« — Parais, Roi-Dragon Nidhogg. »
L'ombre à mes pieds s'élargit en ondulant.
Et il en émergea les ossements gigantesques d'un dragon, portés par les mains de l'ombre.
Le Roi-Dragon Nidhogg d'après sa conversion en engrais (forme résiduelle).
Les os d'un animal non décomposé sont normalement roses ou bruns, le sang y demeurant encore… mais Yufîl avait dû le transformer en engrais jusqu'à la moelle. Ceux-ci sont d'un blanc lisse et net, comme s'ils avaient subi un blanchiment.
« Hein, d'où est-ce que vous sortez… enfin, vous venez de dire Nidhogg… »
« Oui, ce sont les os du Roi-Dragon Nidhogg. »
« Q-quoi ?! Celui des mythes ?! Le Roi-Dragon ?! Mais c'est extraordinaire… ! D'ailleurs, vous l'aviez vaincu, c'est vrai. C-ce devrait être classé au patrimoine de l'humanité… ! »
Curieusement, c'était Lafrieze la plus excitée de nous tous.
Les yeux étincelants, elle dévorait les os du regard, à deux doigts de s'en lécher les babines.
« M-mais, comme souvenir pour une enfant… »
« Waaah… un grand squelette de dragon ! Il est tout blanc, il est beau… »
« … Ah, ça, c'est la bonne réaction. »
Noche enlaça les os et y frotta la joue.
Nidhogg avait un franc succès auprès de ces demoiselles.
Puis elle s'approcha en flottant du conduit auditif de Nidhogg.
« … On joue ensemble ? »
lui chuchota-t-elle.
Et comme si la voix l'y invitait.
« … ?! … Gh… wa… je… suis… »
Les os de Nidhogg se mirent à bouger.
Sa mâchoire s'agita par saccades et une voix grave s'en échappa.
« … Où suis-je… il me semblait pourtant… mais… nooon ?! Je suis un squelette ?! Comment cela ?! »
Nidhogg, en pleine panique.
« Euh, dites… on dirait que… le Roi-Dragon Nidhogg vient de ressusciter, non ? »
« Kukuku… je l'ai ressuscité. »
« Qu'est-ce que vous faites ?! On avait mis tant de mal à le vaincre ! »
Plus exactement, il vient d'être rendu immortel.
Et le bruit de nos voix finit par lui signaler ma présence.
« … Haaan ?! T-toi… ?! »
À peine m'eut-il vu que sa mâchoire s'ouvrit d'effroi, et il se prosterna d'un mouvement fluide, le front contre le sol.
« Pardon, pardon, pardon… ! Je me suis emballé, voilà tout ! »
« Euh… hein… ? »
Lafrieze émit un son perplexe.
« … Q-qu'est-ce qu'il faut faire pour en arriver là ? »
« Nous avons simplement joué ensemble, et de bon cœur. »
Ce doit être un Roi-Dragon au mental fragile.
Il m'a supplié d'épargner sa vie une minute après le début du combat, aussi.
Longtemps invaincu, il a dû devenir sensible aux coups.
« … À partir d'aujourd'hui, tu es l'animal de compagnie de Noche. »
Noche lui caressa la tête.
« … Moi, un animal de compagnie ? Kwahaha… ne me fais pas rire… ! Que le fier Roi-Dragon Nidhogg obéisse à une gamine pareille… »
« … La patte. »
« … Comme si j'allais obéir à un ordre pareil… hein ?! »
Dans un craquement d'os, Nidhogg se retrouva la patte avant tendue.
« … C'est bien, c'est bien. »
« … M-mon corps a bougé tout seul… »
« Ton corps est désormais un jouet de Noche. »
« … Sérieux ? »
Nidhogg prit un air désespéré.
Aucun muscle facial, et pourtant un Roi-Dragon d'une expressivité remarquable.
« Bah, pour avoir tenté de détruire le monde, s'en tirer avec une punition pareille, c'est donné. »
« Gh, grr, c'est vrai… »
« Au fait, Noche. Donne-lui un nom. »
« Hein… je possède déjà un nom, Nidhogg… »
« Ce nom est difficile à prononcer, et il est ringard. »
« Quoi, ring… ?! »
« Oui… alors… Nidhogg, donc… »
Noche réfléchit longuement en silence, puis annonça :
« … Grand-Frère. »
« … Pardon ? »
« À partir d'aujourd'hui… ton nom est Grand-Frère ! »
« Non, attends ! Je refuse ! Ce nom me déplaît, je ne sais pas pourquoi, mais il me déplaît… ! »
« Grand-Frère, je te mets un ruban sur la tête, alors ne bouge pas. »
« … ?! Ah… gh, je ne peux plus bouger… ?! »
On noua un ruban à la corne de Nidhogg.
C'était un peu triste, certes.
Mais il mènera tout de même une vie plus douce qu'en tant qu'ennemi du monde.
« E-euh… vous êtes bien le Roi-Dragon Nidhogg des mythes ? On ne vous traite vraiment pas comme tel, pourtant… »
Lafrieze avait posé la question avec appréhension.
Nidhogg (avec ruban) réagit aussitôt.
« … Oh ? Tu doutes que je sois le véritable Roi-Dragon, petite ? »
« … ! »
Sous son regard, Lafrieze se rejeta en arrière avec un sursaut.
Réduit à l'état d'ossements, il dégage encore, pour le commun des mortels, une pression digne du désespoir.
En voyant la terreur envahir le visage de Lafrieze, Nidhogg parut de meilleure humeur. Il affectait le détachement — « Ça ne me fait pas plaisir du tout, hein ? C'est normal, hein ? » — mais ne parvenait pas à cacher sa queue qui battait à toute vitesse.
Puis il déploya ses ailes décharnées et éclata d'un rire plein de majesté.
« — Kwahahahaha ! En effet ! C'est bien moi, le Roi-Dragon Nidho… »
« … Grand-Frère. »
« Hein. »
« … Grand-Frère, c'est Grand-Frère, d'accord… ? »
« … »
« … »
« — K-kwahahahaha ! En effet ! C'est bien moi, Grand-Frère ! »
Il s'était corrigé.
Une immense mélancolie émanait des os de son visage.
Un abattement lisible jusque sur un squelette.
« … M-mes mythes… s'effondrent… »
Lafrieze aussi affichait une mine compliquée.
Une fois close cette joyeuse séance de souvenirs.
« Ah, c'est vrai… »
Je me tournai vers Noche.
« Noche, tu as une mini-Primo ? »
« … ? J'en ai une. »
Elle désigna une petite Primo posée dans un coin de la pièce.
Un petit corps issu d'une scission de Primo.
La mini-Primo : le téléphone portable du monde des Sept Rois Démons.
La “communication par mini-Primo” doit passer par une opératrice, mais elle permet de communiquer presque en temps réel malgré les distances. Un système de communication conçu, paraît-il, par le septième siège, chargé de la technique chez .
« Envoie donc un message à Primo et aux autres pour qu'elles viennent ici. Si Melmo les transporte par les airs, ce sera vite fait. »
« Grande sœur Primo… elle vient ? »
« Melmo viendra sans doute aussi. »
« Melmo aussi… »
Son visage se fit, semble-t-il, tout impatient.
À voir sa réaction, elle s'entend bien avec Primo et Melmo.
Il faut dire qu'ils organisent des soirées fondue entre membres des Sept Rois Démons…
« … Mais pourquoi tu les appelles ? »
« Kukuku… c'est évident, non ? Pour atteindre le dénouement idéal. »
Puisque je m'en mêle, je ne tolérerai pas un dénouement à moitié.
Le dénouement de cet événement doit lui aussi être parfaitement réjouissant.
Et pour un tel dénouement, il faudra que Primo, Mikorin, Melmo et Lafrieze elle-même… y aillent chacune de leur contribution.
« … Ce dénouement, il est beau ? »
« Oui. On ne fait pas plus beau. »
« Hm… j'ai hâte. Je les appelle tout de suite… »
Voilà. La scène est prête pour écraser le roi saint.
— L'heure de la bataille décisive, c'est demain.
***
Après avoir dîné des crabes poilus et pris un bain.
Je me couchai tôt pour préparer la bataille du lendemain, et…
… je me retrouvai debout sur un lac pareil à un miroir.
Un monde de miroirs infinis, si l'on veut.
Une terre comme un miroir, recouverte d'une pellicule d'eau, s'étendait à perte de vue.
Bien trop féerique pour être la réalité.
Mais bien trop réel pour être un rêve.
Comme je me mettais sur mes gardes…
« — Ici, c'est le monde-miroir. Le dixième monde du Domaine des Esprits, celui qui réside dans l'épée sacrée. »
Un jeune homme se tenait devant moi, apparu sans que je m'en aperçoive.
Cheveux noirs, yeux noirs… un homme dont l'allure rappelait un peu le moi d'autrefois.
Ce qu'il tient à la main, serait-ce l'épée sacrée dégainée ?
Contrairement à la lame plantée dans son socle, elle rayonne à en éblouir.
« Je suis Mephist Noa, le héros de la génération précédente. Je viens t'imposer la dernière épreuve : “l'épreuve du héros”. »
… Voilà qu'un événement d'apparence importante commençait.