Lafrieze et moi étions entrés dans notre gîte du soir (le Château des Enfers).
Nous y étions accueillis par la maîtresse des lieux, Noche, la Reine des Enfers.
Le spectre d'une jeune fille aux cheveux violet pâle.
« Waaah… Papa, ça faisait longtemps… »
« Oui. Tu ne t'es pas sentie seule ? »
« … Ça allait. Mais pourquoi tu es venu, aujourd'hui… ? »
« Je passais dans le coin. Et j'ai pensé dormir au château par la même occasion. »
« … Chouette… cette nuit, je suis avec Papa… »
Toujours accrochée à moi, elle frottait sa tête sans substance contre moi. Noche affecte d'ordinaire une élégance distante, mais elle souffre en réalité beaucoup de la solitude.
« … Ah… euh ? »
Lafrieze, laissée de côté, était bouche bée.
« E-elle est très amicale… pour un fantôme… »
« Noche est simplement très sauvage avec les inconnus. »
Noche est obsédée par le “beau”.
Vouloir être belle. Vouloir être entourée de belles choses. Ce qui n'est pas beau n'est pas juste…
De ces convictions vient sans doute qu'elle ait honte d'exposer sa “vraie nature, qui n'est pas belle”, et qu'elle aborde les autres en jouant la “belle version d'elle-même” idéale.
Une crise d'adolescence grandiloquente et tordue, si l'on veut.
Comme elle place aussi très haut son idéal des relations humaines, elle est difficile : un rien la déçoit et elle coupe les ponts… en revanche, avec ceux à qui elle a ouvert son cœur, elle devient collante, comme on le voit.
« Mais d'ailleurs, “Papa”… Matty, vous avez des enfants ? L'écart d'âge tiendrait plutôt du frère et de la sœur, pourtant. »
« Je suis son père par alliance… son beau-papa, si tu veux. »
« “Beau-père” suffirait, non ? »
« Le “papa”, je ne le céderai pour rien au monde. »
« Mouais. »
« … Hm. »
Et alors.
Noche parut s'intéresser à la présence de Lafrieze.
« … ? Papa, ça, c'est un souvenir… ? Je peux en tirer de la peintu… re… ? »
Elle s'interrompit en plein élan.
Et retint son souffle comme si elle avait vu un fantôme.
« Ç-ça… c'est encore vivant… ?! »
« Euh, oui, je suis vivante. »
« N-non… »
Noche se cacha derrière moi, tremblante.
« N-n'ayez pas peur. Je suis une connaissance de cette personne… »
Lafrieze s'approcha pour la rassurer.
Mauvaise idée.
« … »
Toute vie déserta le visage de Noche.
Là où étaient ses yeux et sa bouche s'ouvrirent des trous noirs et vides.
Et de ces trous s'échappa une voix pareille à une malédiction.
« … Meurs. »
Sur ce seul mot.
« … Hein… ? »
Lafrieze s'effondra sur place comme une marionnette aux fils coupés. Puis cessa de bouger, les yeux grands ouverts, telle une poupée.
« … Hm. »
Lafrieze était morte sans attendre.
Je m'y attendais, cela dit…
Noche possède le pouvoir de manipuler la vie.
Elle peut jouer à sa guise avec toute vie qui se reflète dans ses yeux.
Vivre ou mourir : tout tient dans le creux de sa main.
Dans le jeu, sans la résistance à la mort instantanée que conférait l'objet spécial “fruit de l'Arbre-Monde”, on était anéanti dès le début du combat.
« Hé, Noche. On ne tue pas les gens comme ça. »
« Ah… c'était le jouet de Papa ? »
« Oui. »
J'affirmai sans hésiter.
« P-pardon… hnn… »
Elle rentra les épaules, abattue.
… Elle le prenait plus mal que prévu.
Noche a une sensibilité très vive : son moral est fragile.
« B-bon, tuer une sainte ou deux, ça arrive tout le temps. Ne t'en fais pas. »
« … Oui. »
Puis Noche passa la main au-dessus de Lafrieze.
« Khaa ?! »
Lafrieze reprit son souffle.
« Hein, quoi… q-que s'est-il… ? »
« Hii… c'est vivant… »
« … Hein… ? »
Et Lafrieze s'écroula de nouveau.
« Non, je t'ai dit de ne pas tuer. »
« M-mais… à part Papa… ce qui est vivant n'est pas beau… la vie ne s'accomplit que par la mort… seul ce qui est mort est beau… »
« Même en disant ça, Papa est bien embêté. »
Bref, je fis de nouveau revenir Lafrieze.
Morte, certes, mais on lui avait simplement retiré la vie : la réanimation est facile.
À ce niveau-là, il n'y a aucune séquelle.
« Ô Lafrieze. Mourir ainsi, quelle pitié. »
« Hein ? Non… mais qu'est-ce qui se passe depuis tout à l'heure… »
« Tu es juste morte deux petites fois. »
« … ? … ? »
Lafrieze penchait la tête, perplexe.
Noche examinait ce visage avec attention.
« P-papa… c'est vraiment désagréable, ça… pourquoi c'est vivant… ça devrait mourir… »
« … »
Lafrieze se figea, muette.
« Rassure-toi. Noche n'a aucune malveillance. Elle souhaite simplement, et purement, ta mort. »
« … Je vais finir par pleurer, moi. »
Elle me faisait tout de même pitié : je changeai de sujet.
« Au fait, Noche. Je t'ai apporté un souvenir. »
« … Un souvenir ! »
Le visage de Noche s'illumina d'un coup.
Elle avait oublié Lafrieze en un instant : ses pieds battaient l'air, trahissant son impatience.
Elle se hausse du col pour paraître adulte, mais sur ce genre de choses elle reste une enfant. C'est attendrissant.
« … Un souvenir ! C'est quoi… c'est quoi… ? »
« Kukuku… j'ai réservé le meilleur. Réjouis-toi grandement. »
Je sortis la caisse en bois que j'avais rangée grâce à la compétence [Cache-ombre] du Shadow Hand.
Et j'en ouvris le couvercle.
« — Regarde : des crabes poilus. »
« … Ah… oui. »
Noche détourna doucement les yeux.
« Youpi, des crabes poilus… »
« … Ne me dis pas que tu n'aimes pas les crabes poilus ? »
« Hm… l'exosquelette n'est pas beau, et on n'en tire pas de peinture… »
« Et puis, des crabes poilus pour une enfant, franchement ? Vous n'avez pas un goût atroce en matière de souvenirs ? C'est bien trop austère, et ça pique, en plus… »
« … Q-quoi ? »
Moi, l'ancien boss final, j'aurais raté le choix d'un souvenir… ?
Mon manque de communication avec mes subordonnés me rattrape.
À bien y penser, c'était la première fois de ma vie que j'achetais un souvenir. Je n'avais d'ailleurs jamais voyagé. Je m'étais seulement donné des airs de voyageur avec mon livre de chevet, “Les Chroniques d'aventure d'Endeavor”.
« E-en fait, les crabes poilus en guise de souvenir, c'était une blague de Papa. Ce n'est que le plat du dîner. »
« A-ah bon… »
Noche sourit, soulagée.
… Ce sourire, je veux le protéger.
Tant pis. Pour cette fois, je jetai ma fierté aux orties et consultai discrètement Lafrieze.
« Hé, qu'est-ce que je fais… ? À ce rythme… l'image du “Papa génial au goût imparable pour les souvenirs” que Noche a de moi va s'effondrer… »
« Il n'y a déjà plus rien à faire, je crois. Elle va entrer dans sa crise d'adolescence à la vitesse de la lumière. »
« Je refuse que Noche entre en crise d'adolescence… quel est le bon souvenir, à la fin ? »
« C'est une enfant : des friandises ou des jouets, classiquement ? »
« … Toi… tu n'as aucun goût. »
« Ce n'est pas au monsieur crabe poilu de me dire ça ! »
« Les crabes poilus, c'est très bien ! Excuse-toi auprès des crabes poilus ! »
« Vous êtes ambassadeur des crabes poilus ou quoi ?! »
Non, ce n'était pas le moment de se disputer.
« Vous n'avez rien acheté d'autre que des crabes poilus ? »
« Kukuku… écoute et tremble. J'ai réuni un sabre en bois, une tapisserie et un assortiment de T-shirts rigolos. »
« … Il est irrécupérable. Je me disais pourtant qu'un objet en rapport avec les os plairait à cette enfant… »
« C'est ça. »
Des os : j'avais justement quelque chose de bien.
Une pièce que je comptais exposer dans le jardin de la maison et que j'avais fait ranger par le Shadow Hand en attendant.
Je formai une ombre chinoise avec mes mains et donnai son ordre au Shadow Hand.
« — Parais, Roi-Dragon Nidhogg. »