Je m'appelle . Un qui n'arrive pas à s'habituer à ce que les esclaves soient traités comme des marchandises.
Répandre les droits fondamentaux dans ce monde serait un chemin d'épines.
Non que j'en aie l'intention…
***
Après encore quelques questions-réponses, on nous laissa partir.
Je rendis à la demoiselle fonctionnaire le reçu obtenu en déposant mes affaires avant d'entrer sous la tente.
« Ceci, vous pouvez le reprendre. En revanche, ces noyaux magiques sont rachetés par monsieur le comte. »
Je demandai si j'avais un droit de refus : on me répondit « non » avec un large sourire.
« Cette viande de monstre ne pouvant être garantie sans danger, nous la confisquons. Cette lance, faite d'une partie de monstre, ne peut pas non plus être introduite en ville. »
Liza se retourna avec une vivacité stupéfiante. E-elle est en colère, chose rare ?
Elle semble y tenir : négocions.
« Cette lance est de très bonne facture. Ne pourrait-on la faire examiner par quelqu'un ayant la compétence “Estimation”, pour vérifier qu'elle n'est pas dangereuse ? Les frais d'expertise seraient évidemment à ma charge, mais j'aimerais qu'on me la rende si elle est jugée sûre. »
Liza fait peur. Vraiment peur. Regardez, le sourire de la demoiselle se crispe.
« T-très bien. Je vais faire le nécessaire. Je vous délivre un nouveau reçu ; présentez-le à ce poste provisoire demain après-midi. »
« Oui, je vous remercie. »
Ah, il faut aussi que je règle la question des filles-bêtes.
« J'aurais une question… »
À leur sujet, donc.
« …Je comprends : vous avez recueilli dans le labyrinthe des esclaves dont le maître était mort, et vous les avez ramenées à l'extérieur ? »
« Oui, c'est cela. »
Liza acquiesça. Pochi et Tama, avachies contre les jambes de Liza, s'étaient ramollies. …Vous vous ennuyez, hein ?
« Dans ce cas, ces esclaves demi-humaines vous appartiennent. »
Ah bon ? Je comptais surtout les acheter pour les affranchir.
« Un esclave qui perd son maître dans un labyrinthe appartient, comme tout objet trouvé dans un labyrinthe, à celui qui le recueille, sauf s'il a tué le maître pour s'en emparer. Ainsi, légalement comme coutumièrement, vous êtes le maître de ces esclaves. »
La demoiselle griffonna quelque chose sur le papier qui servait aux actes et me le tendit.
« Voici un acte provisoire officiel établissant que vous détenez la propriété de ces esclaves. Il ne vaut qu'à l'intérieur de la ville : passez au plus vite un contrat d'esclavage en règle chez un marchand d'esclaves ou au bureau de la place du château. Ce n'est pas une contrepartie pour les nombreux noyaux magiques que vous avez rapportés, mais il n'y aura pas de frais. »
Je remerciai, pris l'acte et sortis de la tente avec les filles-bêtes.
Au passage, on m'expliqua que les noyaux magiques sont transformés pour servir de matériau au mur d'isolation du labyrinthe : d'où le rachat forcé.
***
Dehors, Zena discutait avec ses trois pipelettes de collègues et le reste de la troupe.
Les déranger dans leur travail serait mal, mais partir avec un simple salut de la tête serait ingrat…
Tandis que je m'interrogeais, Lilio, tout sourire, donna des petits coups de coude à Zena et me montra du doigt.
Portée par les « courage ! » de Lilio, Zena accourut vers moi.
« , vous avez fini les formalités ? Vous rentrez à l'auberge, maintenant ? »
« Oui, j'aimerais aussi que les esclaves se reposent à l'auberge. »
« C'est gentil de votre part. Une remise ou une écurie, ce sera toujours plus confortable que le sol nu du labyrinthe. »
…Pardon ? J'ai entendu des mots étranges.
« Non, je ne vais quand même pas coucher dans une remise des compagnes avec qui j'ai partagé le pire. J'avais l'intention de leur prendre une chambre en règle. »
« Euh, . Dans ce comté, aucune auberge n'héberge les demi-humains. Si le maître y est logé, on peut lui prêter une remise ou une écurie, mais… »
Sérieusement ? Je m'attendais à une remarque désobligeante, ou à un supplément salé, au pire.
À voir la mine désolée de Zena, ce n'était pas une plaisanterie.
« Zena, ne faites pas cette tête. Grâce à vous, j'éviterai une dispute à l'auberge. »
Elle gardait un air contrit ; j'insistai pour qu'elle ne s'en fasse pas.
Zena et les autres étaient de garde jusqu'au milieu de la nuit : je la remerciai de m'avoir prévenu et nous nous séparâmes là.
***
Sans l'avertissement de Zena, si on m'avait dit de faire dormir les filles-bêtes à l'écurie, j'aurais peut-être quitté l'auberge Monzenjuku sur un coup de sang.
Faut-il acheter une maison ? Ou quitter le comté ?
À mon arrivée, la question ne se posait pas, mais maintenant que j'ai des connaissances, à commencer par Zena, je me suis attaché à cette ville. Pas au point de m'y installer, cela dit…
Sur le chemin du retour, je demanderai à Nadi, au bazar, si elle peut m'aider à acheter ou louer une maison.
« Maître, si j'ose me permettre, pouvoir dormir dans une remise ou une écurie nous suffit amplement. Autrefois nous dormions sur la terre battue ou dehors, sous les auvents… »
« C'est… même pour des esclaves, c'est de la maltraitance caractérisée. »
« Je vous demande pardon. »
Pourquoi Liza s'excuse-t-elle ? Je lui demandai la raison.
« Non, je n'avais pas l'intention de vous faire prendre cet air… Je voulais dire qu'une remise ne nous dérange pas, mais les mots m'ont manqué… »
« Je comprends. Je t'ai fait te soucier de moi. Merci. »
Pochi et Tama, accrochées à mes deux bras, tirèrent sur mes manches.
En suivant leur doigt, je vis un peu plus loin une fillette en robe qui se tenait là, comme si elle voulait nous adresser la parole. Dans ses mains réunies, un bâton court. Une incantatrice ?
« Vous avez besoin de quelque chose ? »
« Oui, de la magie de rue, ça vous dit ? »
Comme les soins gratuits offerts aux passants dans les jeux en ligne ?
« Pour soigner des blessures, par exemple ? »
« Les vrais soins, je ne sais pas faire. Une hémostase, un lavage ? Ça rafraîchit, et une plaie propre s'infecte moins. Ah, et si vous êtes fatigué, j'ai aussi la magie de revitalisation, mais c'est un peu plus cher. »
« Combien pour l'hémostase et le lavage ? »
« Lavage doux et Séchage en formule : douze pièces de cuivre. L'hémostase, trois pièces par endroit. »
Hum, l'hémostase, on peut s'en passer. Chaque blessure a déjà été traitée à l'onguent.
« Alors Lavage doux et Séchage pour quatre personnes, s'il vous plaît. »
« Hein ? Les esclaves demi-humaines aussi ? »
L'incantatrice ouvrit de grands yeux, stupéfaite.
Puis elle prit un air songeur en pliant les doigts.
« Alors… quarante et trois pièces de cuivre ? »
« Quarante-huit pièces de cuivre. »
Elle sait lancer des sorts mais pas calculer de tête ? Comme cela semblait être un paiement d'avance, je lui tendis trois pièces d'argent.
L'incantatrice écrivait l'opération dans la terre à ses pieds… C'est une plaisanterie ?
« Une pièce d'argent vaut vingt pièces de cuivre. »
« Ah… je sais, hein, si je calcule bien j'y arrive ! »
Perdue, la fillette se gratta la tête d'une main tout en calculant. Au bout d'un moment, elle finit enfin et me rendit douze pièces de cuivre de monnaie.
« Merci d'avoir patienté. Bon, on y va, vite fait bien fait ! Tenez les épaules des petites pour qu'elles ne bougent pas. »
Sur ce chapitre, procédure ou pas, elle avait des attentions délicates, même envers des esclaves demi-humaines.
Quand le Lavage doux les aspergea, Pochi et Tama, surprises, voulurent détaler : je les retins.
Le Séchage devait être agréable, car Pochi plissa les yeux et parut savourer la sensation de séchage. Tama, à l'inverse, avait l'air d'aimer ça encore moins que d'être mouillée et tentait d'échapper à Liza qui lui tenait les épaules.
« Merci, nous voilà tout frais. Tu fais toujours de la magie de rue par ici ? »
« Aujourd'hui il sortait plein de gens qui avaient l'air d'avoir joué dans la boue, alors je visais le revenu d'appoint. D'habitude je fais la tournée des maisons de plaisir. Là-bas, on paie bien et il y a beaucoup de monde qui veut se rafraîchir. »
Je vois, c'est très juste. Elle a le coup d'œil.
Quand je lui annonçai que nous étions le dernier groupe de joueurs de boue, elle repartit vers sa tournée habituelle.
***
Le jour déclinait ; le contrat de propriété des esclaves pouvait attendre demain, non ?
Sur cette pensée, comme on vendait d'appétissantes brochettes de viande, j'en achetai quatre parts.
De la chèvre ? Un goût un peu prononcé, mais une poudre verte au goût de piment excitait joliment l'appétit.
La façon acharnée dont les filles-bêtes mangeaient, à croire qu'on entendait les bruitages, était attendrissante. À propos, la grillade de grenouille de labyrinthe avait été mémorable, aussi.
Liza, d'ordinaire réservée, ne connaît plus qu'une seule obsession quand il s'agit de viande. J'aime bien ses yeux qui se plissent quand elle savoure. Et sa gêne quand elle s'aperçoit qu'on la regarde n'est pas mal non plus.
À mesure que le jour tombait, des incantateurs munis de bâtons courts allumaient les lampes le long de la grande rue. Ce n'est peut-être qu'une impression, mais il y avait beaucoup de passants.
Excédé par les ivrognes qui vociféraient chaque fois que Liza ou Pochi risquait de les effleurer, j'achetai aux trois des manteaux à capuche. Curieusement, Tama sait si bien manœuvrer que personne ne l'accroche.
En progressant dans le tumulte, nous arrivâmes à une place où l'on avait installé une scène. Outre l'espace scénique, des chariots à cage étaient entrés sur la place, et partout des marchands haranguaient la foule.
…Ah oui, la vente aux enchères d'esclaves avait commencé la veille.