut, très exactement, un signe divin.
« … J'ai enfin atteint ce point. »
Un long combat, qui aura duré un demi-siècle.
et le faux héros lui avaient bien fait perdre le rythme, mais rien de grave.
Il regrettait de n'avoir pu supprimer de sa main l'“ennemi du monde” qu'il avait mis tant de temps à fabriquer — —, mais la “rumeur” faisant de la nouvelle impératrice Alexandra une sorcière avait compensé.
Bientôt, ses hauts faits seraient transmis comme un nouveau mythe…
« Kukuku… kaaah-kakakakaka ! Kaa… »
« — Votre Majesté ! Une transmission magique du front ! »
Un prêtre fit irruption dans le bureau.
« … Hum. Frappez avant d'entrer. »
« Toutes mes excuses ! Mais c'est urgent, et… »
« Qu'y a-t-il. Parlez. »
Il posait la question, mais devinait déjà le rapport.
— Élimination de la Reine des Enfers achevée.
Vu l'heure, il ne pouvait s'agir que de cela.
La Reine des Enfers, disait-on… mais au fond, ce n'était qu'un squelette géant.
Et rien de plus qu'une bête domestiquée par .
Un rang estimé à B, ce qui reste une menace, mais sous une pluie d'armes Arc-Divin tirées de loin, elle serait sans recours.
La seule inconnue était ce que ferait ce faux héros.
Or, à cette heure, il lui était de toute façon impossible d'atteindre le champ de bataille…
« — Le faux héros et la sainte se sont ligués avec la Reine des Enfers ! L'armée principale du sire Heiderik est défaite ! Et puis, le Pont Sacré s'est effondré ! »
« … Pardon ? »
Le roi saint se figea.
Il ne… comprenait pas.
Des humains ligués avec ? La très puissante armée du roi saint et le sire Heiderik défaits ? Le Pont Sacré effondré… ?
« L'ennemi est-il donc si nombreux… ? »
« Non… d'après nos informations, ils ne seraient que quelques-uns, faux héros compris. L'armée de la Reine des Enfers est présente, mais semble se consacrer uniquement à la défense. »
« I-impossible… »
Il y a forcément une erreur.
Sur un champ de bataille, la force d'un “individu” ne compte pas.
Impossible d'esquiver toutes les magies et toutes les flèches qui s'entrecroisent ; dans la mêlée, l'endurance, la magie et les armes s'épuisent vite.
Or, en tant que “masse”, l'armée du roi saint est la plus forte qui soit.
Nombreuse, et d'un moral qui ne faiblit jamais.
Rien à voir avec une armée ordinaire, qu'un simple fléchissement du front met en déroute.
Pour vaincre une armée qui combat sans craindre la mort… il faudrait précisément des armes Arc-Divin en quantité.
« … Où se trouve le faux héros à présent ? »
« Il aurait déjà atteint les abords de la cité sainte. Son entrée dans la ville n'est plus qu'une question de temps. »
… Si vite ?!
Comme s'il avait traversé le champ de bataille en ligne droite. Une vitesse qui ne cadre pas avec un affrontement contre une armée.
Bien trop imprévu.
Mais il ne panique pas encore.
« … Kakaka. »
Le roi saint rit.
Admettons quelques erreurs de calcul. Mais…
« Sur ce champ de bataille se trouvent donc le faux héros, la sainte et la Reine des Enfers ? »
« O-oui. »
« Décidément, Dieu… me sourit ! »
Tous les ennemis du roi saint rassemblés en un seul lieu.
Si ce n'est pas là une faveur divine, qu'est-ce que c'est ?
S'il peut les liquider tous ensemble… le prix à payer, quel qu'il soit, sera largement rentabilisé.
Ses soldats peuvent bien diminuer, [Manipulation des Rumeurs] lui en rassemblera d'autres ; et une fois les ressources de l'Empire Noah en main, il fabriquera autant d'armes Arc-Divin qu'il voudra.
Il n'y a donc qu'une chose à faire.
« Envoyez une transmission magique aux forteresses des environs de la cité sainte… »
Et le roi saint ordonna :
« — Qu'on active toutes les armes Arc-Divin. »