C'est Satou. On dit qu'il y a un monde entre voir et entendre, mais je pense qu'il y a beaucoup de choses qu'on ne comprend pas avant de les faire soi-même, c'est Satou.
***
« Ah, euh… merci pour le bon repas. »
« Ne t'en fais pas, tout le monde vient de me remercier tout à l'heure. »
« Et puis… pour le midi, pardon. »
C'est la gamine rousse de midi. Elle s'appelle Totona, si je me souviens bien. Qu'est-ce qui l'amène jusqu'à mon bivouac, elle a un truc à me demander ?
La baissait un peu la tête, mais après avoir jeté un coup d'œil à Lulu, elle releva le visage comme décidée.
Elle serrait sa jupe de mains tremblantes, pleine de résolution.
Pas encore « achetez-moi » j'espère.
Honnêtement, j'en ai soupé.
Mais son attitude changea.
D'un geste brusque qui fit presque du bruit, elle arracha sa robe. Enfin, robe… c'est une pièce unique, donc elle la releva d'un coup jusqu'à laisser voir ses côtes —
— mais Lulu, derrière elle, lui cachait prestement le devant avec son tablier, donc je n'ai rien vu. Disons que c'est ça.
Elle ne semble pas vouloir se rhabiller, mais elle ne repousse pas non plus le tablier de Lulu.
« C'est… pour m'excuser et vous remercier. Nous, on ne peut rien faire, alors… »
« Tu paies de ton corps ? »
« Oui, ma grande sœur l'a dit : "Si on reçoit quelque chose, il faut rendre quelque chose", que les mots ne suffisent pas… »
Ce n'est pas ça qu'elle voulait dire, je pense.
« La charité des riches, on la prend avec gratitude, c'est tout. Si on la trouve normale, c'est un peu désagréable, ceci dit. »
« Mais… »
« Ta sœur parlait du moment où quelqu'un qui vit au jour le jour partage ce qu'il a, sûrement. »
« C'est… c'est ça, peut-être… »
Elle se tut là. Lulu l'aida à se rhabiller. Bien sûr, moi qui n'ai aucun intérêt pour le corps d'une gamine, j'avais détourné les yeux.
Lulu invita Totona, maintenant habillée, à prendre le thé. Mia, qui devait faire le guet avec elle, dort appuyée contre mon dos. Ne pas se réveiller malgré tout ce remue-ménage, elle n'est pas faite pour la garde de nuit.
« Euh… c'est quoi, ça ? »
« Du thé bleu. »
« Je peux boire ? »
« C'est bon. »
Sur les mots de Lulu, Totona porta la tasse à ses lèvres avec hésitation. Ça avait l'air bon, son visage s'illumina.
Pendant ce temps, je fabriquais une lance de jet pour Liza, en les observant.
« C'est la première fois que j'en bois. »
« Peut-être qu'on n'en boit pas par ici. C'est le thé que Maître aime. »
Par « par ici », il faut entendre que seuls les nantis ont le loisir de boire du thé.
Le nom de ce thé, « rubis bleu », me convainc autant que le précédent, mais il a un goût de Darjeeling, facile à boire. À l'infusion, il tire légèrement sur le bleu, mais une fois froid, c'est la couleur normale du thé noir. Le principe m'intrigue au plus haut point.
Une fois le thé fini, Totona semble s'être un peu calmée.
Elle risque de redemander qu'on l'achète, alors je prends les devants.
« Totona, demain matin, tu pourrais m'envoyer quelques costauds pour m'aider ? »
« Ouais, si ça peut servir de remerciement, on y va toutes. »
« Merci. J'ai promis aux vieux de leur donner deux gros sacs de patates. Vous pourrez tenir un moment avec ça. »
« Oui, oui, merci, grand frère. »
Lulu essuie les larmes de Totona qui remercie en pleurant.
cela dit, deux sacs de patates ne tiendront pas quinzaine.
Je n'ai aucune obligation ni raison d'en faire plus, mais dans la limite où ça ne m'embête pas, je ferai un geste. Ça fait moins hypocrite.
***
Maintenant, je me suis éclipsé du campement et je suis dans la forêt de nuit.
Au début, je pensais chasser un ours-araignée pour les vieux et les gamins, mais j'ai changé d'avis, je vérifie le terrain de la forêt.
La vieille a dit qu'un endroit près d'une source, avec beaucoup d'humus et bien ensoleillé, serait bien.
Avec l'épée sainte bien tranchante sortie du Stockage, j'abats les arbres les uns après les autres et les range direct dans le Stockage. Ça coupe sans la moindre résistance, et le bois est stocké instantanément, c'est iréel. Moins de dix minutes pour raser trois cents mètres carrés.
Même sans la compétence Abattage, ça passe.
La visibilité s'est bien améliorée.
Ensuite, j'active la compétence Développement que j'avais acquise plus tôt.
Arracher les souches une par une, c'est rude. Quand je tire, ça sort avec un *glurp*, mais le rebond m'enfonce les pieds dans le sol meuble.
Du coup, j'abandonne l'arrachage direct : je soulève la souche et je tranche les racines à l'épée sainte. Cette manœuvre m'a pris près d'une heure, contre toute attente.
Vient le désherbage. Si j'arrache tout d'un coup à la force, ça casse en route, le dosage de force est délicat. En arrachant les mauvaises herbes, j'obtiens la compétence « Cueillette ». Il y avait des plantes médicinales mélangées aux herbes arrachées. C'est là la différence avec « Fauche », peut-être.
J'aimerais bien essayer « Fauchage » avec de la magie de feu.
Une fois le désherbage fini, je tire les racines restantes. Sensation bizarre, comme tirer une ficelle enterrée. Pareil que pour les herbes, si je tire trop fort, ça casse en cours de route, c'est pénible.
Il y avait d'énormes rochers et pierres sur le trajet, je les mets au Stockage. Pour un champ, les pierres sont des obstacles.
Bon, le terrain agricole est prêt ?
Grâce à la compétence Développement, j'ai l'impression d'avoir oublié un truc.
Je ne lis pas beaucoup de manga ou de romans sur le développement, moi.
Fixer le sol ne m'avance à rien, alors j'essaie de labourer avec la pioche ramassée au village abandonné tout à l'heure.
« Hum… normal. »
Après une dizaine de mètres, je sens quelque chose de dur sous la lame.
J'écarte la terre : une pierre. Taille d'un poing. Ensuite, à chaque coup de pioche, je tape sur une pierre. La lame s'abîme.
Je règle la recherche par zone de la Carte pour afficher les pierres. D'abord, celles jusqu'à trente centimètres de profondeur. Y en a plein. Je pousse la compétence Cueillette au max et je les récupère. À une vitesse digne d'un gag manga, je ramasse les pierres du sol. Parfois, des trucs qui ressemblent à des pierres brutes de gemmes sont mélangés, mais ce doivent être de jolis cailloux comme la chrysocolle l'autre fois.
Une fois la plupart des pierres enlevées, je laboure le sol. Je n'ai manié la pioche qu'une fois gamin chez mon grand-père à la campagne, je ne connais pas la bonne méthode. Si je laisse la terre assez meuble, les vieux s'en sortiront bien.
Pour les herbes cueillies, j'en ai mis environ un dixième en tas au bord du terrain défriché. Ça pourra servir d'engrais.
Les arbres abattus, une fois ébranchés, je les ai empilés par dix en trois endroits. Vingt d'entre eux sont coupés à des tailles pratiques pour le travail du bois.
J'ai glissé quelques baies de gavo enveloppées dans du tissu sous le bois. Comme ça, les bêtes ne les détruiront pas.
« Phew, ça fatigue quand même. »
L'endurance a baissé de vingt pour cent. L'enlèvement des pierres a été le plus dur.
« Bon, le défrichage est fait, mais qu'est-ce que je fais maintenant ? »
Oui, un champ qui apparaît en une nuit en forêt, c'est l'antithèse du naturel.
Là, je laisse tel quel, en espérant que les gamins le trouvent en cherchant de la nourriture. C'est à deux kilomètres, mais c'est le long de la rivière, ils devraient le repérer.
À ce moment, un ours-araignée mentionné dans la discussion avec la vieille tout à l'heure sortit pataudement de la forêt.
Il vient se faire chasser tout seul, c'est bien aimable.
***
Cet ours-araignée a un corps de femme d'araignée jorō-gumo greffé sur un ours. Franchement, c'est dégoûtant.
Je manœuvre pour séparer les cinq ours-araignées apparues dans la forêt. Je pourrais tous les liquider d'un coup, mais j'ai une idée : j'en ramène un seul au campement. D'abord, j'élimine silencieusement les quatre autres et je les stocke.
Le dernier, sans s'apercevoir que ses compagnons ont disparu, me poursuit à distance.
Suivant ma Détection du danger, je bondis sur le côté.
J'esquive la griffe de l'ours-araignée qui m'attaque en pendule, suspendu la tête en bas. Il a dû lancer son fil sur un grand arbre.
Au sommet de son oscillation, l'araignée lâche son fil et atterrit devant moi. Derrière, l'arbre qui servait de pivot craque et se brise.
Devant moi, l'ours-araignée dresse ses pattes antérieures en position d'intimidation. Je le botte sans le tuer, en faisant attention.
Je passe à côté et je file vers la route.
L'ours-araignée sort de la forêt avec un peu de retard. Pour pas qu'il me perde, je lance un gros morceau de bois exprès à côté pour attirer son attention.
Je cours au campement à toute vitesse et j'appelle Pochi et les autres qui faisaient le guet.
Avant d'en faire de la nourriture, je me sers de lui pour leur faire gagner des niveaux, histoire de faire d'une pierre deux coups.
« Pochi, Tama, préparation au combat. Nana, tire une flèche magique sur le monstre, puis va réveiller Liza et Arisa. »
« Ennemi… ? »
« C'est bon, non… ? »
« Oui, Maître. »
La flèche magique de Nana entama légèrement la vitalité de l'ours-araignée. Même avec cet écart de niveau, ça inflige des dégâts, la flèche magique est un sort די efficace.
Je tiens mon bâton court d'une main, déploie mon bouclier et reçois l'ours-araignée.
Ses longues pattes d'araignée passent derrière le bouclier, mais la courte épée de Tama les bloque.
« Merci, Tama. »
« Pas de souci… ? »
Pochi, en biais par l'arrière, vise les articulations des pattes et plante sa courte épée. Ça touche, mais elle n'arrive pas à les briser.
De l'autre côté, un rayon rouge transperce le flanc.
C'est le coup de Liza, qui enlève environ dix pour cent de ses PV. Elle vient de se lever, en simple chemise de nuit style T-shirt long, pas d'armure.
L'ours-araignée furieux se tourne vers Liza. Il faut attirer son attention.
« Par ici, sale araignée ! »
Je hurle une provocation et je claque mon bouclier sur la bête. Ça compte comme coup de bouclier, ça ? Ses PV chutent d'un coup. Danger, Arisa et Mia vont arriver avant que je ne l'aie achevé.
> [Compétence Provocation acquise]
J'active la compétence Provocation sur-le-champ. À partir de là, le combat devient une partie de plaisir. Après tout, l'ennemi n'attaque que moi, le plus costaud.
Avec cette compétence, j'aurais pu me la couler douce dans le labyrinthe.
Arisa et Mia arrivent en retard et leurs sorts s'ajoutent, transformant l'affaire en massacre unilatéral des filles-bêtes.
Comme on se battait près du campement, les vieux et les gamins réveillés regardent à distance. À chaque fois que la magie de Mia ou la lance magique de Liza brillaient, de petites acclamations montaient des enfants.
Enfin, l'ours-araignée reçoit le coup de grâce de Liza, s'effondre immobile, et une acclamation particulièrement forte s'élève des vieillards et des gamins.