Je m'appelle . Depuis les temps classiques, on dit qu'un labyrinthe, c'est des trésors, des monstres, des énigmes et des pièges.
En échange d'un danger de mort accru, on y monte de niveau facilement : c'est aussi le sel du labyrinthe.
Une équipe composée uniquement de combattants, c'est mal équilibré, non ?
***
Après deux repos supplémentaires, nous avions franchi un peu plus de quatre cinquièmes du trajet menant à la sortie du labyrinthe.
Depuis l'avant-dernière pause, non seulement nous ne croisions plus de survivants, mais même plus de cadavres.
L'équipement de Pochi et de Tama était devenu les épées courtes de cérémonie. C'était le seul changement de matériel, mais toutes les trois étaient montées jusqu'au niveau 13. Comparées à la moyenne des humains, leurs valeurs physiques équivalaient à peu près à trois niveaux de plus.
Côté compétences, Pochi possède « Détection d'ennemis », « Lancer », « Démantèlement » et « Épée courte » ; Tama, « Lancer », « Démantèlement », « Cueillette » et « Épée courte » ; Liza, « Cuisine », « Démantèlement », « Lance » et « Estoc ».
Par rapport au départ, l'écart de puissance est celui du ciel à la terre.
Contre un adversaire sans attaque d'anomalie d'état, elles peuvent désormais venir à bout d'un niveau 20 à elles seules. Faute de porteur de bouclier, plusieurs ennemis à la fois restent dangereux si le niveau n'est pas comparable…
« Ce mur… bizarre ? »
Tama repéra un endroit du mur de la salle qui la gênait.
En le fixant, l'affichage donna « Porte dissimulée ». Vérification sur la carte : un couloir courait effectivement derrière.
Mais…
Je fis pivoter l'affichage de la carte pour l'examiner en vue plongeante.
Ce couloir partait d'une salle située cinq mètres plus haut et descendait à la verticale sur une centaine de mètres. Un puits, donc, et large de trois mètres de diamètre : un piège de type oubliette ?
Je dis aux filles de ne pas s'en approcher.
Plus loin, il y avait un carrefour, et dans la salle suivante, apparemment trois survivants. Ils y étaient déjà lors de la pause d'il y a une heure : ils devaient s'être barricadés dans une zone sûre.
La sortie n'était plus qu'à cinq salles, mais sans carte, impossible de le savoir. On ne peut pas leur en vouloir.
« Tout le monde s'arrête ! »
Le point rouge d'un ennemi apparu sur le radar approchait à une vitesse effarante. Il semblait seul : autant l'accueillir dans la salle précédente.
Tout en revenant sur nos pas, je consultai ses informations.
Bête morte, mort-vivant, cinq mètres de long, deux mètres au garrot. Morsure paralysante, attaques de griffes. Extrêmement rapide. Point faible : attribut sacré.
« Niveau 40… tu es sérieux ? »
Le nettoyeur du labyrinthe, donc…
Comme dans les jeux d'autrefois. Cet ennemi anormalement puissant qui n'apparaît que pour tuer le joueur quand le temps est écoulé.
Nous atteignîmes la salle avant le contact.
J'envoyai Pochi, Tama et Liza se réfugier dans un coin. Cette chose est décidément trop dangereuse. Un mauvais engagement et elles seraient tuées d'un seul coup.
La bête émergea lentement du couloir. Elle aurait mieux fait de charger dans son élan…
Un fauve noir comme la nuit, semblable à une panthère, avec sur le front une corne rouge comme un rubis.
La bête morte disparut de mon champ de vision !
Je vérifiai précipitamment le radar : sa position n'avait pas changé…
Un choc venu d'en haut !
Un bond, une détente contre le plafond, une charge à pleine masse !
Sous mon dos, je sentis le sol de la salle se fissurer.
Un mort-vivant, et pourtant si rapide… Si elle se mettait à bondir dans les trois dimensions, je risquais de ne plus pouvoir couvrir les filles-bêtes.
Un combat régulier était exclu.
La bête morte prit son temps, comme pour me faire languir, puis engagea une morsure.
À la manière d'une projection, je la renvoyai d'un coup de pied contre le mur.
Elle s'y posa,
banda ses pattes pour riposter,
…et creva le mur pour tomber dans le vide. Paix à son âme.
***
Bon, allons rejoindre les survivants.
Passé le carrefour, le sol était tendu de fils blancs et gluants.
« Ça colle, ça colle… »
« Les pieds restent collés, nanodesu. »
« Serait-ce de la toile d'araignée ? »
Je fis tailler un passage à Pochi et à Tama avec leurs épées courtes.
Dans la salle, il y avait sept cocons. Les survivants se trouvaient dans trois d'entre eux. Autant les délivrer avant que l'araignée ne revienne.
Quand nous approchâmes des cocons, ceux qui étaient à l'intérieur, sentant notre présence, se mirent à se débattre.
Par précaution, je vérifiai le contenu avant de les libérer.
Nidoren. Marchand d'esclaves, 40 ans, niveau 11, compétences « Négociation », « Dressage », « Arithmétique ».
Jin Belton, vicomte. Noble, 33 ans, niveau 15, compétences « Magie du feu », « Magie des flammes », « Mondanités ».
Tâna Belton, demoiselle de vicomte. Noble, 14 ans, niveau 3, compétences « Mondanités », « Bonnes manières ».
Le vicomte pouvait constituer une force de combat.
Cela dit, que faisait un noble sur cette place ?
Nous nous répartîmes le travail. Moi le vicomte, Liza la demoiselle, Pochi et Tama le marchand.
À la moitié de la besogne, le radar signala une araignée qui montait vers nous. Il devait y avoir ici un puits vertical semblable à celui où j'avais expédié la bête morte.
« Ennemi ! Pochi, Tama, Liza, on suspend le sauvetage, en position de défense ! »
Les filles-bêtes mirent leurs armes en garde et se préparèrent avec célérité.
À force d'enchaîner les combats, leur coordination était devenue naturelle.
Que les rescapés aient encore la bouche obstruée fut une chance dans notre malheur. Au moins, pas de vacarme.
L'araignée se hissa hors du trou.
Je commençai par lui envoyer une pierre sur la tête pour l'assommer. Liza enchaîna en lui empalant le crâne, tandis que Pochi et Tama plantaient leurs épées dans les jointures du thorax.
Si elle était morte du premier coup, ç'aurait été plus simple… Ne pas mourir sur le coup avec la tête transpercée : un monstre, décidément.
Liza bloqua la patte avant que l'araignée avait levée, et dans l'intervalle Pochi et Tama la piquèrent, encore et encore, pour lui grignoter ses points de vie.
Comme cela s'annonçait long, je lançai discrètement un caillou pour l'achever.
Je confiai la récupération des noyaux magiques à Tama, et le reste du groupe retourna au sauvetage.
« Tu m'as sauvé. Je suis Jin Belton, vicomte, chef d'une maison illustre qui remonte au temps de l'ancêtre royal Yamato. Si nous sortons d'ici, attends-toi à une récompense ! »
« Je vous remercie, monsieur le vicomte. Je suis le marchand . »
Nos présentations achevées, j'en terminai de le dégager. Le vicomte alla vers sa fille, prit le couteau des mains de Liza et se chargea lui-même du sauvetage.
Refus de laisser un demi-humain la toucher, ou amour paternel.
« Merci bien pour le sauvetage, je m'appelle Nidoren, marchand. Les demoiselles n'aimeront pas ça, mais je fais commerce d'esclaves. »
« , marchand débutant. »
« Marchand… vraiment ? Je vous aurais pris pour un aventurier. »
Je lui tendis de l'eau tout en l'interrogeant.
« Vous connaissez les aventuriers ? »
« Oui… ah ! Ce qu'au royaume de Shiga on appelle les explorateurs, c'est cela ? Abattre les monstres du labyrinthe, en tirer noyaux magiques et trésors : un métier à haut risque et haut rendement, ma foi. »
Je récupérai les noyaux magiques rapportés par Tama.
« Les noyaux d'ici, taille mise à part, sont de faible pureté ; peut-être parce que le labyrinthe vient de naître. »
D'après Nidoren, on raffine les noyaux magiques pour fabriquer des objets magiques, et plus leur pureté est élevée, meilleur est le rendement en énergie magique, ce qui permet des instruments plus sophistiqués.
« En tout cas, quelle coordination remarquable. Vous devez les entraîner depuis longtemps. Des esclaves de cette qualité, ce sont vingt pièces d'or par tête, sans discuter. J'aimerais en manier de telles, ne serait-ce qu'une fois. »
Mieux valait ne pas préciser qu'elles ne sont pas formellement mes esclaves. On réveillerait des serpents endormis.
Je chargeai les filles-bêtes de récupérer les effets personnels dans les cocons restants.
Je distribuai des vivres à Nidoren et au vicomte Belton. Pas la viande de grenouille, évidemment. Le vicomte critiqua la médiocrité des provisions tout en faisant preuve, sans doute par faim, d'un solide appétit. Sa fille ne mangea qu'un morceau de fromage et se contenta ensuite de garder un peu d'eau en bouche. Elle devait être à bout de forces.
***
Encore trois salles jusqu'à la sortie. Le vicomte Belton avait porté sa fille sur son dos jusqu'ici. Je proposai de le relayer, il refusa.
Le problème, c'est la salle suivante. Une salle mortelle placée sur un passage obligé, comme dans un donjon conçu par un mauvais maître de jeu.
Menés par un démoniaque de niveau 35 nommé Œil-Unique, on y trouvait un chevalier squelette, un squelette faucheur et un guerrier squelette de niveau 30. Plus une vingtaine de soldats d'os de niveau 10 à 15.
Passer héros masqué ?
Sur la carte, le groupe du beau prêtre d'âge mûr se trouvait à une dizaine de salles de nous. Aller à leur rencontre pour faire jonction était envisageable, mais la fille du vicomte était très éprouvée. Ces salles-là comptaient chacune au moins trois monstres morts-vivants. Faire la jonction puis forcer le passage prendrait deux à trois heures.
S'il n'y avait que cette salle à franchir, tout le reste n'était que salles vides sans ennemis…
Liza et Tama, envoyées en reconnaissance, revinrent.
« Des os partout… »
« Une sorte de sphère munie d'ailes volait dans la salle. Il y avait aussi une vingtaine de monstres squelettes. Il vaudrait mieux chercher un détour… »
C'est le bon sens, mais la sortie est droit devant, hélas.
Allez, place à la compétence « Escroquerie » ! …Pitié.