La femme de Jack, le chef des immigrants du premier village, s'appelle Molt.
Elle est capable de quelque chose d'un peu particulier.
C'est la magie des esprits.
La magie ordinaire utilise sa propre puissance magique ou celle des environs pour produire un effet, mais la magie des esprits, elle, obtient des effets en faisant servir des esprits.
L'explication était difficile et je n'ai pas bien compris, mais comme elle me l'a montrée en pratique, j'ai saisi.
« Voici un esprit du feu. »
J'ai cru voir une sorte de lézard de feu, et en un *pof*, il a enflammé le bout de la paille avant de disparaître.
« Là où des esprits sont présents, l'effet est puissant ; là où il n'y en a pas, l'effet ne peut pas s'exercer : c'est là sa faiblesse. »
« Donc, tant qu'il y a des esprits, on peut utiliser la magie à l'infini ? »
« En théorie, oui, mais le dialogue avec les esprits s'accompagne de fatigue. »
Il n'y a pas de solution miracle, apparemment.
« Bon, pour ce qui est de ce premier village... les esprits du bois et les esprits de l'eau y sont forts. »
Je comprends vaguement, mais...
« Et les esprits de la terre ? »
« C'est que, par ici, ils semblent faibles... mais je sens qu'ils deviennent un peu plus forts progressivement. »
« Si les esprits de la terre deviennent forts... ça ne risque pas de provoquer des tremblements de terre ? »
« Non, ce n'est pas ça ; on a l'impression qu'ils se rétablissent. »
Soulagé.
« Au fait, je vois à peu près ce que font les esprits du feu et de l'eau, mais l'esprit du bois, lui, il est capable de quoi ? »
« Se cacher dans la forêt, par exemple.
Ça donne à peu près ça... »
Elle concentre son esprit... comme tout à l'heure quand elle a appelé l'esprit du feu.
...
Mais rien ne se passe ?
« C'est raté ? »
« C'est bizarre ?
Je sens un esprit tout près, pourtant ? »
Tandis qu'elle penche la tête, une coupe d'arbre en forme de Nyunyu-Daphné avance lentement vers nous.
« Vous m'avez appelée ? »
...
Ah, tiens, on m'avait expliqué que Nyunyu-Daphné était une sorte d'esprit du bois.
C'est vrai, je me suis servi de la magie des esprits sans le savoir.
D'ailleurs, sa magie des esprits ne permet que des sorts qui rendent la vie un peu plus commode.
« Les habitants du premier village ont l'air de s'être pas mal habitués. »
« Oui.
Ils ont même fini par consommer correctement la nourriture. »
Au début, on préparait les repas des immigrants du premier village et on les leur distribuait, mais ça ne pouvait pas durer indéfiniment.
Une fois qu'ils ont appris à cuisiner, on a décidé de leur remettre de la nourriture à intervalles réguliers.
Leur donner d'un coup un an de provisions inquiétait les deux parties, donc on a commencé par leur confier trente jours de vivres faciles à conserver.
Ensuite, on faisait une distribution tous les dix jours.
On allait voir comment ça se passait, et si ça marchait bien, on prévoyait de leur donner un an d'un coup.
Ce qu'on n'avait pas prévu, c'est qu'ils ont cessé de consommer la nourriture dès qu'on la leur a confiée.
Ce n'est pas qu'ils ne mangent pas.
C'est juste que la quantité consommée est extrêmement faible.
Pour donner un exemple...
Petit-déjeuner : soupe salée.
Déjeuner : rien.
Dîner : deux pommes de terre cuites à la vapeur.
On a décidé de mettre quelqu'un à la surveillance pendant un moment.
Il faut qu'ils mangent correctement.
Ce n'est pas qu'ils ne *peuvent* pas manger.
Quand on cuisinait nous-mêmes, ils mangeaient proprement.
Ils demandaient même du rab.
On a fini par leur arracher la raison.
En l'état, ils n'ont pas encore de quoi être fiers d'être utiles, donc consommer de la nourriture leur pèse sur la conscience.
« Qui ne travaille pas ne doit pas manger », mais... est-ce qu'on ne pourrait pas leur faire comprendre l'idée d'investissement ?
Pour moi, le simple fait qu'ils puissent vivre sereinement dans ce village suffit amplement...
Mais cette sérénité est justement le problème.
Puisqu'ils ont conscience de ne pas encore servir à grand-chose...
De notre côté, on ne s'attend pas à ce qu'ils soient opérationnels dès leur arrivée.
Pourtant, on ne leur dit pas en face.
C'est inexorable.
On ne peut pas les laisser s'effondrer de malnutrition.
Ce serait mauvais pour Fuushu non plus.
Je n'ai pas envie de le faire, mais c'est une mesure d'urgence.
« Si vous ne mangez pas, ça va pourrir, vous savez. »
On a changé les rations distribuées pour des denrées qui ne se conservent pas longtemps.
C'était il y a peu.
À présent, chacun a trouvé son occupation et ils ont l'air de manger correctement.
Soulagé.
C'est au cours de cette recherche d'occupations personnelles qu'ils ont révélé plusieurs compétences qu'ils cachaient, dont la magie des esprits.
Je veux croire que c'est parce qu'ils ont fini par s'ouvrir.
Accessoirement, les principales activités des nouveaux habitants du premier village sont l'agriculture, la petite fabrication et la fabrication de papier.
L'agriculture est mixte.
En journée, c'est encore au niveau du potager, mais ils s'efforcent en discutant avec les Minotaures.
La petite fabrication est centrée sur les hommes.
Ils font plein de choses, mais ils sont bizarrement doués pour le travail du bambou, donc on leur laisse faire.
En ce moment, ils sont en train de créer une bambouseraie près du premier village.
En plus, l'un d'eux s'est mis à la maille.
Il va parfois chez Zabuton pour se faire enseigner.
Il m'a offert un vêtement fini, mais... un pull à manches longues, à cette saison, il n'a pas trop chaud ?
L'été arrive bientôt.
Sa femme n'a pas besoin de se forcer à le porter non plus.
Je sais que c'est une œuvre débordante d'affection, ceci dit.
La fabrication de papier est centrée sur les femmes.
Elle n'a pas commencé du jour au lendemain.
Il y a eu des étapes.
Avant d'immigrer au premier village, ils ont appris à lire et à écrire chez Fuushu, paraît-il.
Pour exploiter ça, ou plutôt pour ne pas gâcher cet apprentissage, on a réfléchi à un travail possible et on a abouti à la copie de manuscrits.
La méthode consistant à recopier un livre pour en créer un nouveau.
En voyant ça, j'ai repensé à l'imprimerie typographique.
Les Elfes des montagnes m'ont capturé, m'ont fait cracher le morceau, et après maints essais, c'est devenu réalité.
Pour dire l'imprimerie typographique simplement : on fait des tampons de caractères et on les appose en bloc.
Le concept est simple, mais techniquement c'est très difficile.
Surtout les tampons de caractères.
Si les hauteurs ne sont pas alignées, l'impression n'est pas nette.
Aligner les hauteurs à la main, c'est de l'artisanat pur.
Je voulais faire les tampons en fer pour la durabilité, mais vu la facilité de travail, on les fait en bambou.
Au début, ce sont les femmes qui les faisaient, mais les hommes étaient plus rapides, donc ça est devenu leur travail.
Mais comme il en faut un certain nombre, on n'en a pas encore assez.
Pendant qu'on attendait les tampons, les femmes se sont lancées dans la fabrication du papier.
On a un stock de papier correct, mais si on commence l'impression, il partira en un clin d'œil.
Même en s'approvisionnant chez Michael-san, ça coûte un certain prix.
Du coup, fabrication maison du papier.
Pour les plantes à papier, quand Dose nous en a offert en cadeau, je me suis dit qu'on pourrait peut-être les cultiver nous-mêmes, et je les fais pousser.
La méthode de fabrication du papier que je connais, c'est le washi, mais bon, ça devrait aller, alors je l'ai transmise.
Les femmes du premier village ont commencé la fabrication du papier.
Au début, elles ont enchaîné les échecs à tâtons, mais maintenant ça prend une forme correcte.
Il faudra encore en produire beaucoup avant de pouvoir commencer l'impression, cela dit.
En parallèle de la fabrication du papier, elles font des essais pour créer une encre adaptée à l'impression.
Peut-être qu'un jour, le travail du premier village sera reconnaissable comme de l'impression.
Cependant, j'ai ouï dire qu'il y a des gens qui vivent de la copie de manuscrits.
Si on se met à produire des livres en masse par l'impression, on menacera la vie de ces gens.
On n'a pas encore commencé l'impression à grande échelle, mais je me demande s'il ne faudra pas s'auto-limiter sur le nombre d'exemplaires imprimés.
Pour l'instant, on prévoit de les faire bosser sur l'impression de livres d'étude pour les enfants de chaque village.
Pour l'extérieur, l'impression de tracts semble plus exploitable que celle de livres, mais les gens ordinaires savent peu lire, apparemment.
Pour augmenter le taux d'alphabétisation, il faudrait voir... mais c'est aux gouvernants d'y réfléchir.
Moi, je n'y peux rien.
Ce que je peux faire, c'est offrir les livres imprimés à l'orphelinat que Bézel a créé avant.
J'espère que ça donnera l'envie d'apprendre les caractères.
Puisque le premier village s'efforce, le village du Grand Arbre ne peut pas rester en reste.
Pour l'instant, c'est la préparation de la fête.
Quoi qu'il en soit, la population du village a augmenté.
Si on appelle des gens du premier, du deuxième et du troisième village... environ quatre cents personnes ?
Bon, tout le monde ne participera pas, ceci dit.
Les mains libres réparent le site et ajoutent des toilettes.
On a aussi un peu agrandi les cuisines.
Les servantes Oni semblent préparer quelques nouveautés.
Une fois les préparatifs du site à peu près en ordre, je m'amuse avec les enfants de Kuro et ceux de Zabuton.
Je m'amuse, mais ce n'est pas du jeu.
Ceux qui sont devant moi sont ceux qui sont censés assurer la sécurité de chaque village le jour de la fête.
Comme ils ne pourront pas participer à la fête, c'est une sorte de compensation anticipée.
Avec les enfants de Kuro, on a fait du frisbee, du jeu de balle, et puis de la chasse.
Pour la chasse, je suis plutôt en position de superviseur.
Les enfants de Kuro font chacun la démonstration de leur force, et moi je les félicite.
Les lapins à crocs sont expédiés en un instant.
Les gros sangliers, ils les attaquent à trois ou quatre et les abattent.
Honnêtement, je trouve ça assez fort.
On a fait ça en roulement sur plusieurs jours.
On a sécurisé pas mal de provisions pour la fête.
Avec les enfants de Zabuton, c'était varié.
On a même fait un truc genre défilé de mode, et de la chasse aussi.
Ce qu'on a fait le plus, c'est des sculptures en taille réelle prenant les enfants de Zabuton pour modèles.
Évidemment, impossible de faire tout le monde, donc on a fait une sélection.
Et j'ai fidèlement reproduit les poses soigneusement pensées des représentants choisis.
L'endroit où elles sont exposées, c'est l'intérieur de mon manoir.
Si un inconnu les voit... il sera surpris, peut-être ?
D'ailleurs, la dernière que j'ai sculptée, si je lui donne un titre, ça donne « Le sergent Zabuton donnant des ordres en buvant son café ».