« Hmm… elle ne sort pas, décidément. »
Après que Mikorin avait passé son contrat sans encombre et que nous avions fini nos sandwichs.
Je me tenais face au socle de l'épée sacrée.
Comme le racontaient les mythes, l'épée sacrée était une arme fine, aux ornements délicats. Sur sa lame rayonnante étaient gravés des motifs magiques complexes.
Dans le jeu, c'était Alec, le protagoniste, qui la retirait du socle…
« Un ancien boss final ne peut évidemment pas la retirer, hein. »
« Mmh, moi non plus je n'y arrive pas. »
Même Primo, qui se targue de sa force herculéenne, avait échoué.
J'avais pensé qu'en forçant brutalement ça viendrait peut-être, mais ce socle a l'air plutôt spécial.
« Maîtreee. Vous voulez que je casse vite fait la partie du socle ? »
« Non, toi… chaque fois que tu dis ça, tu détruis tout ce qui entre dans ton champ de vision. »
Tout récemment encore, en ouvrant un bocal, elle avait rayé notre cuisine de la carte. Au passage, la moitié du corps de Yufîl, qui se trouvait à côté, avait aussi été soufflée.
« Mmh… depuis, je me suis entraînée, et je sais faire de la destruction technique, maintenant. »
« Qu'est-ce que c'est, de la destruction technique ? Et de toute façon, tu ne pourrais pas casser ce socle. »
« Hein ? »
Je donnai un léger coup de pied dans le socle… dur.
La même sensation étrangère que la “cage à oiseaux” fabriquée tout à l'heure par le Roi des Esprits.
La surface du socle devait être enrobée par la [Manipulation de l'Espace] du Roi des Esprits. Et l'espace figé ne se libérait sans doute que lorsque l'épée sacrée reconnaissait pour maître celui qui la tirait.
Détruire le socle n'était pas hors de ma portée, mais je ne tenais pas à retirer l'épée au point d'en arriver là.
« Au fait, Mikorin, tu ne veux pas essayer de la retirer, toi ? »
« C'est parfait pour se faire un souvenir ! »
Je me retournai vers Mikorin : elle était assise sur une sorte de cube transparent flottant dans les airs. Elle s'entraînait déjà à la compétence [Manipulation de l'Espace] obtenue grâce à son contrat avec le Roi des Esprits.
« Mmh, moi je passe. Je n'ai pas envie de devenir une héroïne, et de toute façon je ne sais pas me servir d'une épée. »
« Je vois. »
Cela dit, j'ai l'impression que Mikorin la retirerait sans problème.
« … Fwahaha ! Quel dommage, tu n'arrives pas à retirer l'épée sacrée ! Cette épée ne se laisse manier que par un cœur droit ! Un être mauvais ne peut même pas l'extraire ! Telle est l'épée sacrée Hypersword ! »
Le Roi des Esprits, à quatre pattes aux côtés de Mikorin, me lançait ça d'un ton narquois.
D'ailleurs, elle s'appelait comme ça, l'épée sacrée ?
Ça sonne un cran en dessous de la Master Sw○rd.
« Alors, qu'est-ce qui se passe ? Hein ? Tu faisais le fier, et tu n'arrives pas à la sortir ? Hein ? »
… Revanche pour sa défaite de tout à l'heure, sans doute : le vieillard me provoquait à outrance.
Mais plus on me dit que c'est impossible, plus j'en ai envie. C'est ma nature.
« Hmm. Au fait, si je la retire, je peux la garder ? »
« Ku-fu-fu… si tu y arrives ! Allez, si tu veux l'épée sacrée, essaie donc de la retirer ! »
« Bien, entendu. Si tu veux à ce point que je la retire, je vais la retirer. »
J'agrippai de nouveau la poignée de l'épée sacrée.
Ma devise : “Si pousser ne suffit pas, pousse encore plus fort.”
En l'occurrence : “Si tirer ne suffit pas, tire encore plus fort.”
« Limitation de compétence, levée — [Force sans Égale]. »
Une aura noirâtre enveloppa tout mon corps.
Une compétence raciale des ogres, qui convertit la magie en force physique.
Elle m'empêche d'utiliser correctement la magie pendant un moment, mais l'effet vaut bien ce prix.
Je tirai de nouveau sur l'épée sacrée, et cette fois la poignée se souleva dans un long raclement. Le socle montait avec elle : le sol du temple se fissurait en craquant.
« I-impossible… ! »
Toute la nonchalance qu'avait sa voix jusque-là venait de s'envoler.
« A-arrête… ! Arrête ça ! »
Le Roi des Esprits éleva la voix pour me retenir, mais trop tard.
Je hissai la poignée d'un grand coup au-dessus de ma tête.
Et tandis que le sol du temple éclatait…
… l'épée sacrée sortit.
« Qu… »
« Tu vois, elle est sortie. »
« Bravo, Maître ! »
« Non… certes, elle est sortie, mais… »
« Ouais, elle est sortie… »
dit Mikorin, dépitée.
« … Avec le socle, cela dit. »
Comme elle le faisait remarquer, le socle qui était enfoncé dans le sol du temple était resté accroché au bout de l'épée sacrée.
Plus qu'une épée : à la silhouette, c'était devenu un marteau.
« Bref, comme convenu, j'emporte cette épée sacrée. »
« A-attends ! J'ai dit “si tu la retires”, mais la retirer avec le socle, ça ne compte pas ! »
« Ça ne compte pas ? Quand ai-je dit “si je retire l'épée du socle” ? »
« Gh… »
« Une promesse est une promesse. Un Roi des Esprits n'irait pas rompre sa parole, si ? »
« Gh… gnooooh… ! »
« … Une méthode d'escroc, exemplaire. »
« Cela dit… ce côté socle me plaît. Je vais l'exposer dans l'entrée de la maison. »
« Ah, ça ferait justement un bel éclairage d'ambiance pour l'entrée ! »
« Ne transformez pas l'épée sacrée en déco ! »
Il faut dire qu'à part la déco, elle ne sert à rien.
L'épée sacrée était à l'origine faite pour abattre le Roi-Dragon Nidhogg.
Et s'il restait en ce monde un être à abattre avec l'épée sacrée… ce serait moi.
Bon, passons.
« Bien. Nous avons le Roi des Esprits et l'épée sacrée… »
dis-je en rangeant la nappe de pique-nique étalée dans la salle du Roi des Esprits.
« — On refait un tour du Domaine des Esprits ? »
« … Hein ? » « … Quoi ? » « … Heu ? »
Mikorin et les autres restèrent bouche bée.
« Un autre tour… ? »
« On ne rentre pas ? Le contrat avec le Roi des Esprits est passé, non ? »
« Le donjon est déjà terminé, pourtant. »
« Non. Je n'ai pas encore obtenu un temps satisfaisant. »
L'un des buts de notre venue dans le Domaine des Esprits, c'était la course contre le chrono.
Le premier tour était certes passé sous les sept minutes, mais de justesse.
Grâce à ma connaissance du jeu, je maîtrisais la carte dès le premier tour, mais je n'avais pas l'expérience d'un parcours dans le monde réel.
En repartant de ce premier tour pour éliminer tout le gaspillage, on devrait pouvoir descendre sous les cinq minutes.
« Donc, ça commence pour de bon maintenant. On y met du cœur. »
« Pfff… »
Ensuite, on nomma les Quatre Esprits Célestes chronométreurs officiels et on enchaîna les tours du Domaine des Esprits.
À force de maîtriser parfaitement l'itinéraire le plus court de la carte, les temps s'amélioraient sans cesse.
On découvrit aussi qu'en zone 9 on pouvait contourner le temple par l'extérieur pour rejoindre la salle du Roi des Esprits. Le chrono en fut réduit encore plus spectaculairement.
Et après avoir rossé le Roi des Esprits, boss du donjon, une bonne treizaine de fois, une fois obtenu un temps satisfaisant, nous rentrâmes à la cité arboricole de Folium.