Je m'appelle . On dit que la négligence est fatale ; mais je crois que si l'on échoue, c'est justement parce qu'on ne s'aperçoit pas qu'on a été négligent.
Le moment le plus dangereux est celui où l'on a pris ses habitudes : c'est apparemment vrai dans tous les mondes.
***
Bon, allons rendre visite au mage dans la nuit.
Me faire attaquer au matin par une nuée de fourmis, très peu pour moi. …Les fourmis ne sont pas nocturnes, si ?
Je me change seul dans le chariot. Arisa venant m'espionner, je roule en boule ma chemise qui sent la sueur et je la lui lance au visage. Souffre de l'odeur.
Je garde le même manteau de dessus, mais je passe dessous un pantalon épais, une chemise et des bottes de cuir montant au genou. Puisqu'il s'agit de marcher en montagne, la robe serait malcommode.
« Snif, snif. »
« Arisa, c'est inconvenant, arrête. »
Voir Lulu réprimander Arisa, c'est une première. Cela dit, qu'est-ce que cette fille fabrique ? Non, je vois bien, mais honnêtement je ne veux pas comprendre… sentir l'odeur d'une chemise en sueur, ce n'est pas un peu déviant ?
Je reprends la chemise à Arisa et je la confie à Lulu.
« Désolé, mais lave-la avec le reste du linge. »
« Oui, Maître. »
« Avant ça, laisse-moi savourer le parfum de l'adolescence. » « Aïe ! »
Je la fais taire d'une pichenette avant qu'elle finisse sa phrase.
« L'amour fait trop mal ! Une punition dans un autre genre ! »
« Il y a ici beaucoup de jeunes filles innocentes. Modère-toi un peu. »
« Rooo, moi aussi je suis une jeune fille. »
Une jeune fille ne fait pas ce genre de chose — du moins pas en public.
« Au fait, tu te changes pour quoi faire ? »
« Je vais reconnaître un peu le terrain. »
Je ne peux évidemment pas avouer que je vais chez le mage.
« Je vous accompagne. »
Liza s'est proposée, mais je l'ai persuadée de se consacrer à la garde du campement. Elle a insisté pour au moins m'adjoindre Pochi et Tama comme escorte, mais j'ai obtenu de partir seul en promettant de rentrer avant la nuit.
***
En réalité, je n'ai pas l'intention d'aller chez le mage tout de suite. Je veux élargir ma zone de détection avant l'arrivée du prochain détachement : je vais remonter à contre-sens la piste défoncée par la cavalerie-rat jusqu'à la zone inexplorée. En courant, j'y serai avant la nuit.
Une fois hors de vue du campement, je cours à une allure qui n'entaille pas la route. En cinq minutes à peine, je passe à l'endroit où Arisa a massacré les fourmis avec sa compétence unique.
Les fourmis empilées les unes sur les autres me gênent. Je les franchis d'un bond léger.
Les cadavres de monstres doivent être appétissants : quantité de petits animaux s'y attroupent.
Cela dit, avec autant de cadavres de monstres, la circulation doit être entravée.
Dans un jeu, si on les laisse, ils disparaissent au bout d'un moment ; la réalité est plus embêtante.
…Tiens ?
…Zut.
« La réalité est plus embêtante, tu parles ! »
Je m'arrête net et je me retourne vers le tas de cadavres.
Imaginons un instant.
Sur une route peu fréquentée, des cadavres de monstres s'entassent. Des cadavres sans blessure externe, morts d'hémorragie interne, et des cadavres tués net d'un carreau. N'importe qui se demanderait qui les a abattus. Et le seul chariot à avoir emprunté cette route, c'est le nôtre.
À moins d'être un parfait imbécile, on fera le lien entre ces cadavres et nous.
Fâcheux.
Je change de plan et je range dans le dossier « carcasses de fourmis » du Stockage tous les cadavres de monstres, un par un. J'ai songé à les débiter et à les jeter au bord de la route, mais le Stockage demande moins d'efforts.
Les cadavres n'apparaissent pas au radar : je ne compte que sur mes yeux. Ceux de la route sont faciles, mais ceux coincés dans les buissons ou accrochés dans un arbre un peu à l'écart m'ont donné du mal.
À force de répéter l'opération à plein régime, j'ai néanmoins achevé avant la nuit le nettoyage de tous les cadavres visibles depuis la route.
Le sang coagulé et les traces de combat sur la chaussée, je les dissimule en cassant un arbre et en le traînant plusieurs fois d'un côté à l'autre. Cela se remarquera peut-être davantage, mais c'est mieux qu'une flaque de sang manifeste.
Comme la carte m'apprend que Pochi et Tama sont parties du campement à ma rencontre, je range dans le Stockage l'arbre qui m'a servi et je fais demi-tour.
Ayant perdu du temps à une chose imprévue, je regrette de n'avoir pas pu accomplir mon plan initial.
***
Pochi et Tama pendues à mes deux mains, je marche sur la route au crépuscule.
Depuis les fourrés du bas-côté me parviennent les bruits de mastication des petits animaux. Il doit y avoir des morceaux de fourmi dans l'herbe, mais priver ces bêtes de leur dîner serait cruel. Le plus difficile, en fait, a été d'empêcher Pochi et Tama de se jeter dans les buissons à chaque bruit.
Revenu à une dizaine de minutes de marche du campement, un monstre accroche le radar.
Je consulte les détails.
Gargouille, niveau 5. Autrement dit, une statue de pierre volante. À noter : immunité totale aux attaques mentales et vision nocturne. Et comme c'est une statue, elle est dure.
Elle agit seule, mais un magicien peut aussi en faire son familier. Ce sera le second cas.
Sa vitesse de déplacement est un peu supérieure à celle d'un homme qui court.
Sa destination doit être l'endroit où Arisa a anéanti la grande nuée de fourmis ?
« Maîîître ? » « Qu'est-ce qu'il y a, nanodesu ? »
Pochi et Tama me tirent la main pour me questionner. Cessez de vous suspendre de tout votre poids à mes bras.
« Tama, tu as des cailloux à lancer ? »
« Aye. »
Alors abattons-la à la pierre.
« J'ai oublié quelque chose : on fait demi-tour. »
« Oui, nanodesu. » « Ayee. »
Sans lâcher leurs mains, je pivote d'un demi-tour comme une toupie. Comme elles me réclament de recommencer, je le fais trois fois de suite.
Elles en veulent encore, mais comme je ne peux pas me permettre de rater le bon positionnement pour attaquer la gargouille, je promets de recommencer au campement et je reprends la route en arrière.
***
Nous nous cachons tous les trois derrière un obstacle. Un obstacle, c'est-à-dire un rocher de la hauteur d'un homme.
La gargouille passe au-dessus de nos têtes.
Après un temps de respiration, deux pierres de la taille du poing partent de leurs mains. J'ai lancé la mienne avec un temps de retard. Les trois pierres touchent toutes et transforment la gargouille en simple statue brisée.
« Cooore, cooore, coooore. » « Le core, nanodesu. »
C'est un chant de récupération de noyaux ? J'observe la récupération du noyau dans la statue au son de l'étrange mélopée de Tama, ponctuée par Pochi.
Comme pour les fourmis, les noyaux des monstres de bas niveau sont petits et de couleur pâle. Leur prix doit être bas aussi.
Je range dans le Stockage, via ma poche, le noyau qu'on me tend avec un « Aye », et nous repartons vers le campement.
Il va sans dire que les deux petites n'ont posé aucune question sur ce que j'avais « oublié ».
***
Comme je ne voulais pas inquiéter inutilement Lulu et Mia, je ne parle de la gargouille qu'à Arisa et à Liza.
Le risque que le campement soit attaqué pendant que je serais chez le mage étant élevé, je renonce à la visite nocturne.
Cela dit, j'ai le sentiment que même si je n'y vais pas, on viendra à moi.
J'organise la garde de cette nuit en trois tours. D'abord Liza et Arisa, ensuite Pochi et Tama, enfin Mia, Lulu et moi. J'ai réparti de façon à équilibrer la détection et la force de combat. J'aurais pu mettre Lulu avec Arisa, mais deux heures seule avec la taciturne aurait été rude : je l'ai prise avec moi.
Quand je m'allonge sur la bâche, Pochi et Tama prennent position à ma droite et à ma gauche. C'est la première fois que je dors avec elles depuis le labyrinthe. À l'époque, cela dit, je n'avais pas fermé l'œil, tant je surveillais.
« Ensembleee. » « Nanodesu. »
« Bonne nuit, Pochi, Tama. »
« Ayee. » « Bonne nuiiit. »
J'entends au loin les jérémiades d'Arisa, mais leur contenu doit être négligeable. Lulu et Mia hésitaient sur l'endroit où dormir ; sur les indications d'Arisa, elles ont pris place entre nous et le groupe d'Arisa. C'est un peu serré, mais c'est chaud, tant mieux.
Cette bonne chaleur me fait presque lâcher prise : je retiens ma conscience de toutes mes forces. J'ai fait trois tours de garde, mais comme une attaque nocturne est quasi certaine, je fais attention à ne pas m'endormir.
Pour rester éveillé, je lis un livre affiché dans le menu tout en surveillant le radar et la carte. La nuit va être longue.