« Ding… Ding… »
Le son mélodieux des cloches résonna dans le ciel, tandis que toute la Cité Sacrée baignait dans les lueurs du coucher de soleil. Au loin, on distinguait des pétales dispersés par le vent et des Chevaliers-Pégase fendant l’air. Mais la scène qui retenait tous les regards était bien celle du colosse métallique, surgissant et disparaissant au sommet des nuages.
« Ah… »
Une silhouette courbée s'appuyait sur une chaise, relevant la tête avec un visage hébété avant de se mettre à dévisager tout ce qui l'entourait, pour finalement laisser échapper un long soupir. Celui-ci pesait d'un découragement et d'une tristesse infinis. Face à cette ambiance animée et festive, cet endroit semblait plongé dans l'ombre, une terre sombre entièrement abandonnée par les dieux.
Tout comme lui.
Brand ferma les yeux. Autrefois Capitaine des Chevaliers extrêmement respecté au Sanctuaire, il s'était métamorphosé en un être méconnaissable. Sa chevelure d'or avait viré au jaune terne, pareille aux mauvaises herbes flétries d'automne, et sa coiffure jadis impeccable n'était plus qu'un fouillis ressemblant furieusement à un nid d'oiseau. Bien que ses vêtements fussent encore somptueux, les taches qui les maculaient trahissaient une absence prolongée de lessive.
Les jours actuels de Brand n'étaient autre chose qu'un enfer.
Depuis cet hiver cauchemardesque, l'an dernier, la vie de Brand avait été totalement bouleversée : sa fille avait trouvé une mort tragique, et sa Lame Sacrée ainsi que ses pouvoirs avaient été retirés par la Déesse. Par ailleurs, à la suite de ces événements, le Sanctuaire l'avait assigné à résidence ; après tout, il avait agressé un Ange sous les yeux de tous lors du Festival du Nouvel An et tenté de blesser un Chevalier du Saint-Esprit. Quel que soit le verdict, le Sanctuaire devait apporter une réponse.
Même si les actes de Brand étaient provoqués, l'affaire gardait une importance capitale. Surtout compte tenu de l'attitude adoptée par Fang Zheng – regrettablement, le jeune maître venait simplement de prendre la poudre d'escampette, privant le Sanctuaire de l'occasion d'utiliser Brand comme caution afin de prouver sa loyauté.
En définitive, sur ordre du Pape, le Sanctuaire dut agir avec impartialité. Ils dépouillèrent Brand de son titre de Capitaine des Chevaliers et lui retirèrent tous les privilèges y afférents. Cependant, le Sanctuaire ne bascula pas dans l'excès : mis à part contraindre Brand à quitter le quartier intérieur de la Cité Sacrée, personne ne profita de la circonstance pour lui jouer de mauvais tours.
Cela dit, Brand subit un coup dur. Même si le Sanctuaire ne l'accusa pas publiquement de « complicité avec l'hérésie », l'incident fut exploité par divers cultes par la suite, entraînant une dégradation constante de sa réputation au sein de la Cité Sacrée. Il comptait nombre d'amis, mais dès qu'il s'agissait de foi, chacun restait ferme sur ses positions.
De plus, les agissements de Brand à l'époque n'étaient pas tout à faits impeccables ; il s'était montré oppressant et avait même essayé de porter gravement atteinte à Fang Zheng. Tout le monde avait vu cela, et le Sanctuaire ne pouvait le couvrir blanc, même en le souhaitant. S'ils avaient eu l'audace d'affirmer que le Chevalier sacré Brand n'était qu'un peu irascible, mais bon fond… eh bien, la Déesse aurait très bien pu se manifester et réduire leur demeure en cendres.
Le Sanctuaire ignorait si la Déesse passerait à l'acte, mais il était hors de question de nier le fait irréfutable qu'elle avait rappelé la Lame de la Justice et la puissance dont elle avait doté Brand, signalant ainsi clairement sa position. Le Sanctuaire, étant le porte-parole de la Déesse, ne pouvait en aucun cas aller à l'encontre de sa volonté, n'est-ce pas ?
Dans cette conjoncture, la chute de l'arbre eut pour effet immédiat la fuite des singes : les domestiques et servants de Brand, quasi tous fidèles dévots, prirent leurs jambes à leur cou dès qu'ils apprirent qu'il venait d'être déclaré hérétique par le Sanctuaire. En quelques jours, ils avaient disparu. Déçu, Brand rassembla quelques affaires, quitta son ancien domicile et trouva tant bien que mal un logis dans un quartier périphérique de la ville.
Depuis lors, Brand passa chaque jour à noyer sa peine dans le vin. Récemment, il était si abruti qu'il ne savait plus combien de temps s'était écoulé… Ce qui ne le regardait guère.
« Haah… »
Brand tendit la main pour saisir la bouteille de vin posée sur la table et verser une nouvelle coupe, mais sans doute excédé par la quantité absorbée, sa main trembla légèrement. La bouteille tangua, répandant le vin sur la nappe. Il serra l'objet à pleins doigts, tentant désespérément de remplir son verre, mais après plusieurs essais infructueux, il rugit de rage et lança le récipient contre le mur adjacent.
Mais la pauvre bouteille ne fit pas explosion ; à la place, une main sortie de l'ombre saisit le verre avec précaution et le reposa délicatement sur la table. Simultanément, un ricanement jaillit des ténèbres.
« Regarde-moi ça, quelle pitié. La fameuse Lame de la Justice n'est plus désormais qu'un vieux incapable de tenir stable une bouteille… »
« Je te l'ai répété mille fois, sors de chez moi ! »
Brand fixa vivement la silhouette, portant machinalement la main vers son côté pour dégainer son arme. Ce n'est qu'après avoir attrapé le vide qu'il se souvint qu'elle lui avait été ôtée depuis longtemps.
« Huhuhu… »
Observant Brand, la silhouette ombragée rit à nouveau.
« Tu n'étais pas comme ça au lit, auparavant, Père… »
« Ne m'appelle pas ainsi ! »
Sur-le-champ, le visage de Brand blêmit. Il se redressa, recula en chancelant et s'adossa au mur, la peau grise, tel un homme ayant croisé une criature démoniaque terrifiante.
« Moi aussi, je suis vraiment surprise, déclara Connie. Jamais je n'aurais cru que la renommée Lame de la Justice éprouve de telles pensées et pulsions envers sa propre fille. Est-ce pour cela que tu es tombé en disgrâce ? Il semblerait que la Déesse possède effectivement un œil omniscient. Si nous tolérons la présence de gens comme toi au Sanctuaire, qui sait quand le désastre frapperait ? Que deviendrait alors le Sanctuaire ? »
« Arrête, arrête de parler… Pas comme ça ! C'est vous… »
« Vraiment, Maître Père… ? »
La silhouette élancée s'approcha de Brand, tendit une main pour effleurer son visage comme on caresse un amant.
« Es-tu certain que ce n'était pas exactement ce que tu désirais ? Si tel est le cas, pourquoi n'as-tu pas posé de barrières ? Tu étais si brutal ce jour-là, Maître Père, d'une telle férocité… Me remplissant à bloc jusqu'à ce que mon ventre gonfle. Je me souviens parfaitement de la façon dont tu gémissais. Veux-tu que je les reproduise ? »
« …Ferme-la… »
« …Ô ma chère fille, comme je t'aime, je t'ai enfin possédée, tu es à moi, je t'aime, laisse-moi t'emporter avec moi pour goûter au bonheur du Paradis… »
« …Ferme-la ! »
Brand rugit avec fureur, une vague d'énergie émanant de son corps, contraignant l'ombre à faire un pas en arrière. Pourtant, celle-ci ne montra aucune colère ; au contraire, elle éclata de rire une nouvelle fois.
« Tu ne déçois pas vraiment, ancien Capitaine des Chevaliers ; ta force est remarquable, même privée de ta Puissance Sacrée… »
« Cesse de te moquer de moi ; j'ai pris ma décision. »
Cette fois, Brand laissa échapper un long soupir.
« J'accepte, d'accord ? J'accepte. Sacrebleu, je n'aurais jamais cru voir le jour où je sombrerais dans l'Enfer… Alors, si je rejoins l'Enfer, peux-tu vraiment garantir le retour de l'âme de Connie ? »
« Bien sûr. »
L'ombre ricana.
« La puissance de mon maître dépasse ce qu'un simple Paladin confiné au Monde Principal peut imaginer. Tu devrais trouver un honneur à ce que ma dame s'intéresse à quelqu'un comme toi. Ne t'estime pas si haut seulement parce que tu as servi la Déesse. Les combats en Enfer dépassent l'imagination la plus délirante. Toutefois, avant cela, il y a une tâche que je souhaite te confier… pour mesurer ta résolution et ta détermination. »
« …De quoi s'agit-il ? »
« Simple. »
En parlant, l'ombre tendit la main et déposa un poignard sale sur la table. La gaine était enserrée de fils sauvages, et même la garde semblait rongée par la chair et soudée au métal.
« On sait peut-être que ce soir le Sanctuaire donne un banquet pour fêter sa grande victoire dans les Terres du Nord, et que le légendaire Sauveur y assistera. Ta mission consiste à t'infiltrer dans la fête et à trouver une ouverture pour dégainer ce poignard devant lui… Pas de panique, il arbore le sceau de mon maître et les sorts de détection du Temple ne sentiront rien. »
« … »
Fixe sur le poignard, Brand resta muet, tandis que l'ombre poussait légèrement l'arme vers lui.
« Pour quoi hésites-tu ? N'oublie pas qui t'a mis dans cet état. Fais-moi confiance, nous ne visons qu'un seul individu… Nous pouvons passer contrat ; tu sais pertinemment que les diables tiennent très bien leurs engagements. »
« …Je comprends. »
À ces mots, Brand tendit la main et saisit le poignard.
« Laisse-moi gérer cette affaire. »