Deuxième jour de ma vie de héros : je me suis rebellé contre le roi saint, et me voilà recherché.
Devenus des fugitifs, Lafrieze et moi avions fui la cité sainte à bord du Gresharoche volant (※ le fiacre tracté par Greshalaboras).
Le soleil était couché depuis longtemps et les étoiles commençaient déjà à scintiller (c'est très joli).
« Kukuku, regarder les étoiles depuis le ciel, voilà qui a son charme. »
J'aurais aimé montrer ça à Mikorin et à Primo, restées à la cité sainte.
C'est ce que je me disais quand.
« … Aaaah… comment en est-on arrivés là… ce midi encore, je mangeais élégamment une salade de chou dans un café… hnn, je veux recommencer ma journée… »
Dans le fiacre volant, Lafrieze se tenait la tête entre les mains, les larmes aux yeux. Pour quelqu'un d'aussi sérieux qu'elle, la situation devait être intolérable.
« Allons, regarde les étoiles qui parent le ciel nocturne, et calme-toi. »
« Calmez-moi, vous ! Pourquoi suis-je recherchée avec vous dès le premier jour de votre statut de héros ?! Qu'est-ce que vous êtes, à la fin ? Vous relevez un défi pour voir jusqu'où vous pouvez me mettre dans l'embarras ?! C'est un franc succès, sacrebleu ! »
… Lafrieze avait mal tourné.
Plus rien de la figure de la pureté de “ResiNoah”.
« Vous agissez bien trop dans l'instant ! Cessez de ne vivre que le moment présent ! À ce rythme, aucun avenir convenable ne vous attend ! »
« Voilà qui me réjouit. Un avenir convenable serait d'un ennui mortel. »
« Encore ce genre de propos… ! Un jour, vous irez vraiment en enfer ! »
« Voilà qui me réjouit. Plutôt régner en enfer qu'au paradis, où il y a des gens comme toi en quantité. »
« Hmpf ! Décidément, je vous déteste ! »
« Tant mieux. Moi aussi je te déteste. »
« C-c'est moi qui vous déteste le plus ! »
« Kukuku… te mesurer à moi, cent ans trop tôt. Je te déteste deux fois plus que tu ne me détestes. »
« Alors moi, cinq fois plus ! »
« Alors moi, dix fois… »
« Moi cent fois plus ! »
Tandis que nous échangions ces amabilités.
Je jetai un coup d'œil au sol par la fenêtre du fiacre.
Le sol était noyé dans les ténèbres, mais des lumières se regroupaient par endroits.
L'armée du roi saint devait y avoir dressé son campement.
Et devant elle s'étendait un large fleuve.
Le Tias, qui marque la frontière entre le royaume saint et l'Empire Noah.
Un pont de pierre immense l'enjambe : le Pont Sacré. Comme les légions du sixième siège des Sept Rois Démons se tapissent sous l'eau, il n'existe pas d'autre voie que ce pont pour attaquer l'Empire Noah.
Et ma destination se trouve à quelques kilomètres de ce Pont Sacré.
« Au fait… où allons-nous, en ce moment ? »
Lafrieze avait fini par poser la question.
« Chez une connaissance. Il est tard, je compte y passer la nuit. »
« Y passer la nuit… à cette heure-ci, les portes de toutes les villes doivent être fermées. »
« Rassure-toi. Sa maison est à ciel ouvert. »
« À ciel ouvert ? »
« On la voit, justement. »
Ce qui s'étendait au sol, c'était un cimetière à perte de vue.
Sous la lune, une mer de lycoris rouges pareille à une flaque de sang.
Émergeant de cette mer comme des noyés : une foule de croix pourries. Et, comme pour les narguer, des esprits errants flottaient au-dessus, semblables à des volutes de fumée violette.
… Nous sommes au Grand Cimetière.
Le secteur défendu par l'un des Sept Rois Démons : Noche, la Reine des Enfers.
« A-attendez… nous ne sommes pas sur le territoire des Sept Rois Démons, là… ? »
« Si. »
« Comment ça, “si”… enfin, ne me dites pas… ce grand squelette qui se promène tranquillement là-bas… ce ne serait pas la fameuse “Reine des Enfers” dont on parle… »
« … ? Ce n'est qu'un monstre ordinaire, un Gashadokuro. »
Rien qu'un animal de compagnie de Noche.
Une sorte de squelette obtenu en fusionnant des squelettes pour les renforcer ; rang S tout de même.
Il devait faire sa promenade nocturne : il courait après des papillons dans le champ de lycoris.
Sans doute… comme pour les autres membres des Sept Rois Démons, personne n'est jamais revenu après avoir vu Noche. D'où le fait qu'on prenne pour l'un des Sept Rois Démons le Gashadokuro, qui saute aux yeux et a l'air redoutable.
Peu importe.
« Plus important : nous voici arrivés à notre gîte pour la nuit. »
« Notre gîte… hein ? Ce château ? »
« Oui. »
Au cœur du cimetière se dressait un vieux château en ruine, plus noir que les ténèbres de la nuit.
C'est là notre gîte pour la nuit : le Château des Enfers.
À en juger par la réaction de Lafrieze, l'existence de ce château est elle aussi inconnue.
« Q-quelqu'un habite vraiment dans un château pareil ? »
« Oui. Il paraît qu'elle s'y plaît, pour la vue. »
« Les lycoris sont peut-être jolies, et le sommet du château a peut-être vue sur la mer, mais… quel genre de personne peut bien habiter là ? »
« Une simple enfant d'artiste. »
À l'entrée du Château des Enfers, on est accueilli par un hall en forme de galerie d'art, encombré d'objets en os et de tableaux barbouillés de sang. Des spectres en tenue de servante flottaient, des squelettes en habit de soirée dansaient une ronde, et des hurlements à glacer le sang montaient de toutes parts…
« — I-interdit aux mineurs ! »
Lafrieze poussa un cri et tomba sur les fesses.
« Qu'y a-t-il ? La perspective de dormir ici t'excite ? »
« J'ai l'air excitée ?! Et puis, c'est quoi, ce château ?! Dès l'entrée, ça part très fort ! On dort ici ?! Vous plaisantez ! »
« Quoi, tu n'aimes pas les parcours de la peur ? »
« Il ne s'agit pas d'éprouver ma peur, on va me dévorer les entrailles d'une minute à l'autre ! Demain, je ferai partie des squelettes danseurs ! »
« Ha ha ha. En effet, tu vas peut-être mourir. »
« Pourquoi riez-vous ?! »
« Plus important : on avance. »
« Quoi, on y va vraiment ?! Ce n'est pas possible ! »
Malgré ses protestations, rester seule lui déplaisait davantage.
Lafrieze s'accrocha à mon bras, tremblant de tous ses membres.
Je n'étais presque jamais venu au Château des Enfers, mais j'en connais tout le plan.
C'est un lieu où j'ai pénétré maintes fois dans le jeu.
« … Voilà, c'est ici. »
« Ici, c'est-à-dire… »
Au dernier étage se dressait une porte maléfique qui évoquait celle des enfers.
Des crânes et des mains sculptés jaillissaient de son panneau. Comme si des humains vivants avaient été dévorés vivants par la porte elle-même.
« Voici la chambre de la maîtresse des lieux. »
« Non, c'est forcément une salle de boss ! L'aura meurtrière est à son maximum ! »
« Bref, on entre. »
« Attendez, le temps que mon cœur… enfin, que mon palpitant se prépare ! Attendez, vraiment… »
« Je n'attends pas. »
J'ouvris la lourde porte.
Dans un grincement rouillé, la pièce apparut, éclairée par la lune qui tombait d'une verrière.
Aux murs : d'inquiétants tableaux dégoulinants de sang.
Au sol : des gerbes d'éclaboussures sanglantes aux couleurs éclatantes.
Voici l'atelier de la Reine des Enfers.
Le coffre à jouets où l'on peint la vie, où l'on crée la vie, où l'on joue avec la vie.
« … Hi hi hi… hi hi hi… »
Dans la pénombre résonna faiblement un rire de petite fille.
Au centre de la pièce flottait le spectre d'une jeune fille.
Des cheveux d'un violet pâle évoquant le ciel nocturne. Une robe gothique semblable à un habit de deuil. Et, dans ses bras blafards couverts de bandages, le petit squelette d'un monstre serré comme une peluche.
« … Des visiteurs, par une nuit de lune pareille… des visiteurs pleins à craquer de “peinture”… hi hi hi… cette nuit, à coup sûr… je vais créer une belle œuvre… »
Elle laissa tomber le pinceau qu'elle tenait en suspension dans les airs.
Puis tourna lentement les yeux vers nous.
Ce visage assombri était beau, mais artificiel comme celui d'une poupée…
« … H-hi… ah… »
Lafrieze s'effondra sur les genoux, les larmes ruisselant sur ses joues.
La jeune fantôme nous regarda et esquissa un sourire torve…
« — Ah mais, c'est Papa ! »
Et elle bondit contre ma poitrine, débordante d'énergie.
Accrochée à moi, elle frottait sa tête immatérielle contre moi.
Oui… elle fait partie de mes subordonnés.
Troisième siège des Sept Rois Démons : Noche, la Reine des Enfers.
La reine-démon qui règne sur les morts, la souveraine des Enfers qui administre la vie.
Telle était la véritable identité de la maîtresse du Château des Enfers.