Je m'appelle . J'aime autant les établissements légaux que ceux qui avancent en zone grise.
Mais sur la prostitution de mineurs, je passe mon tour.
***
J'emmène Arisa jusqu'au chariot. En route, j'ai croisé le regard de Martha qui servait à la taverne ; sans paraître le moins du monde gênée, elle m'a proposé le dîner.
Comme je comptais manger dehors avec Liza et les autres, j'ai refusé.
Arrivés dans la cour où est garé le chariot, les quatre attendaient, désœuvrées.
En me voyant arriver, Liza prend la parole au nom des autres.
« Maître, pouvons-nous charger les bagages ? »
« Voyons… Demain, j'irai chercher les marchandises à la guilde des marchands, donc il vaudrait mieux charger demain ; mais laisser tout ici risque de gêner la patronne. »
Tandis que je réfléchissais, Arisa me glisse à l'oreille :
« On les met dans ma Trésorerie ? Ce serait plus sûr contre le vol, non ? »
« Puisqu'il n'y a que nous pour l'instant, d'accord. »
J'ordonne de charger d'abord les bagages dans le chariot.
Je fais monter les trois petites sur le plateau pour réceptionner. Grâce à la correction de statut, la force de Pochi et de Tama vaut celle de deux adultes robustes : les vivres de conserve les plus lourds leur sont légers. Cela ressemble à un tour de prestidigitation ou à un trucage.
Arisa et Lulu se chargent du tri à l'intérieur.
Il va de soi que hisser les bagages sur le plateau est mon travail et celui de Liza. Comme il serait dommage de travailler dans ma robe de prix, je passe une tenue ordinaire. Une tunique de lin toute simple.
Le chargement terminé, je demande à toutes sauf Arisa d'aller remplir trois petits tonneaux d'eau. Un tonneau contient environ six litres.
« Ce n'était pas la peine d'envoyer Lulu aussi. Elle est au courant de ma Trésorerie, tu sais ? »
Comme les filles-bêtes seules risquaient d'être importunées, j'ai envoyé Lulu avec elles.
« Pour l'instant, partageons les vivres en deux ; les objets magiques, je les garde. Les cartes d'apprentissage, personne ne les volera, laissons-les dans le chariot ; les denrées confiées à Liza, laissons-les aussi dans le chariot. »
« D'accooord », lance Arisa avec légèreté, et elle range les vivres dans sa Trésorerie. Je range la même quantité de mon côté.
Les vivres de conserve : viande séchée, pain noir bien cuit, fèves grillées, patates douces séchées.
Il y a aussi de la farine en sac, des légumes-racines, du sel gemme. Les légumes-feuilles s'abîment vite, elles n'en ont pas acheté.
Ce n'est qu'en chargeant que je m'aperçois…
« Il faudrait des paniers ou des caisses, quelque chose pour trier. »
« C'est vrai. Et du matériau de rembourrage. En l'état, les ustensiles vont cliqueter à chaque secousse du chariot. »
« Il faudrait aussi de la corde fine. »
« De la corde ? Ah oui, pour étendre le linge. »
« Une corde solide serait utile aussi, je pense. »
Liza, revenue, le propose en chargeant l'eau.
Je n'imagine pas à quoi cela servirait.
« Pour saigner le gibier que nous chasserons en route. »
C'est vrai, et s'il y a des brigands, il faudra les ligoter.
« Quel humaniste ! Les brigands, ça n'a que des inconvénients, autant les exterminer en raflant le trésor de leur repaire : c'est ce que disait une chasseuse de brigands très connue. »
Où vas-tu chercher ces connaissances ?
Il existe des célébrités de ce genre, donc ; quel monde inquiétant.
« Autre chose qui manque ? »
Pochi se dresse d'un bond en levant la main. C'est Arisa qui lui a appris ça ?
« Oui, élève Pochi. Nous t'écoutons. »
« Un marchepied ! J'en veux, nanodesu ! »
En l'interrogeant, il apparaît qu'elle en utilisait un en aidant à soigner les chevaux. Elle est bien décidée à s'en occuper aussi en voyage. C'est admirable.
Tama lève la main de la même façon et propose son avis : « Une brooosse ? » Le fait qu'elle penche le corps sur le côté tout en gardant la main levée, sur l'intonation interrogative, est adorable. Elle veut une brosse à cheval et des outils pour curer les sabots.
Les outils d'entretien des chevaux, je les avais complètement oubliés.
Lulu lève timidement la main.
« …E-euh… » Ces deux syllabes suffisent à lui empourprer le visage.
Est-ce à ce point gênant ? Je jette un œil à Arisa… elle m'a fait un clin d'œil. On n'est plus dans les années cinquante !
« U-une planche à laver et un baquet, s'il vous plaît. »
C'était si gênant ? Comme je les ai dans le Stockage, je l'avais oublié, mais c'est effectivement nécessaire.
« Si c'est possible, mais un miroir, j'aimerais ! Un miroir à main suffit. »
« Arisa, c'est du luxe. »
Liza rappelle Arisa à l'ordre. Il est rare qu'elle donne son avis avant ma décision.
Est-ce cher dans ce genre de monde ? Il est vrai que je ne crois pas avoir vu d'objets en verre. Mais il doit bien exister des miroirs en métal poli.
« J'en ai l'usage aussi ; si ce n'est pas cher, on en prend un. »
« Youpi ! »
Arisa est joyeuse, sans jouer la comédie pour une fois. Lulu a la bouche qui s'entrouvre. Liza n'a aucune objection dès lors que c'est ma décision. Pochi et Tama… n'ont visiblement pas bien compris.
Il a été décidé que les cinq iraient acheter tout cela demain, pendant que je récupérerais les marchandises.
Après m'être changé, nous sortons dîner ensemble.
Le repas du soir, nous l'avons pris à un étal assez proche de l'auberge Monzenjuku. Comme c'était de la viande tous les jours, nous faisons léger : plat de fèves, pain et soupe.
Pendant le repas, Pochi et Tama avaient l'air si affligées que j'ai ajouté une brochette de viande pour les quatre volontaires. C'est Liza qui semblait la plus heureuse, je ne sais pourquoi… Du moment qu'elles se réjouissent.
***
Sur le chemin de l'auberge, nous croisons Yosarg qui sortait tout juste du travail : nous avançons donc d'un jour notre sortie en ville.
Arisa a lancé quelque chose comme « Alors que tu m'as, moi, quel infidèle ! », avant d'être emportée à l'auberge comme un paquet, chargée sur l'épaule de Liza.
« Ça ne pose pas de problème ? »
« Aucun, c'est comme une petite sœur. Elle, elle se prend pour la tutrice, cela dit. »
Le quartier est est aussi bondé qu'hier.
Yosarg, qui grignote je ne sais quand une brochette de poulet achetée à un étal, avance dans la foule en adressant la parole aux jeunes femmes qui stationnent sous les lampadaires.
Quand je lui demande s'il les connaît, il m'explique : « Ce sont des filles des rues. » D'ordinaire elles travaillent comme serveuses et prostituées dans les auberges et les tavernes du quartier est, mais pendant la période du marché aux esclaves il vaut mieux chercher le client dans la rue.
À l'affichage AR, une sur quelques-unes possède la compétence « Arts de l'alcôve ». …Ce qui me préoccupe, c'est plutôt le nombre de mentions liées aux maladies vénériennes dans la colonne des anomalies d'état. La plupart sont en « latence », mais près de six sur dix sont atteintes.
Ne peut-on pas les soigner par magie ?
Après un moment de marche, nous entrons dans le quartier des maisons de plaisir. Des plaques de métal auxquelles on a appliqué une lumière magique éclairent les établissements d'un scintillement bon marché.
La plupart des maisons ont deux étages, le second formant balcon. Sur les balcons, des prostituées en tenue très découverte appellent les clients dans un brouhaha aguicheur.
En levant les yeux, on voit chaque établissement avec sa spécialité : jeu de jambes entrevu sous la jupe, baisers envoyés de la main. C'est curieux à observer.
La proportion de compétences « Arts de l'alcôve » augmente, tandis que celle des maladies vénériennes en latence descend à trois sur dix environ. Je n'ai évidemment vu personne au stade déclaré.
« Jeune patron, c'est cet établissement. Entrons vite. »
Tiré par Yosarg, j'entre. Cette maison doit être de meilleur ton : aucune fille ne racolait au balcon.
À l'intérieur, un vide sur deux niveaux, et un passage le long des murs monte jusqu'au balcon au-dessus. Une jeune femme qui regardait dehors de là-haut a croisé mon regard : je lui fais un petit signe de la main.
Le sol est en bois nu, mais bien poli. La surface fait une cinquantaine de mètres carrés. Au fond de la pièce, un escalier vers l'étage, une cheminée et une porte. À droite et à gauche, quatre espaces cloisonnés par des paravents de toile.
« Bienvenue à la succursale de Seiryu du Palais des Séductions. »
Une femme d'une petite cinquantaine d'années, sortie par la porte du fond, nous salue d'une voix bien portante. Elle porte une robe rose surchargée de volants dont le tissu semble prêt à céder.
Sur son invitation, on nous conduit dans l'un des espaces cloisonnés.
Il s'agit apparemment de l'endroit où les clients attendent. Il n'y a rien de plus gênant que de croiser une connaissance dans un établissement de ce genre. La patronne a tout compris.
À l'intérieur : trois fauteuils individuels et une table basse en marbre. Une fillette d'une dizaine d'années s'y tient en attente comme servante — voir une enfant de cet âge employée ici me met franchement mal à l'aise.
« Je vous prie de m'excuser », dit-elle en posant devant Yosarg et moi deux petites coupes vertes. À l'intérieur, un liquide transparent. Au parfum, un alcool distillé.
À l'affichage AR, les coupes sont taillées dans du jade. L'alcool est indiqué comme « alcool de Shiga ». Une sorte d'eau-de-vie d'orge à cinquante degrés : du solide.
« Ah, c'est bon ! » lance Yosarg de fort bonne humeur en commandant une autre tournée.
Il n'avait apparemment jamais oublié cet alcool depuis qu'on l'avait amené ici la dernière fois.
Les femmes, accessoirement ?
Par politesse, j'en bois une gorgée. Le goût est bon, en effet. Cela rappelle le whisky ; que ce soit transparent au lieu d'ambré doit venir d'une différence de procédé.
Avant que Yosarg n'ait vidé son troisième verre, la patronne revient avec cinq jeunes femmes.
Il y a une blonde aux yeux clairs, d'environ dix-huit ans, sans doute la plus demandée de la maison ; deux jumelles brunes de seize ans ; une femme aux yeux tombants de vingt et un ans, la plus âgée du groupe, au visage apaisant et à la voix douce, qui aurait le plus de clients fidèles ; et enfin une rousse de vingt ans, à l'expression la plus vive du lot, dont la gaieté saine me plaît davantage que la langueur des autres. C'est la seule à ne pas posséder la compétence « Arts de l'alcôve ».
« Laquelle choisissez-vous ? » demande la patronne. Yosarg m'interroge du regard ; je lui dis : « Choisissez sans vous gêner celle qui vous plaît le plus », et il choisit effectivement sans se gêner la première.
Je la visais aussi, mais laissons-la-lui.
Yosarg vide d'un trait l'alcool qui restait dans sa coupe et sort de l'espace cloisonné avec elle. Il y a des chambres à l'étage.
Après une brève hésitation, j'ai choisi la cinquième.
La chambre ne contenait qu'un lit, mais elle était propre et on y avait fait brûler un bon parfum : aucune raison de me plaindre.
J'ai passé la soirée avec elle, jusqu'au milieu de la nuit.
[Compétence « Arts de l'alcôve » acquise.]
[Compétence « Mots doux » acquise.]
[Compétence « Séduction » acquise.]
Avec ce corps, mon endurance est manifestement excessive et ma compagne n'arrivait plus à suivre. La soirée ayant été bonne, j'ai décidé de partir pour le pays des rêves.