Aujourd'hui, je me suis fait de nouvelles amies.
Deux filles demi-humaines qui s'appellent Pochi et Tama.
Jusqu'ici, les demi-humains que j'avais croisés étaient tous effrayants : dès qu'on croisait leur regard, ils montraient les dents comme un chat de gouttière affamé. Mais ces deux-là, c'était un peu différent.
***
Ma journée commence tôt. Si je n'arrive pas à l'auberge Monzenjuku avant le lever du jour, je me fais gronder. Je quitte l'orphelinat quand le ciel commence à blanchir et je cours sur la grande avenue.
Il fait sombre, mais je n'ai pas peur. Il y a d'autres enfants qui courent comme moi vers leur place.
Le grand portail pour les chariots est fermé, alors j'entre par la porte de service. Elle est fermée aussi, mais comme je suis petite, je me glisse par l'espace en dessous.
Je traverse la cour et j'entre par l'entrée du personnel. Je regarde dans la jarre : il ne reste presque plus d'eau. Il faut que je tire de l'eau avant que la patronne et les autres se lèvent !
Je prends le seau et je vais au puits.
« Aaah, c'est louuurd ! »
Je tire sur la corde du seau du puits en mettant tout mon poids. Tirer de l'eau, c'est un travail de force. Surtout pour moi, qui suis légère.
Quand est-ce que je pourrai tirer l'eau aussi facilement que Martha ?
« Intruuuse ? »
« Une personne suspecte, nanodesu. »
Une voix m'interpelle depuis l'obscurité et je lâche la corde.
Oh non, j'y étais presque…
Je me tourne vers l'idiote qui vient de me parler.
Et là, contredisant ces voix insouciantes, quatre lueurs flottent dans le noir !
« Aaaaah ! »
« Miaou ! »
« Ouiiin ! »
Je n'ai pas pu retenir mon cri. Mais celles qui étaient dans le noir ont eu l'air aussi surprises que moi.
Ce constat m'a donné du courage, et j'ai pu gronder celles qui se cachaient dans l'obscurité.
« Ne me parlez pas comme ça d'un coup ! Maintenant il faut que je recommence ! »
« Pardooon ? »
« Nanodesu. »
Elles se sont excusées si vite que ça m'a coupé mes moyens.
Le jour se lève peu à peu, il fait plus clair, et je vois leur silhouette.
C'étaient des petites hommes-bêtes.
***
Surprise, j'ai d'abord dit quelque chose comme « Allez-vous-en ! »
Mais Pochi et Tama n'y ont pas prêté attention.
« On aiiide. » « Nanodesu. »
Là-dessus, elles tirent l'eau à ma place. Pochi remonte la corde à une vitesse qui ressemble à une plaisanterie.
Comme elles sont fortes, les enfants hommes-bêtes ! Ou bien celle-là est-elle exceptionnelle ?
Quand Pochi a fini de tirer, c'est Tama qui s'y met en disant : « C'est pas juuuste ? Tama aussi. » Ces deux-là prennent ça pour un jeu, c'est certain !
Pardonnez-moi, mon Dieu, Yuni est une méchante fille.
J'ai profité de ce qu'elles s'amusaient pour me faire aider jusqu'à ce que la jarre soit pleine. Et pas seulement pour tirer : pour porter aussi.
Pour les remercier, je vais partager avec elles le repas qu'on me donne aujourd'hui.
***
Je vais les rejoindre avec le pain noir et la soupe où plus rien n'a de forme à force d'avoir bouilli, qu'on m'a donnés pour le petit déjeuner.
Ici le travail est dur, mais on a de bons repas, c'est ce qui est bien.
Même sans morceaux, c'est infiniment meilleur que la soupe salée et claire qu'on sert parfois à l'orphelinat, et cela va très bien avec le pain noir un peu aigre.
À l'orphelinat, on ne sert que des baies de gavo à la vapeur, amèèères, et des feuilles de gavo en saumure !
Elles vont sûrement se réjouir toutes les deux !
C'est ce que je pensais en allant à l'écurie.
Et là, il n'y avait pas seulement elles deux : il y avait aussi une grande femme homme-lézard !
J'ai eu si peur que j'ai failli laisser tomber l'assiette de soupe. Mais laisser tomber un repas si précieux, c'est impossible ! J'ai tenu bon de toutes mes forces.
« Yuuuni ? » « Nanodesu ! »
Toutes les deux me font fête.
Mais attendez ?
Dites, qu'est-ce que vous tenez dans la main ?
« De la viaaande ? » « Du fromage, nanodesu ! »
Ce n'est pas vraaai !
Hein ? Hein ? C'est une blague, non ?
De la viande, on n'en mange pas plusieurs fois par an, si ?
Comment deux esclaves, et en plus des esclaves demi-humaines, peuvent avoir des choses aussi chères ?
Et en plus, c'est un gros morceau. Ça.
Je retiens l'eau qui me vient à la bouche.
Il en a coulé un peu, mais je l'ai essuyée tout de suite, alors ça va.
« Je venais pour manger avec vous… »
Dans ces conditions, leur en donner une part, faire l'aumône de haut, c'est ridicule au dernier degré.
« Tiens, la petite servante numéro un ? Comment tu t'appelles, déjà ? Puisque tu es là, mangeons ensemble ? »
Deux filles sortent de derrière l'homme-lézard. Celle qui m'a parlé est une fille aux cheveux violets, à peu près de mon âge, et l'autre une grande sœur brune au visage malheureusement disgracié.
La fille aux cheveux violets a un ton tellement autoritaire que je l'ai crue plus âgée, mais elle s'appelle Arisa et elle a mon âge. Et voilà qu'elle m'a partagé, à moi aussi, un morceau de viande séchée et de fromage.
La femme homme-lézard, qui s'appelle Liza, a dit quelque chose, mais Arisa a répondu : « Ça va, ce que mange une mioche, c'est rien. Maître dira oui, c'est sûr ! Et s'il faut se faire gronder, je me débrouillerai pour être la seule, pas de sooucis. » Et Liza a eu l'air d'accord. Je n'ai pas bien compris les mots d'Arisa, mais pour l'instant, savourer cette viande et ce fromage était plus important.
Les joues gonflées comme un écureuil, je mâche et remâche pour savourer. Je suis sûre qu'en me rappelant cette journée, je pourrai pendant un moment manger des baies de gavo en imaginant de la viande et du fromage !
***
Non seulement je n'ai pas partagé mon repas pour les remercier de leur aide, mais j'ai reçu de bonnes choses.
Et malgré cela, après le repas, Pochi et Tama m'ont encore aidée à soigner les chevaux. Elles sont vraiment fortes toutes les deux.
Et Liza elle-même, qui était désœuvrée, m'a aidée à changer la litière de paille.
Je croyais les demi-humains effrayants ; c'est peut-être faux ?
***
Quand il y a de bonnes choses, il y a aussi les mauvaises.
Sur ordre de la patronne, il a fallu aller à deux avec Martha jusqu'à l'atelier de bois acheter du petit bois.
Euh ? Vraiment, il faut rapporter deux fagots jusqu'à l'auberge ?
Martha lance un « Allez ! Courage ! » bien léger, mais on ne peut pas porter ça si facilement, vous savez.
Et pourtant, quand on est employée, on ne peut pas se plaindre. Si on se plaint mal et qu'on est renvoyée, on ne sait même pas si on retrouvera du travail. J'aimerais éviter, plus tard, de devoir me vendre au coin des rues.
Je soulève le fagot en serrant les dents.
Mes jambes flageolent, mais je ne céderai pas.
Parce que le fagot de Martha est encore plus gros que le mien !
Porter le bois.
Oui, le porter.
…Por-ter-le-bois.
Au moment où ma conscience commençait à s'embrumer, le poids d'un côté a disparu.
En levant les yeux, un homme que je ne connaissais pas m'avait pris mon fagot.
Non, ne le volez pas ! Il faut que je le rapporte !
Avant que j'aie pu protester, Martha l'a remercié.
J'ai dit un homme que je ne connaissais pas, mais en regardant mieux, c'était un client de l'auberge. Celui à qui, ce matin, j'avais juste porté une carafe d'eau dans sa chambre et qui m'avait donné une piécette, un homme généreux. Il s'appelle , je crois.
porte non seulement mon fagot, mais aussi celui de Martha.
Décidément, les hommes sont forts. Il le porte sans avoir l'air de trouver ça lourd. Je ne l'avais pas remarqué, mais Pochi et Tama étaient là aussi, avec de grands sacs à dos. C'est donc lui, leur maître. Être l'esclave de quelqu'un comme ça, ce ne serait peut-être pas si mal, me suis-je surprise à penser.
***
De retour à l'auberge, quand j'ai repris le soin des chevaux, Pochi et Tama m'ont aidée comme le matin.
Ça, ça va.
Ça va, hein ?
Mais quand même.
« Non, ce n'est pas possible, si je laisse un client m'aider, la patronne va me gronder ! »
Ce maître en robe qui a l'air si chère qui veut s'occuper des chevaux, il faut qu'il arrête.
Et cette mine déçue, arrêtez aussi.
On croirait que c'est moi qui suis en tort !
***
« Assiette ! »
Je l'annonce et je retourne la carte.
Au dos, il y a un dessin d'assiette.
« Youpi ! La troisième ! »
J'ajoute enfin à ma main la carte que j'ai gagnée en trouvant juste.
C'est un jeu pour apprendre les lettres, apparemment. Au début, c'est Martha, qui sait lire, qui nous apprenait, et puis en cours de route Arisa a inventé ce jeu.
Depuis, tout le monde y joue avec passion ! Je n'avais jamais connu un jeu comme ça.
Jusqu'ici, quand je voulais apprendre à lire, c'était un rêve comme celui de regarder un oiseau en pensant « je voudrais voler »…
Maintenant, c'est différent !
En quelques heures à peine, j'ai déjà appris sept lettres !
***
On dit que les bonnes choses ne durent pas, mais là c'est vraiment trop.
Alors qu'on venait de devenir amies, Pochi et Tama quittent demain la cité de Seiryu.
Mais on s'est promis, toutes les trois. D'apprendre à lire coûte que coûte et de s'écrire des lettres !
Je ne sais pas combien coûte une lettre, mais j'ai deux pièces de cuivre de côté. Avec ça, on doit pouvoir envoyer une lettre.
Le soir, avant de rentrer après le travail, m'a donné un sac rempli de plaquettes de bois. En regardant dedans, les dessins sont un peu maladroits, mais c'est la même chose que ces cartes d'apprentissage.
Il m'a dit : « C'est pour te remercier d'avoir été gentille avec mes petites », et il me les a données. Je l'ai remercié tout de suite, mais comment exprimer cette reconnaissance ?
***
Ah oui, ces cartes de bois que m'a données : à l'orphelinat, elles font un triomphe. Les plus grands, qui ont aimé le jeu, sont allés demander des chutes de bois au marchand, et ceux qui dessinent bien y ont fait les dessins.
Il n'y a qu'une semaine et nous avons déjà trois jeux de cartes d'apprentissage.
J'aimerais bien que dans un an, tout le monde sache lire et écrire.
Je me laisse aller à en rêver.
Si seulement cela arrivait vraiment.
Le travail est toujours aussi dur, mais depuis ce jour-là, il me semble que les jours où je fais de beaux rêves sont plus nombreux.