Je m'appelle . J'ai le permis de conduire, mais je n'ai plus pris le volant depuis des années.
Quand on habite en centre-ville, les transports en commun suffisent.
Avoir sa propre voiture est pourtant pratique pour les sorties à deux…
***
« Ici, il n'y a que des fiacres. Pour une voiture, va la commander à la guilde des artisans, du côté de l'enceinte intérieure. »
J'avais interrogé le personnel de l'écurie commune devant la porte : on n'en vend pas ici. C'est un peu comme vouloir acheter une voiture neuve à une station de taxis. Un peu gênant.
« Si l'occasion te convient, va voir la guilde des marchands. Je crois bien qu'ils en cherchaient acquéreur pour plusieurs. »
Un autre cocher, différent de mon interlocuteur, s'est mêlé à la conversation pour me renseigner.
Je le remercie et me fais conduire à la guilde des marchands dans son propre fiacre. J'ai demandé à Arisa et à Liza de rapporter les paquets à l'auberge.
***
Le cocher qui m'a conduit à la guilde a eu l'obligeance de servir aussi d'intermédiaire.
« Je ne comptais pas vendre à quelqu'un d'autre que la guilde, mais sur la recommandation de monsieur Yosarg, cela ira. »
Yosarg est le nom du cocher. Peu importe, mais le marchand s'appelle monsieur Snifoun.
Il me montre deux véhicules. L'un est un chariot bâché qui a du vécu. L'intérieur fait peut-être six ou sept mètres carrés. L'autre est une voiture close. Deux mètres cinquante de haut environ, avec possibilité de charger sur le toit. La surface intérieure est la même.
Le chariot bâché coûte dix pièces d'or. La voiture close, trente. Celle-ci est plus robuste et plus sûre, mais il faut quatre à six chevaux. Le chariot, selon la charge, peut être tiré par un ou deux chevaux puisqu'il est plus léger.
J'allais prendre la voiture close pour la sécurité, mais en apprenant qu'elle est plus difficile à manœuvrer à cause de son centre de gravité élevé, j'ai renoncé.
J'ai le permis automobile, mais je n'ai jamais conduit — mené ? — d'attelage : soyons prudent.
Avant l'achat, je demande à voir l'intérieur. L'intérieur du chariot bâché est, comment dire, ordinaire. Sous le siège du cocher, il y a un rangement pour objets de valeur, un espace dissimulé. Un aménagement de l'ancien propriétaire.
« Je souhaiterais acheter ce chariot bâché ; pourriez-vous aussi me fournir les chevaux ? »
« Voyons. Parmi les chevaux de la guilde, je peux vous en préparer deux de race gontz. En ânes, j'en trouverais quatre, mais l'un ou l'autre convient selon la nature du chargement et la destination. »
Quand j'annonce que la destination est la cité-labyrinthe et le chargement six personnes et le strict nécessaire, il me conseille les gontz. Pour transporter des charges lourdes, les ânes seraient préférables, même au prix de la vitesse.
Pour la vitesse, il vaudrait mieux la race shuvérienne, mais le gouvernement du comté a tout acheté.
Deux chevaux et un chariot bâché, au prix courant de vingt pièces d'or : j'ai marchandé jusqu'à dix-huit.
Snifoun ne s'attendait pas à un paiement comptant et en a été surpris.
D'ordinaire on achète à crédit, ou on revient payer plus tard. J'ai improvisé une excuse de fils de bonne famille ignorant du monde : « Je suis impatient, ma famille me le reproche souvent. »
« Monsieur , vous allez à six jusqu'à la cité-labyrinthe : partir à vide, c'est un peu dommage. »
Vraiment ?
Il est vrai que la moitié environ peut servir d'espace de fret. Et Arisa comme moi disposons d'une belle capacité de rangement.
« Auriez-vous des marchandises à recommander ? »
« Voyons. Pour la cité-labyrinthe, les arbalètes et les carreaux trouvent à coup sûr leur demande. Les arbalètes de Seiryu se sont perfectionnées pour lutter contre les dragons ailés qui attaquent du ciel : leurs performances dépassent celles des autres régions, elles partiront comme des petits pains. Sinon, les peaux et la laine de chèvre : en cette saison le prix d'achat est bas, la marge est facile à sécuriser. »
« Pardonnez-moi, monsieur : avez-vous un droit de commerce ? »
« Malheureusement non. »
Il faut donc bien une autorisation.
« C'est dommage ; pour s'en faire délivrer une, il faut compter dix pièces d'or. »
« C'est une belle somme. »
« Pour de petites quantités vendues en ville, l'autorisation n'est pas nécessaire ; mais faute d'exonération des droits, à commencer par la taxe d'entrée, le bénéfice devient à peu près nul. »
Je vois : si je transporte dans le Stockage, il n'y a pas de droits…
Mais je n'ai pas envie de gagner de l'argent en fraudant.
« Il existe des marchandises que l'on peut introduire à la cité-labyrinthe en franchise, à condition de ne pas s'arrêter dans une autre ville ; mais hors de la cité-labyrinthe le taux est élevé, cela n'a donc guère d'intérêt. »
« De quel genre de marchandise s'agit-il ? »
« Elle est sans nom ici, faute de demande, mais elle est constamment nécessaire à la cité-labyrinthe. C'est un matériau d'alchimie appelé pierre blanche de dragon. »
En entendant ce nom, cela a dû se lire sur mon visage. Snifoun m'ayant interrogé, je lui raconte l'escroc croisé dans le quartier est.
« Je comprends que vous fassiez cette tête. Mais celle que nous avons ici, la maison de commerce en garantit la qualité. »
Il me la vend au prix courant, dix pièces d'or le petit tonneau. Dans la cité-labyrinthe, elle se vendrait vingt.
Si ça se vend au double, ne serait-il pas plus avantageux de la vendre soi-même ?
Je le lui demande : les droits de douane des villes traversées et les frais de transport réduisent la marge, l'intérêt est faible.
« Si vous ne parvenez pas à la vendre, apportez-la à la guilde des marchands : nous la rachèterons au prix payé ici. Si vous le souhaitez, je le mentionnerai au dos du certificat de qualité. »
Comme il tentait de m'en faire acheter en grande quantité, j'ai refusé en expliquant qu'à trop charger de marchandises, je n'aurais plus de place pour l'eau et les vivres.
Finalement, j'ai acheté six petits tonneaux de pierre blanche de dragon, cent peaux de chèvre, cent bottes de laine, dix arbalètes légères et environ mille carreaux.
Même après marchandage, cela faisait soixante-dix pièces d'or : je n'ai fait qu'un contrat provisoire, le paiement se fera demain contre livraison.
***
À présent, je suis à bord du chariot bâché, hors de la cité de Seiryu. …Ce qui ne veut pas dire que nous sommes déjà partis.
En sortant du bureau après le contrat provisoire, j'ai demandé à Snifoun s'il pouvait me présenter quelqu'un pour m'apprendre à mener un attelage, n'en ayant jamais mené. Yosarg, qui m'attendait pour le retour, a lancé : « Dans ce cas, c'est moi qui vais t'apprendre » — et voilà comment j'ai pris ma leçon.
Après la démonstration de Yosarg et les bases du maniement, je commence à m'exercer.
[Compétence « Conduite d'attelage » acquise.]
Comme toujours, la compétence tombe : je l'acquiers au niveau 1 et je l'active. …Ce n'est donc pas « Conduite » tout court.
C'est maladroit, mais je mène. Tout en m'exerçant, je monte la compétence d'un niveau à la fois ; vers le niveau 3, sans égaler Yosarg, je mène le chariot sans problème : j'arrête là la progression.
« Décidément, les jeunes apprennent vite. »
« C'est votre manière d'enseigner qui est bonne, monsieur Yosarg. »
Même si je triche avec une compétence, Yosarg enseigne remarquablement. Il vous laisse échouer une fois, puis vous explique la cause de l'échec et la disposition d'esprit pour l'éviter. Il ferait un bon instructeur, ou un bon professeur.
Combien de fois s'est-il fâché parce que je traitais le chariot comme une automobile en oubliant que le cheval est un être vivant…
« Pour la conduite, ça ira comme ça. »
« Je vous remercie. »
« Maintenant je t'apprends à dételer et à atteler les chevaux. Selon qu'on le fait bien ou mal, la fatigue du cheval change du tout au tout. Si tu veux prendre soin de tes chevaux, c'est le seul point sur lequel tu ne bâcleras jamais. »
Yosarg enseigne cela plus sérieusement encore que la conduite. Il doit aimer les chevaux par-dessus tout. Grâce à sa rigueur, j'obtiens sa note de passage en une heure environ.
Je croyais avoir mis beaucoup de temps, mais Yosarg s'est étonné : normalement il faut une demi-journée pour arriver tout juste à la moyenne.
Avant de faire du fiacre à Seiryu, Yosarg conduisait les chariots de fret d'une caravane. Il m'a transmis quantité de préceptes : pour la défense d'un convoi, l'arbalète et la lance valent mieux que l'épée et l'arc ; l'eau potable, comme rien ne garantit que les points de ravitaillement soient utilisables, il faut toujours embarquer la quantité nécessaire jusqu'à la ville suivante ; et à la pause, quand on fait boire les chevaux, ne jamais oublier de leur donner du sel gemme.
***
Je ramène Yosarg en chariot jusqu'à la guilde des marchands. Son propre véhicule y était resté, il allait le récupérer.
En route, nous nous sommes animés à parler des maisons de plaisir de Seiryu. Il aime les fortes poitrines.
Pour le remercier de tout ce qu'il m'a appris, il est convenu que je l'invite demain soir dans son établissement favori. Comme je suis entouré d'enfants ces derniers temps, cela me changera.
***
Avant de rentrer à l'auberge Monzenjuku en chariot, je passe chez le tailleur récupérer des vêtements. Je tombe justement sur la fameuse artisane de talent, venue livrer. J'ai été surpris de reconnaître le visage : c'était la demoiselle de la toilette en plein air rencontrée le premier jour, ce qui m'a mis un peu mal à l'aise. Qu'elle se souvienne de moi m'a étonné, mais rien n'en est né de particulier : je l'ai remerciée du confort de ses articles.
***
Je fais entrer le chariot dans la cour de l'auberge Monzenjuku. Martha se trouvait là : je lui annonce l'achat. Il y a de la place au parking et à l'écurie, cela ira. En revanche, il faudra payer un stationnement en plus du prix de la chambre : je réglerai le supplément à la patronne plus tard.
« Bon retouuur ? »
« Nanodesu ! »
Tandis que je parlais avec Martha, Pochi et Tama accourent de derrière les arbustes de la cour. Tama veut sans doute dire « bon retour ». Après elles, les autres sortent de leur cachette. La jeune servante était avec elles. N'a-t-elle aucun préjugé envers les demi-humains ?
Arisa et les autres jouaient, apparemment, à l'ombre des arbustes. Non, ce n'est pas le mot : elles apprenaient les lettres avec les fameuses cartes.
Au début, Martha faisait le professeur.
En cours de route, Arisa a proposé un jeu — « on lit la carte posée côté écrit, on regarde le verso, et si c'est juste on la garde » — pour rendre l'étude plus ludique ; mais les autres, peu familières de ce genre de jeu, se sont prises au jeu et la partie est devenue extrêmement disputée.
Cela durerait déjà près de deux heures. Au classement des victoires, Arisa domine, suivie de Pochi, Lulu, Yuni, Tama et Liza.
Je laisse à tout le monde le soin des chevaux et remonte dans la chambre avec Arisa seule. Le visage de Lulu s'est un peu assombri, mais ce malentendu-là, on le dissipera au fil du temps.