Je m'appelle . On parle de rencontres heureuses et de liens du destin, mais il arrive aussi qu'on tombe sur ceux avec qui, précisément, on ne voulait rien avoir à faire.
Il existe apparemment de ces destins-là.
***
La place où se tient le marché aux esclaves fait deux à trois cents mètres de diamètre, et l'on y a allumé des feux tous les vingt mètres environ.
Comme pour une fête, on a dressé quantité de fines colonnes de bois entre lesquelles courent des cordes chargées d'innombrables plaquettes de métal qui scintillent en reflétant la lumière magique. Si ce n'était un marché aux esclaves, l'endroit serait presque féerique, parfait pour une promenade amoureuse…
Au centre, ce qui doit être l'espace des enchères est délimité par des cordes.
La vente n'a pas encore commencé, mais sur l'estrade quelques musiciens jouent un air lent à l'atmosphère lascive.
Nous n'entrâmes pas sur la place et suivîmes la rue en observant l'endroit de loin.
« Messire ! »
Messire ? Je ne connais personne qui m'appelle ainsi…
C'était Nidoren, le marchand d'esclaves sauvé de l'araignée dans le labyrinthe. Il sortit d'une petite tente dressée à côté d'un chariot chargé d'esclaves et vint vers nous. Sur le chariot, des jeunes filles enchaînées étaient alignées.
« Celles que vous voyez sur le chariot sont les esclaves présentées aux enchères de ce soir. Il y a des compétences “Arithmétique” et “Secrétariat” dans le lot : messire ne voudrait-il pas une domestique ? Elles ont reçu une éducation soignée, elles sont toutes vierges, et je puis garantir qu'aucune ne refuserait le service de nuit. »
…Une éducation, oui.
Mais j'avais une affaire à régler avant d'ironiser.
« Je suis désolé, mais avant d'acheter de nouvelles esclaves, je dois régler les formalités pour les miennes… »
« Ah ? Vous voulez les vendre ? En ce cas, venez dans ma maison de commerce ! Je vous les échange dès maintenant contre de belles esclaves vierges ! Qu'en dites-vous ? »
Quel appétit. Ce n'est pas du tout mon intention.
…Puisque ce n'est pas mon intention, cessez de lever vers moi ces regards inquiets en m'agrippant la robe. J'ébouriffai vigoureusement la tête de Pochi et de Tama. Je ne la voyais pas, derrière moi, mais j'avais l'impression que Liza était inquiète aussi.
« Je vous l'ai déjà dit : je n'ai pas l'intention de les vendre. »
Les affranchir, oui, cela me paraît possible.
Les mains de Pochi et de Tama relâchèrent ma robe.
« Je vois, quel dommage. De quelles formalités s'agit-il, alors ? Il ne peut s'agir d'un affranchissement, tout de même ? »
« Je n'ai qu'un acte provisoire, je voudrais conclure un contrat d'esclavage en règle. Sauriez-vous où l'établir ? »
« Cela, je peux le faire. Un de mes subordonnés possède la compétence “Contrat”. »
« Puis-je vous le demander, alors ? »
« À votre service. »
Invité sous la tente de Nidoren, on me proposa une chaise. Il donna ses instructions à un jeune homme, apparemment son employé, qui prépara les contrats.
Les documents suivent une formule type : il suffit d'y inscrire les noms du maître et de l'esclave.
« Signez ici, je vous prie. Les esclaves ne sauront pas écrire leur nom : faites-leur apposer leur empreinte de pouce avec cette encre. »
Je signai à l'endroit indiqué. Formule type, en effet : elle ne comportait que quatre clauses, « qui devient l'esclave de qui », « l'esclave ne nuira pas à son maître », « l'esclave obéira aux ordres de son maître », « l'esclave préservera sa propre intégrité ». Les deux dernières sont dans l'ordre inverse, mais cela ressemble furieusement aux trois lois de la robotique.
Le contrat rédigé, le jeune homme entama le rite du contrat.
« ■■■■■■■■■■■ ■■■ ■■■■ ■■■■■■■■ Contrat »
Quoi… donc ?! C'était de la magie ?
Au dernier mot d'activation, le document s'embrasa et tomba en cendres, d'où jaillit une lumière bleue qui relia Liza et moi comme un ruban lumineux ; après deux ou trois clignotements, la lumière s'effaça comme si elle s'imprégnait en nous.
En consultant le statut du jeune homme, je constatai que « Contrat » figurait bien dans ses compétences.
Serait-ce une compétence du type « un seul sort utilisable » ?
[Compétence « Contrat » acquise.]
Parfait, j'essaierai plus tard de voir si je peux l'utiliser.
« Voilà, le contrat d'esclavage est conclu. Si vous le souhaitez, il y a une pierre de Yamato simplifiée derrière l'espace des enchères, sur la place : vous pourrez vérifier le contrat. »
Les trois contrats conclus, je voulus payer les frais, mais les mouvements d'argent relevaient de la seule autorité de Nidoren : on me pria d'attendre un peu. C'est vrai qu'il était sorti de la tente au moment du rite. Il devait revenir tout de suite, mais l'attente était pesante.
« Merci. Je peux vous demander quelque chose ? »
« Oui, je vous écoute ? »
« Les gens qui affranchissent des esclaves, c'est rare ? »
« Voyons. Pour les esclaves ordinaires, dont les années de service sont fixées, passons ; mais je n'ai jamais vu personne affranchir un esclave de rang inférieur. J'ai entendu parler de gens qui avaient affranchi un esclave de rang inférieur après de longues années de service, mais je ne l'ai jamais vu de mes yeux. »
C'est à ce point rare ?
« L'affranchissement est possible en soi, n'est-ce pas ? »
« Oui, c'est possible. Les seuls cas impossibles sont les esclaves criminels et les esclaves de guerre. Ceux-là, seuls l'État ou la haute noblesse peuvent les affranchir. »
« L'affranchissement se fait de la même manière que le contrat de tout à l'heure ? »
« Exactement. J'ai déjà affranchi plusieurs esclaves ordinaires. La compétence “Contrat” que vous venez de voir permet aussi la rupture du contrat. »
Puisque l'occasion se présente, autant affranchir les filles-bêtes de leur condition d'esclave.
Et après, si elles le souhaitent, les employer, tout simplement.
« Maître, si j'ose me permettre, pardonnez mon impolitesse de m'immiscer dans la conversation. »
Liza, qui écoutait en silence les yeux baissés, prenait la parole. Pochi et Tama, tendues par le rite du contrat, s'étaient endormies accrochées à ses jambes.
« Je t'en prie, qu'y a-t-il ? »
« Si cela ne vous importune pas, veuillez renoncer à nous affranchir. »
Elle le dit posément, mais très distinctement.
Elle lit les pensées !
Et surtout, pourquoi ne veut-elle pas être affranchie ? La liberté, c'est mieux, non ?
« Il me semble bien que dans ce comté, les hommes-bêtes et les hommes-lézards ne peuvent exister autrement que comme esclaves. En se présentant à l'armée territoriale, on en réchappe avec le bannissement ; sinon, le risque d'être lynché et tué est élevé. »
« Oui, et de plus ma tribu n'existe plus ; d'après ce qu'on m'a dit, Pochi et Tama sont dans la même situation. »
On peut se tourner vers les siens, mais ceux qui n'ont plus de famille sont traités moins bien que des esclaves, expliqua Liza avec détachement.
Heureusement que Pochi et Tama dormaient.
***
Comme pour rompre cette atmosphère pesante, Nidoren entra avec environ cinq jeunes femmes.
Toutes cinq étaient de fort belles Européennes, dirait-on. Elles ne portaient qu'une seule pièce de tissu fin descendant au genou. Une tenue à peine décente, choisie pour l'étalage.
« Le contrat est déjà conclu ? Regardez, ne serait-ce que pour regarder. »
« Avant cela, j'aimerais vous régler les frais du contrat ? »
Payons vite et rentrons.
« Mais non, mais non, je vous dois aussi des remerciements pour m'avoir sauvé du labyrinthe, je ne saurais accepter de frais. Et ce n'est pas assez : je vous consens trente pour cent de remise sur les esclaves. »
Zut, il a pris les devants. Exactement la technique des sectes qui vous accordent d'abord un petit avantage pour mieux se faire écouter ensuite.
Impossible de refuser : je dus écouter les présentations d'esclaves de Nidoren l'une après l'autre.
Comme j'allais m'endormir à force d'écouter passivement, je décidai de profiter de l'occasion pour m'exercer à la compétence « Estimation ». C'est une compétence à activation permanente, mais il faut, en fixant l'objet, penser « je veux savoir », « je veux estimer », et le résultat se projette dans l'esprit.
Comme l'affichage AR me donnait toujours les détails en premier, je désactivai toutes les fenêtres sauf le radar.
Il y eut un changement de lot : deux séries, dix personnes en tout, que j'écoutai d'une oreille distraite en acquiesçant.
Cela dit, pourquoi les seuls arguments de vente sont-ils la virginité ou les compétences ? Les gens de ce pays sont donc si attachés à la virginité ?
« Vous êtes fatigué ? C'est le dernier groupe, encore un peu de patience. »
Sur ces mots, on amena une demi-douzaine de jeunes filles, dont la jolie brune de style japonais que j'avais aperçue quelques jours plus tôt.
Je vois : garder les meilleures pour la fin, voilà bien le marchand expérimenté.
Et parmi les autres… elle était là. La gamine aux cheveux violets, celle aux titres inquiétants. Et elle me regarde. Elle me fixe intensément.
J'évitai son regard et me tournai vers les autres. Une fille de quinze ans, blonde et couverte de taches de rousseur, l'air boudeur ; une femme d'une petite trentaine d'années, brune, grande, au visage allongé ; une gamine de moins de dix ans, blond terne, bien trop maigre ; une fille d'une quinzaine d'années, rousse à tresses, discrète, genre studieuse.
Comparées aux dix premières, beaucoup étaient moins avantagées physiquement. Avaient-elles des compétences particulières ?
J'examinai leurs compétences à l'Estimation : la fille aux taches de rousseur avait « Négociation », la femme au visage allongé « Arts de l'alcôve », la gamine trop maigre aucune compétence, la fille aux tresses « Cueillette ».
Tant que j'y étais : la gamine violette, aucune compétence ; la brune, « Bonnes manières ».
Quel assortiment est-ce là ?
« Celles-ci sont désavantagées du point de vue de l'apparence, mais toutes sont travailleuses et servent bien leur maître. »
Nidoren les présenta une à une. À ses yeux, la brune était donc classée dans les laiderons ?
« Qu'en dites-vous ? Pour l'heure, je vous cède les six ensemble pour trois pièces d'or ! »
Nidoren poussait vigoureusement la vente. C'est beaucoup trop peu cher, quand même. Deux pièces d'argent et demie par tête.
« Si je ne les vends pas aujourd'hui ou demain, je devrai les confier à une caravane en route pour la cité minière. »
À cette phrase de Nidoren, les esclaves jusque-là indifférentes s'affolèrent si visiblement qu'on croyait voir l'onomatopée du remue-ménage s'inscrire derrière elles.
Chacune se mit à faire valoir ce qu'elle pouvait, l'une réajustant son vêtement, l'autre prenant une pose maladroite ; les moyens différaient, mais toutes s'y employèrent. Seules la gamine violette et la brune ne changèrent rien à leur attitude. La violette continuait de me fixer, et la brune restait immobile, les yeux baissés.
Après un moment d'efforts, les esclaves comprirent que je ne réagissais pas et renoncèrent, l'une après l'autre.
Ce n'est que lorsque Nidoren leur ordonna de sortir que la gamine violette se reprit.
« Monsieur ! Vous semblez penser que, puisque vous avez là d'excellentes esclaves demi-humaines, vous n'avez besoin d'aucune autre esclave : est-ce bien cela ? »
« C'est cela. Je n'ai pas besoin d'autres esclaves. »
Et je n'ai surtout aucune envie de t'acheter, toi qui sens les ennuis à plein nez. Absolument aucune !
« Mais ce sont des demi-humaines. »
« C'est exact, mais cela ne me pose aucun problème ? »
« Oui, à voir comment elles se tiennent, je vois bien qu'elles sont bien traitées. Et c'est justement pour cela ! Achetez-moi. »
Je ne vois pas ce qu'il y a de « justement ».
« Dans cette ville, les demi-humains sont proscrits. Envoyez-les faire une course ou une commission : seules, elles ne se feront pas même vendre un pain. »
Tiens, je n'y avais pas pensé.
Mais pour les corvées, pas besoin d'acheter une esclave : il suffit de demander à la servante de l'auberge. Inutile, donc.
« C'est là que je sers ! Je peux faire les corvées à leur place ! Et mon prix est très raisonnable, achetez-moi, je vous en prie. »
La gamine aux cheveux violets plaidait sa cause en levant les yeux vers moi. Des cheveux ondulés coupés à hauteur d'épaule, des yeux violets embués, de petites lèvres fines, de frêles épaules tremblantes. Un amateur de fillettes ne la laisserait pas passer.
…L'acheter ?
Je n'ai pourtant aucun goût pour les fillettes, et pourtant je la trouve attirante. Non, je n'en ai pas besoin, si ?
Mais j'ai l'irrésistible sentiment que ne pas l'acheter serait une perte.
Je finis par acheter la gamine violette, et, sur sa recommandation, la brune également.
Tout en m'interrogeant sur mon propre comportement, je devenais, après les filles-bêtes, le maître de deux esclaves de plus.