Je m'appelle Satou. Quand j'étais petit et que je retournais à la campagne, je jouais au bord de la rivière. Je me souviens avoir gardé de jolis pierres comme des trésors. Ils doivent encore dormir dans le placard de la maison familiale, avec mes souvenirs.
***
« Liza, je te confie la récupération des noyaux magiques. Laisse le reste tel quel. »
« Oui, Maître. »
Je tendis une dague à Liza, qui n'avait que sa lance au sortir du lit, et lui demandai de les récupérer.
« Hé, tu as encore fait quelque chose de dangereux tout seul, n'est-ce pas ? »
« Je n'arrivais pas à dormir, alors je cueillais des plantes médicinales dans les parages quand elle m'a attaqué. »
« Je t'ai dit de ne pas agir seul ! Juste parce que tu sais te servir d'un bouclier, si tu te relâches, tu mourras tout simplement ! »
Je m'excusai auprès d'Arisa qui me grondait les larmes aux yeux, puis je me tournai vers les vieillards qui nous observaient à distance.
« Excusez-nous pour le tumulte en pleine nuit. »
« Ce n'est pas grave, mais ce monstre, c'est un ours-araignée ? »
« Oui, il s'agit probablement de l'ours-araignée dont nous avons parlé ce midi. Il s'est peut-être égaré et a fini par sortir ici. »
« C'est une sacrée malchance, d'habitude ils ne descendent vers les habitations qu'une fois tous les quelques décennies. C'est la première fois que j'en vois un de mes propres yeux. »
« C'est vrai ? Sans mes meilleurs éléments, la situation aurait pu être critique. »
Je me demandai s'il était sorti parce que les bêtes comestibles avaient été chassées jusqu'à l'extinction par les humains.
Je pensais que c'était à cause du défrichement des champs, mais à la base, ce n'était pas un monstre qui approchait de ce secteur. Si je n'avais pas défriché sur un coup de tête, ces gens auraient pu devenir ses victimes dans quelques jours.
« Celui qui brillait en rouge, c'est une arme magique ? »
« Les grandes sœurs aussi utilisaient de la magie~ »
« Qu'est-ce que tu dis, le bouclier magique de cette personne ! »
« Il a bloqué toutes les attaques du monstre~ »
« Mais la lance rouge aussi, elle a fait zoubaaan~ »
« Moi aussi, quand je serai grande, je deviendrai une lance~ »
« C'était incroyable, byuun~ »
L'attaque de lance de Liza ressort beaucoup dans la nuit. Les enfants qui regardaient ma magie et celle de Mia étaient peu nombreux. Cela dit, petite fille, que ferais-tu en devenant une lance.
« Je croyais que c'était un marchand, mais c'était un magicien. »
« Je ne suis qu'un débutant dans les deux domaines. Plus important, pour l'ours-araignée, nous n'avons besoin que du noyau magique. La viande, la fourrure, tout le reste, débrouillez-vous-en. »
« C'est ce qu'on rêve, mais c'est vraiment bon ? Si on l'apporte en ville, ça se vendra cher, dit-on. »
« Vu sa taille, le transport serait trop pénible. »
Les vieillards hésitaient, mais les mots qui suivirent d'Arisa les décidèrent à accepter.
« Papy, garde tes scrupules inutiles. La pitrerie passe après, assurer le repas de demain est la priorité absolue ! »
« C'est vrai. Alors, nous l'acceptons avec gratitude. »
Il fut décidé de saigner la carcasse de l'ours-araignée et de la dépecer demain matin.
Pour le reste, prions pour qu'ils retrouvent l'endroit défriché pendant qu'ils vivront de cette viande.
***
« Grand frère, c'est un cadeau de remerciement. »
Une petite fille venue avec Totona me tendit un petit sac rempli de cailloux. Des cailloux comme ceux qu'on ramasse sur le bord de la rivière. Ce doit être ses trésors à elle. Ce genre de remerciement ordinaire, je l'accepte avec plaisir.
J'en pris un seul et rendis le reste.
« Je prends celui-ci, garde les autres précieusement. »
« Oui. »
La fillette se cacha derrière Totona, gênée.
Des acclamations s'élevèrent du côté où pendait la carcasse de l'ours-araignée. Liza avait dû commencer le dépeçage.
Totona et les autres trépignaient, alors je les encourageai : « Allez voir. »
Celui que j'avais reçu était un caillou rouge opaque. J'avais choisi le moins joli, mais l'Estimation révéla « pierre de sang de serpent ». Où est passé le serpent.
Cette pierre est l'un des ingrédients de l'« antidote universel », alors ce fut peut-être une aubaine. En examinant les cailloux de la rivière comme je l'avais fait pour les pierres du terrain défriché, je découvris qu'il y en avait pas mal du même type.
J'ai le temps avant le petit déjeuner, je vais en ramasser. Aujourd'hui, c'est Lulu, Nana et Arisa qui sont de corvée cuisine. Lulu s'efforce d'apprendre la cuisine à Arisa.
« Mia, je vais me promener au bord de la rivière, tu viens ? »
« Mm. »
Mia, qui finissait de se laver les cheveux et le corps à l'eau chaude, revint. Je l'invitai. Les réprimandes répétées de Lulu ont dû porter leurs fruits, car elle ne se promène plus nue récemment.
J'essuyai les cheveux de Mia avec la serviette qu'elle me tendait. De loin, on entendit la plainte habituelle d'Arisa : « Tu gâtes trop Mia ! Essuie-moi les cheveux à moi aussi~ » Je le lui ai fait l'autre fois, non ?
Nous traversâmes la rivière peu profonde en sautant de pierre en pierre pour gagner l'autre rive.
« Satou, main. »
Je saisis la main que Mia tendait, bras étendu sur une pierre un peu large, et la tirai vers moi.
Peut-être ai-je mis trop d'élan, Mia vint s'écraser contre ma poitrine. Si Arisa voit ça, elle va encore dire quelque chose.
En ramassant les pierres voulues sur la berge, je regardais la surface de l'eau. Me promener en écoutant la flûte d'herbe de Mia me parut un luxe absolu. Oui, c'est très apaisant.
« Pas de poissons. »
Mia, qui regardait l'eau en soufflant dans sa flûte, lâcha ce constat. Aucune ombre de poisson dans cette rivière. Pas le moindre crustacé du genre crabe sur les berges non plus. Totona et les villageois des environs les ont probablement tous pêchés.
« Par contre, il y a des oiseaux. »
De petits oiseaux semblent avoir réussi à s'enfuir. Ils picorent entre les pierres.
Je profitai de cette promenade tranquille jusqu'à ce que Pochi vienne me chercher.
M'arrêter fut un peu laborieux : Pochi, incapable de traverser la rivière, tentait de s'y jeter. Grâce à elle, l'atmosphère mélancolique s'envola proprement. C'est bien Pochi.
***
Deux jours s'étaient écoulés depuis notre départ sous les regards des enfants et des vieillards. Nous avions croisé des bandits trois fois, mais c'étaient de vulgaires bandits, alors je les laissai à moitié morts. Sur ces trois rencontres seulement, j'ai l'impression que leur équipement s'est amélioré. Jusqu'ici, ils utilisaient arcs, machettes, hachettes, couteaux — des outils liés à la vie quotidienne — mais ces trois derniers groupes portaient de vraies épées droites en bronze, moulées. Qui plus est, celui qui semblait être le chef avait même une cuirasse et un bouclier en métal.
Cela dit, quel que soit l'amélioration de l'équipement des bandits, la supériorité des filles-bêtes n'est pas menacée, donc pas de combat difficile, elles les éliminent aisément.
« Maître, bashâ~ »
Depuis le dessus de ma tête où je tenais les rênes, Tama désigna la prairie à gauche. Les pieds de Tama, portée sur mes épaules, me gênaient pour voir. Je tournai le corps entier de ce côté. Une partie d'un chariot dépassait de l'ombre des herbes folles, un peu en retrait de la route. Le radar ne détecte aucune présence humaine par là.
Probablement des victimes de bandits. Je devrais faire une tombe et les honorer, mais je n'ai pas envie de voir une scène atroce, alors je décide de passer outre.
« Ils ont dû se faire attaquer par des bandits, non ? »
« Probablement. »
« Les bandits, c'est eux qui se font avoir, nanodesu ! »
« Se font avoir~ »
Intriguées par la voix de Tama, Arisa et Pochi sortirent la tête sur les côtés. Je fermai les yeux sur le fait qu'elles s'agrippaient négligemment à mon bras, mais quand l'une tendit la main vers ma cuisse, je la menaçai du geste du coup de doigt sur le front.
« Maître, je te rends ce livre, alors la prochaine fois, prête-moi le grimoire de magie rationnelle~ »
Je protégeai mon front, reçus le livre en lançant un regard noir à Arisa qui détournait la conversation en vitesse, et le rangeai dans mon sac. J'en sortis le grimoire de magie rationnelle pour le lui donner. Je n'ai pas passé par le Stockage, au passage. Comme j'avais mis la main sur les ouvrages avancés de magie rationnelle de Torazayûya, le livre d'initiation acheté à Seiryu traînait dans mon sac depuis qu'Arisa me l'avait rendu. D'habitude, il me sert d'oreiller.
Côté alphabétisation, tout le monde lit maintenant les cent cartes d'apprentissage. Celles qui savent lire des livres, ce sont Arisa et Nana seulement. Nana, paraît-il, sait lire et écrire depuis sa création. Lulu et Mia arrivent à lire des choses simples comme des albums illustrés. Elles apprennent vite, toutes.
Pochi et Tama butent sur la différence entre langue parlée et langue écrite, donc elles ne lisent pas bien. Elles savent lire les chiffres, alors essayons de leur apprendre l'arithmétique.
« Maître, c'est quoi, ce tableau de menus ? »
Elle me montra une feuille sortie d'entre les livres de magie rationnelle. Une des feuilles du paquet acheté au marché aux puces, coté à cent pièces d'or.
J'avais regardé dedans pendant un quart de nuit libre, mais c'était presque seulement des dates et des menus. Les menus écrits aussi régulièrement que s'ils avaient été imprimés étaient amusants, mais il n'y avait que de rares croquis ressemblant à des toiles d'araignée et des chiffres griffonnés, rien qui parût avoir de la valeur. Je l'avais mis de côté après l'avoir mis en transparence au soleil et essayé diverses choses pour voir s'il n'y avait pas un secret.
« Seiken ? »
Arisa regarda la feuille et dit.
« Ce mot n'existe pas, non ? »
« Si on lit en vertical, ça donne ça. »
Lecture en vertical ? Même dans un autre monde, on fait des trucs de forum.
Je repris la feuille et effectivement, ça se lisait ainsi.
Je triai les feuilles du Stockage par date et les lus dans l'ordre. Effectivement, ça vaut bien ses cent pièces d'or.
« Arisa, t'es forte ! »
« Fufun, si tu veux me féliciter, montre-le par ton attitude~ »
Je confiai les rênes à Tama et fis un câlin à Arisa. Elle poussait des cris bizarres genre « Hya, tout d'un coup, c'est pas bien~ », mais bon.
J'aurais voulu lire le contenu en détail, mais une heure plus tard, deuxième rencontre avec des bandits aujourd'hui, alors ce sera pour plus tard. Cette fois, c'est un gros groupe de trente.
Et plus loin, quatre chevaliers du baron Muno arrivaient au galop vers nous.
Si les chevaliers liquidaient les bandits, ce serait commode, mais malgré la différence de nombre, les bandits ne montrent aucune intention de s'en prendre aux chevaliers. Les chevaliers, eux, soit n'ont pas remarqué les bandits, soit les ignorent, et foncent droit sur nous. Par précaution, je plaçai Liza à la sortie arrière du chariot, Pochi et Tama en garde à la sortie avant.
« Là-bas, le marchand, halte. Je suis Eral, chevalier officiel du baron Muno. »
« C'est moi le chevalier, enchanté, je m'appelle Satou, marchand. »
Ne connaissant pas bien les manières, je descendis du siège de cocher et m'inclinai.
> « Étiquette obtenue »
…… Est-ce que jusque-là je manquais de politesse, ou mon étiquette était fautive — mieux vaut ne pas trop creuser.
« N'avez-vous pas vu un carrosse luxueux comme en utilisent les nobles ? Ou une belle femme sur un cheval blanc ? »
« Je viens du comté de Kuhanou, mais je n'ai vu ni tel carrosse, ni telle personne. Pour ce qui est des carrosses, j'ai aperçu plus loin un chariot de marchand abandonné dans les broussailles. »
« Pas de mensonge dans tes paroles ? »
« Oui, bien sûr. La confiance est la vie du marchand. »
Je répondis avec le plus de calme possible au chevalier qui posa la main sur la garde de son épée pour m'intimider. L'intimidation fait pale figure face à Liza en position de lance.
« Bien, seigneur Bedz, seigneur Donoza, vous deux, allez vérifier ce chariot par précaution, puis transmettez l'ordre à la garde-frontière. Nous, on retourne faire notre rapport au baron. »
Sans un mot de remerciement pour l'information, les chevaliers se divisèrent en deux groupes et partirent. Les bandits, jugeant l'effectif réduit favorable, semblent s'être jetés sur les chevaliers qui rebroussaient chemin.
Ce ne sont pas des gens que j'ai envie de sauver, mais puisqu'ils ont attiré les bandits pour moi, autant en profiter.