Je m'appelle . On dit que les mauvaises rencontres nouent les liens les plus tenaces : plus quelqu'un est loin de vos goûts, plus le lien s'accroche.
J'aimerais, de temps en temps, fréquenter quelqu'un qui tombe pile dans mes goûts.
***
Une gamine est assise sur moi.
…C'est quoi, ça ? C'est un rêve, hein ?
Autrefois, pendant les longues vacances, chez mon grand-père à la campagne, mes frère et sœurs et mes cousines sautaient sur nous pour nous réveiller : cela y ressemble.
À deux différences près : la gamine assise sur moi ne porte rien, et l'atmosphère n'a rien de l'innocence de mes cousines.
Après s'être agitée à petits mouvements, elle eut un long frisson et s'affala contre ma poitrine découverte. Cette expression n'est plus celle d'une enfant, mais d'une femme.
J'avais l'air de l'observer froidement, mais j'étais dans un état de trouble complet. Je ne suis pas pédophile, hein ? Absolument pas !
Alors pourquoi cette situation ?!
Après avoir acheté les deux filles au marchand d'esclaves Nidoren, nous avions…
***
« Jour et nuit, je vous servirai avec ardeur, sans jamais interrompre mon service, Maître. »
La gamine aux cheveux violets, Arisa, avait dit cela lors du rite du contrat. Liza et les autres, comme la brune, Lulu, étaient restées muettes : c'était peut-être sa manière de se mettre en valeur ?
Le rite achevé, je payai à Nidoren une pièce d'or. Il resterait sur place jusqu'au surlendemain matin : si je voulais d'autres esclaves, je pouvais venir quand je voulais.
Devant la tente, je leur fis faire les présentations.
« Permettez-moi donc de me présenter à nouveau. Je suis née dans le royaume de Kubôk, aujourd'hui disparu, et je m'appelle Arisa. J'ai onze ans cette année, il me reste quatre ans avant la majorité, mais, si maladroitement que ce soit, je m'acquitterai avec joie du service de nuit. Daignez me chérir longtemps. »
Ce salut, d'une aisance qui ne convenait pas à son âge, achevé, Arisa pinça délicatement les deux bords de sa jupe et s'inclina. Le geste était gracieux et distingué, mais son vêtement était court et sommaire, à peine croisé devant.
Je remontai donc les yeux vers son visage et répondis simplement : « Enchanté également, je m'appelle . »
« …Je suis Lulu. J'ai quatorze ans. Je viens du royaume de Kubôk. Laide et malingre comme je suis… je ne pourrai pas assurer le service de nuit, je le crains, mais je travaillerai comme une bête de somme… ne m'abandonnez pas, je vous en prie. »
Lulu se présenta tête baissée, le visage caché derrière sa frange. Sa voix était limpide ; pas le timbre d'une comédienne de doublage, mais un soprano très agréable à l'oreille. Sans le tremblement, ç'aurait été mieux encore.
Elle se dit malingre, mais s'appeler laide avec un tel visage, c'est une modestie à se faire poignarder. Cette manière de se cacher derrière sa frange évoque un fantôme de film d'horreur, mais elle l'emporterait haut la main sur les gagnantes des concours de beauté que je voyais à la télévision autrefois : un visage de beauté classique, sans discussion.
Pour tout dire, c'est mon genre. Au point que, si son caractère me plaisait aussi, j'envisagerais de la demander en mariage une fois qu'elle serait adulte.
Arisa et Lulu ne devaient avoir aucun préjugé contre les demi-humains, car elles ne manifestèrent aucun dégoût quand les filles-bêtes rabattirent leur capuche pour montrer leur visage. Lulu avait peur de Liza, mais ce n'était pas du dégoût. Pour les gens venus d'autres pays, les demi-humains ne sont donc pas un objet de répulsion ?
Pochi et Tama furent d'abord intimidées, mais comme Arisa et Lulu se comportaient normalement avec elles, elles s'habituèrent vite.
« Bon, on rentre à l'auberge ? »
Je les appelai toutes les cinq et nous reprîmes la rue. Arisa me prit tout naturellement le bras gauche et s'y accrocha. Pochi et Tama se disputèrent celui qui restait. Comme la querelle n'en finissait pas, Liza les emporta toutes les deux, une par bras, comme des paquets. Résignées, elles laissèrent pendre bras et jambes et se tinrent tranquilles. …Décidément, elles aiment cette position.
Un petit gargouillis.
Un son adorable. Je me retournai : Lulu était rouge. Une jolie fille qui rougit, c'est attendrissant. Ce n'est pas pour l'instant un objet de sentiment amoureux, mais l'avenir promet.
Beaucoup d'échoppes sentaient bon, mais il y avait peu de clients. Les enchères devaient être sur le point de commencer : les riches entraient dans l'enceinte et les curieux venus lorgner les belles esclaves de l'extérieur avaient tous convergé là-bas.
Cela tombait bien : une échoppe avait sorti quelques tables devant elle, nous nous y installâmes. J'achetai pour tout le monde de la soupe de poulet, du pain plat, un plateau d'abats et de légumes-racines, et l'inévitable brochette de viande. J'en pris généreusement.
« Bon appétit », dis-je, et nous commençâmes.
Quand les filles-bêtes se mirent à manger, les deux nouvelles suivirent. Arisa, après avoir mordu dans sa brochette, se tint la joue en soupirant : « Ah, des protéines, enfin ! » Ce monde connaît donc aussi la notion de nutriments, pensai-je distraitement, en profitant du spectacle de leur repas.
Lulu, malgré sa réserve, mangeait de bon cœur. Mais comme elle était plus lente que les quatre autres, elle n'eut pas grand-chose du grand plateau. La prochaine fois, je lui réserverai une part à l'avance.
Comme je n'avais pas très faim, je m'arrêtai en route ; les filles-bêtes et Arisa avaient encore visiblement de l'appétit, je recommandai donc un plateau d'abats et de légumes.
« Continuez de manger, je vais acheter un manteau et des chaussures pour Arisa et Lulu à l'étal d'à côté. »
« L-les courses, j'y vais ! » « J'y vais. »
Lulu et Liza se levèrent. Pochi et Tama s'immobilisèrent, la viande entre les dents, et levèrent seulement les yeux vers moi.
« Vous, mangez. C'est un “ordre”. »
J'aurais pu attendre la fin du repas, mais la tenue trop sommaire de Lulu, assise en face de moi, me mettait mal à l'aise. Celle d'Arisa, à côté d'elle, ne valait pas mieux, mais cela m'était indifférent.
Je leur donnai deux manteaux bon marché et des sandales, en vente juste à côté, sans doute destinés aux esclaves.
Peu après, les cinq ayant tout achevé jusqu'à la dernière miette de pain, je les ramenai à l'auberge.
[Compétence « Service » acquise.]
***
À l'auberge, comme Zena l'avait annoncé, l'entrée fut refusée aux demi-humaines.
Cependant, Martha leur avait fait des lits de paille fraîche, dans l'écurie certes, mais Pochi et Tama en furent ravies et Liza la remercia avec réserve. En étendant sur la paille les couvertures utilisées dans le labyrinthe, elles devaient dormir au chaud, non ?
Des sacs de butin ramenés du labyrinthe, je confiai à Liza celui qui contenait les ustensiles et les vivres. Il contenait aussi les épées courtes de Pochi et de Tama et un couteau de rechange.
Les demi-humains n'ayant pas le droit de porter les armes en ville, je les avais récupérées à la sortie du labyrinthe, mais mieux valait qu'elles les gardent près d'elles pour se défendre.
Pour les vivres, je donnai à Liza l'autorisation : « Si vous avez faim, vous pouvez manger. » Comme cela, même si je me lève tard, tout va bien.
Lulu comptait dormir là aussi, mais puisqu'elle était admise à l'auberge, autant dormir dans une chambre : je l'emmenai.
Je voulus louer une chambre double supplémentaire à la patronne, mais il n'y avait plus de place : on ajouta donc un lit d'appoint dans ma chambre.
Elle avait dû être conçue pour deux personnes, car elle était assez vaste : même avec un second lit, elle n'était pas ce qu'on peut appeler à l'étroit.
Je dis à Arisa et à Lulu de dormir ensemble dans le lit neuf, et me couchai dans le mien.
Dans le labyrinthe, j'avais veillé seul pour laisser les filles-bêtes se reposer : je n'avais pas fermé l'œil. Mes paupières étaient lourdes.
Je m'abandonnai à un sommeil dont j'avais été longtemps privé.
***
Et nous revenons à la scène du début.
Pourquoi partage-je mon lit avec une gamine ?!
Du calme, ! Garde la tête froide.
S'apercevant que j'étais réveillé, Arisa me chuchota d'un air espiègle : « Je t'ai réveillé ? » et se pencha vers moi.
Et je me laissais faire, la main dans ses cheveux…
Non, attends ! C'est le moment de la repousser !
…À ce train-là, je vais être catalogué amateur de fillettes.
Arisa continuait, gestes légers, très légers.
Et moi, je lui répondais…
Pourquoi, bon sang ! On dirait que je ne suis plus moi-même.
Elle appuya sa joue contre moi.
Ce geste m'inspira de la tendresse, et l'envie de la…
Cette pensée est absurde. Non, quoi qu'il arrive, ce n'est pas normal.
Mes idées troubles s'éclaircirent un peu. Par commande mentale, j'ouvris le menu et activai l'affichage du journal. Dans le journal, je trouvai !
Je me redressai lentement, glissai les mains sous ses bras et la soulevai pour la serrer contre moi, son visage à hauteur de mon cou.
Un peu déconcertée, Arisa me serra la tête…
Et à son oreille, doucement mais très distinctement, je donnai un « ordre ».
« Arisa. Je t'interdis d'utiliser magie et compétences. C'est un ordre ! »
Arisa desserra les mains et me fixa, le visage déformé par la stupeur.
« Et dissipe immédiatement les effets des sorts et compétences déjà actifs. C'est aussi un ordre ! »
L'ordre fut apparemment reçu : le journal signala la dissipation des effets magiques. Les informations de l'affichage AR changèrent, elles aussi.
Par précaution, je portai au maximum la compétence « Résistance mentale » repérée dans le journal. J'avais aussi apparemment obtenu la compétence « Magie mentale », mais cela pouvait attendre.
« Comment… »
« C'est plutôt à moi de le demander, non ? Dans quel but m'as-tu manipulé avec de la magie mentale ? »
Oui : elle avait lancé des sorts à deux reprises, à l'achat et à l'instant. La première fois, « Fascination » et « Fébrilité » ; à l'instant, « Espace de séduction » et « Espace d'ardeur ».
À l'Estimation, ses compétences étaient « aucune », mais le premier affichage AR indiquait « inconnues ». Si je m'en étais souvenu un peu plus tôt…
« …De la magie mentale, dites-vous… »
« Je t'interdis aussi de biaiser et de faire l'innocente. C'est un ordre, dis-moi ton but. »
Je lui coupai toute échappatoire et l'interrogeai.
[Compétence « Interrogatoire » acquise.]
Bien, affectons des points pour l'activer. Niveau 3 suffira pour l'instant.
« Je le répète : dis-moi ton but, sans mensonge ni détour. »
Elle se mit à parler, comme résignée. Le registre poli avait disparu.
« …Mon but, c'est de devenir l'esclave de Maître. »
« Et la deuxième fois, pourquoi la magie ? »
« Parce que je voulais servir Maître. »
Elle le dit avec une pointe de bouderie.
« Je ne comprends pas. Explique-toi plus clairement. »
« Enfin ! Je te l'ai dit ! Quand je t'ai vu la première fois, j'ai eu le coup de foudre ! Des cheveux noirs fins et souples ! Une expression sans défense ! Un visage d'enfant qui ne pue pas le beurre ! Une silhouette délicate ! Quelqu'un comme ça pour maître, c'était mon rêve, et il passe devant moi et il allait filer sans s'arrêter ! Ça, je ne pouvais pas l'admettre ! Alors j'ai utilisé la magie ! Pour qu'il m'achète ! »
Elle enchaînait les phrases comme une mitrailleuse. Avec un fond de dépit, aussi.
« Et une fois achetée, tu comptais me manipuler l'esprit ? »
« Non ! Absolument pas ! J'ai fait un serment en devenant esclave. “Jour et nuit, je vous servirai avec ardeur, sans jamais interrompre mon service, Maître” ! Alors séduire Maître et lui donner du plaisir, c'est le devoir d'une esclave ! »
Quelle logique est-ce là ? Ennuyeux : elle n'a pas l'air de mentir.
« J'ai compris la version officielle. Et la vraie ? »
« J'attendais que Maître m'appelle dans son lit, mais il s'est endormi pour de bon… Alors je me suis glissée dans le lit, j'ai regardé son visage endormi, et ça m'a travaillée… »
Une mine à laquelle il manquait un petit bruit d'aveu. Cela m'agaça et je lui tirai la joue. Cette sanction-là est admissible, non ?
« Aïeuh, ça fait mal. Vous laissez pas emporter comme çaaa… »
Une joue si fine, et si extensible. Cela devenait amusant, mais des larmes perlaient au coin de ses yeux : j'arrêtai.
« J'avais bien commencé toute seule, pourtant… »
« Donc tu as cédé à ta pulsion et tu m'as sauté dessus ? »
« Voilà », acquiesça-t-elle.
« Franchement, qu'est-ce que tu es… »
L'affichage AR donne ceci.
[Nom : Arisa]
[Âge : 11 ans]
[Titres : « Esclave de », « Sorcière du royaume déchu », « Princesse démente »]
[Compétences : « Magie mentale »]
[Dons : « Auto-examen », « Estimation de capacités », « Dissimulation de compétences », « Trésorerie »]
[Capacités spéciales : « Indomptable », « Pleine Puissance »]
Décidément, que de compétences inconnues.
Arisa répondit à ma question d'un air espiègle.
« Je suis Arisa Tachibana. Japonaise, comme toi. »