« Tiens, vous étiez censés partir pour le Domaine des Esprits… vous avez oublié quelque cho… se… ? »
De retour à la salle de réunion de la cité arboricole de Folium.
L'employée elfe de tout à l'heure resta interdite, les yeux comme deux billes.
Son regard se porta sur l'épée sacrée que je portais sur l'épaule (et surtout sur sa partie socle).
« Non, le Domaine des Esprits, je l'ai déjà terminé treize fois. Cette épée sacrée en est la preuve. »
Je brandis l'épée sacrée au-dessus de ma tête.
Une épée rayonnante, exactement comme dans les mythes.
Sous tous les angles, elle a la prestance d'une authentique.
Le socle ajoute même son petit cachet.
« L'épée sacrée ? On dit bien qu'elle se trouve au plus profond du Domaine des Esprits, mais… tout de même… »
L'employée bafouilla.
Difficile de nous croire du premier coup, forcément.
Surtout que je suis toujours aventurier de rang G.
Mais j'avais prévu le coup.
« J'ai une autre preuve. »
« Miko, sortez-nous ça ! »
Primo et moi échangeâmes un regard ; Mikorin acquiesça avec une petite moue de dégoût.
« — Parais, Roi des Esprits. »
À cet ordre.
L'espace près de Mikorin se tordit en tourbillon et un trou s'ouvrit.
Il en sortit un vieillard d'allure divine : le Roi des Esprits.
Son entrée fut accompagnée d'un halo lumineux.
« E-euh… ce vieux monsieur, là, qui brille énormément… »
« Le Roi des Esprits que j'ai asservi dans le donjon. »
« … Pardon ? »
« Le Roi des Esprits que j'ai asservi dans le donjon. »
« … Oui… oui ? »
L'employée se figea, un sourire crispé aux lèvres.
« Asservir le Roi des Esprits… ? Mais qu'est-ce que vous racontez… non, mais cet éclat… ce serait donc le vrai… ? »
« — Tout à fait. C'est bien moi, le Roi des Esprits. »
« Tu vois, l'intéressé le dit lui-même. »
« … »
L'employée en resta sans voix.
Elfe malgré tout, elle devait sentir qu'elle avait devant elle un esprit de grande puissance.
Et de toute façon, les esprits ne mentent presque jamais. Espèce peu sociable, ils n'ont aucune culture du mensonge.
L'employée chercha du secours du côté de Mikorin.
Mais celle-ci haussa les épaules en secouant la tête.
« … C'est le vrai Roi des Esprits. Je comprends que ce soit dur à croire. »
« Ce n'est pas possible… »
Quand la princesse de son propre pays le confirme, difficile de refuser d'y croire.
« M-mais même si le Roi des Esprits est le vrai… l'asservir me paraît impossible… »
« Pas du tout. Le Roi des Esprits sait déjà faire “la patte”. »
« Qu'est-ce que vous lui faites faire ?! »
« Non, en fait c'est lui qui a tenu à le faire tout seul… »
« Ce qui veut dire que c'est aussi la vraie épée sacrée… ? Enfin… hein ? Vous ne l'avez pas retirée, mais vous l'avez emportée quand même ? »
« Kukuku… je l'ai emportée quand même. »
« Mais qu'est-ce que vous faites ?! Enfin, ça arrive un peu tard, mais… vraiment, vraiment… vous avez conquis le Domaine des Esprits ? Celui que personne dans toute l'histoire n'a jamais franchi… »
« — Tout à fait. J'en serai le témoin. »
déclara le Roi des Esprits avec une dignité débordante.
« — Ces personnes ont conquis le Domaine des Esprits treize fois. Leur meilleur temps est de quatre minutes trente-quatre. »
« … Conquis… treize fois… un temps de… quatre minutes… »
« Autrement dit, je suis numéro un. Allez, réécris le tableau des records. »
« … »
L'employée resta figée un moment, le sourire crispé, puis.
« Ah, ah… là, ça dépasse largement mes attributions… j'ai envie de vomir… »
murmura-t-elle avant de détaler à toute vitesse.
Saturée, apparemment.
Ce fut le déclencheur : la salle de réunion, silencieuse jusque-là, se mit à bourdonner d'un coup.
« … Ça a pris de l'ampleur. Enfin, c'est un événement historique qui restera dans les livres, ce serait bizarre que ça n'en prenne pas. »
« Kukuku… c'est très agréable. Oui, acclamez-moi davantage. Mon besoin de reconnaissance ne se contente pas de si peu… ! »
« Allez, tout le monde ! Complimentez encore mon Maître ! Vous, là, on ne vous entend pas ! »
« … Le genre à faire grossir l'affaire tout seul. »
C'est alors que nous discutions joyeusement.
« — Je vous ai trouvé. »
Une voix de jeune fille résonna soudain.
Le brouhaha des aventuriers s'éteignit de lui-même ; la salle de réunion retomba dans le silence.
Puis la foule s'ouvrit, dessinant un passage.
Au bout de ce passage se tenait une jeune fille, escortée d'une prêtresse.
Des cheveux d'un blond platine délicat, qui évoquaient le cours d'une eau pure. Une robe sacerdotale d'un blanc immaculé. Et, brodé sur ce vêtement, le blason du lys blanc…
« … Qu-quoi… ? »
Malgré moi, je tressaillis.
Comme si on m'avait jeté de l'eau glacée : toute la bonne humeur des instants précédents s'évapora d'un coup.
« … ? Quelque chose ne va pas, Maître ? »
« Tu es tout pâle, non ? »
« N-non… »
Primo et les autres m'interrogeaient, intrigués, mais je n'avais pas le loisir de leur répondre.
… Pourquoi ? Ça n'a aucun sens.
Pourquoi est-ce qu'elle se trouve ici, elle ?
— La sainte Lafrieze Mitlight.
C'était le nom de cette jeune fille…
… et c'était aussi celui de l'héroïne de ce monde.