Je m'appelle . Quand on parle de voyage en bateau, on imagine un paquebot de luxe, mais la seule fois où j'en ai pris un, c'était un ferry de nuit. J'ai passé la traversée à dormir, donc le seul truc qui m'est resté en tête, c'est le thème musical qu'ils passaient en boucle.
***
« Oiseau ? »
« C'est un oiseau, nanodesu ! »
Un homme-oiseau à plumes vertes a dépassé le navire en rasant l'eau, comme s'il planait.
Pochi et Tama agitent les bras comme si leur vie en dépendait. L'homme-oiseau, visiblement fier de son public, a même fait plusieurs loopings avant de repartir.
Elles se penchent si loin par-dessus le bastingage qu'on croirait qu'elles vont tomber, mais Liza tient fermement leur ceinture, donc ça devrait aller.
Même si elles tombaient, j'ai appris « Flottaison » l'autre fois, donc ce ne serait pas grave, mais mieux vaut éviter.
Le bateau, c'est fondamentalement l'ennui.
Hier, on a eu deux attaques de monstres aquatiques, mais les soldats hommes-branches embarqués pour l'escorte les avaient déjà réglés avant qu'on n'ait le temps d'intervenir. Des pirates de rivière — version fluviale des flibustiers — ont aussi surgi d'un affluent, mais j'ai chaviré leur embarcation à distance avec un « Étourdissement court » renforcé, et l'affaire était classée.
Comme l'ambiance est globalement paisible, j'en profite pour refaire un exercice de réception de signaux magiques avec Nana.
Je les ai convaincues que pouvoir recevoir à tout moment était crucial, donc Mia et font la moue mais ne nous dérangent pas. En revanche, celle-là s'est mise à fourrer son nez dans nos affaires.
« Encore à vous coller en plein jour ! »
« Karina-dono, même si vous êtes en union libre, il est normal pour des humains qu'un couple soit tactile, non ? De plus, ils sont en train de s'entraîner à la réception de signaux magiques. Je juge qu'il ne faut pas les déranger. »
Raka raisonne Karina qui s'accroche à moi. Impressionnant, cette créature magique. Elle a bien compris qu'on échangeait des signaux.
« Si c'est de l'entraînement, moi aussi je veux le faire ! »
« Karina-sama, avec Raka-dono à vos côtés, l'entraînement est superflu. Si quelque chose arrive, je contacterai Raka-dono. »
Franchement, si je m'entraînais avec Karina, mon regard finirait immanquablement sur sa poitrine. Et et Mia me colleraient encore un « Seiza ! »
« C'est ça, une demoiselle qui a un outil magique pratique n'en a pas besoin. Allez, c'est le tour d'-chan ! »
déclare ça en haletant. Un jeu de cartes !
, depuis que Karina est venue l'embêter, avait pris ma baguette courte et bidouillait quelque chose dans un coin du pont. Apparemment, elle utilisait la magie « Signal ». Le fait qu'elle haletât, c'est parce qu'elle l'a lancée sans la compétence « Théorie magique », ce qui a fatigué son corps. Elle fait toujours n'importe quoi, celle-là.
Mia, qui a claqué des doigts en la regardant, a sorti ma baguette courte et un grimoire de théorie magique de mon sac pour se mettre à réciter « Signal » à son tour. Mia commence à ressembler à .
Mia a réussi à activer la magie, mais au lieu de simplement haleter, elle a fait une anémie et s'est effondrée. J'ai essayé de la porter dans la cabine, mais elle a insisté pour rester ici, alors elle dort sur mes genoux.
À côté du service à thé, Lulu regarde Mia avec envie. Je ne trouve pas que ce soit si enviable que ça. Karina a l'air de faire la même tête que Lulu, mais je vais faire comme si je n'avais pas vu.
« Hé, puisque vous vous êtes donné du mal pour réussir à recevoir, commencez l'entraînement ! »
« D'accord. D'abord, réception avec « Signal » actif. Tend la main. »
« Ouui ! »
Cela fait un moment que je n'ai pas tenu la main d'. Elle a de toutes petites mains. Douces et moelleuses. Pendant que je jouais avec ses petits doigts en pensant à des trucs sans rapport avec l'entraînement, elle a sorti des bruits bizarres genre « aah » ou « iyan ». Elle a l'air gênée, mais les points qui la font rougir restent un mystère pour moi.
Mia a gratté mon genou, alors j'ai arrêté de m'amuser pour reprendre l'entraînement.
« D'abord, ça, c'est un signal court. Et ensuite, un signal long. »
« Oké, compris compris. »
« Compris. »
Oh, Mia participait aussi. Si l'anémie te fait souffrir, ne force pas.
« Bon, là, c'est le vrai test. Désactivez « Signal ». »
« C'est bon. »
« Mm. »
On a essayé plusieurs fois, mais elles n'arrivent pas à recevoir correctement, tout comme Nana.
À ce moment-là, Pochi et Tama, qui regardaient les hommes-oiseaux du côté du bord, sont revenues.
« Pizza ? » « C'est un oreiller sur les genoux, nanodesu ! »
L'autre fois, quand j'ai fait un truc qui ressemblait à une pizza, leur a fait faire le « dix fois pizza », et l'effet persiste. Ça a fait tilt chez Tama, qui dit « pizza » dès qu'elle désigne un genou.
Voyant Mia sur mes genoux, elles ont voulu la même chose et se sont jetées à plat ventre sur mon autre genou, les deux mains posées dessus. Non. Ce n'est pas un oreiller sur les genoux.
Elles ont vu que je prenais les mains d' et de Mia pour les piquer du bout des doigts, alors elles ont tendu les leurs en réclamant la même chose. J'ai aligné leurs mains et les ai piquées avec mes doigts écartés.
On teste en variant les intervalles et l'intensité des signaux.
Toc, toc.
Tressailli, tressailli.
Tiend ?
J'essaie d'envoyer un signal sans taper du doigt, juste par la magie.
Pico, pico.
Pochi et Tama font tressaillir leurs oreilles en rythme avec le signal, tout en penchant la tête d'un air perplexe.
« Pochi, quand j'envoie un signal, lève la main. »
« Roger, nanodesu ! »
Toc, hop.
Tou… toc, hop.
C'est marrant. Mais on dirait qu'elles ne captent que les ondes courtes.
« Au tour de Tama, maintenant. »
« Nankurunaisa ~ »
C'est pas ça.
Le vocabulaire qu' lui a appris s'est mélangé. Elle voulait sûrement dire « Aye aye, sir ».
Toc, flip.
Tou, flip-flip.
Pas la peine de prendre une pose bizarre à chaque réception.
Tama semble capter les deux, mais étrangement, sa sensibilité est plus faible que celle de Pochi : l'éventail d'intensité qu'elle peut recevoir est plus étroit. Maintenant que j'y pense, Tama repérait aussi les pièges magiques dans le labyrinthe.
Qu'il s'agisse d'une particularité raciale ou individuelle, c'est drôlement fiable.
Grâce à ça, on pourra rester en contact même séparés. Comme ça marchait au moins d'un bout à l'autre du navire, je testerai la portée effective une fois à terre.
On a tout de suite défini quelques codes d'urgence. Pochi et Tama n'arrivent pas à retenir des signaux complexes, donc je réfléchissais, mais a proposé qu'à la réception d'un signal précis, Tama le dicte oralement, et qu'ensuite décode le Morse. Adopté.
Le silence qui régnait s'expliquait : Karina, laissée pour compte depuis le début, a boudé et s'est endormie. Les servantes ont l'air de s'ennuyer elles aussi, elles somnolent.
Ah, la paix.
***
« Alors, mesdames, messieurs. Fermez les yeux et attendez. N'ouvrez pas les yeux avant mon signal, d'accord ? »
L'accompagnatrice s'adresse à nous, assis sur les sièges installés sur le pont. Le navire va bientôt s'engager dans une immense grotte longue de trois kilomètres. La légende raconte qu'un mage de l'ancien empire l'a percée par la magie pour créer ce canal.
On nous fait asseoir et fermer les yeux parce que la grotte est un site touristique : il faut habituer nos yeux à l'obscurité pour pouvoir y voir.
« À partir de maintenant, la barre du navire est confiée par le capitaine à Melu, de la race des hommes-chauves-souris. »
C'est celui qui faisait la patrouille de nuit hier. Je croyais que c'était un soldat de l'escorte, mais il pilote aussi. Probablement qu'on change pour un demi-humain capable de percevoir le relief aux ultrasons, afin d'avancer sans feux dans la grotte.
Une barque partie du quai devant la grotte s'est mise à nous guider à l'intérieur. Elle clignote — des signaux lumineux, sans doute — vers la sortie opposée.
Je vois. Comme un seul navire peut passer à la fois, ils gèrent le trafic.
Le bateau replie ses voiles et s'approche de la grotte.
Un vent tiède souffle depuis l'avant. Dans un conte, on dirait que la grotte mène au ventre d'une créature géante.
Bien sûr, rien de tel ne se produit, et on entre sans encombre. Bientôt, la lumière qui filtre par l'entrée faiblit. Bien entendu, je suis le seul à garder les yeux ouverts pour observer. Tous les autres suivent docilement l'instruction de l'accompagnatrice et les gardent fermés.
Moi, j'ai la compétence « Ajustement de luminosité », donc mes yeux s'habituent instantanément à l'obscurité. Vraiment pratique.
Oh !
Ce n'est pas qu'elle ait détecté mon étonnement intérieur, mais l'accompagnatrice donne le signal.
« Mesdames, messieurs, ouvrez lentement les yeux ! Voici la célèbre grotte aux lucioles de l'Orc ! »
Je l'avais déjà aperçue en avant-première, mais le spectacle est saisissant. Du plafond aux parois, des mousses luminescentes de toutes les couleurs diffusent une lueur pâle qui dessine un dégradé mystérieux. On dirait une peinture naturelle. Çà et là, des cristaux affleurent et reflètent cette lumière, brisant la monotonie. Et ce n'est pas tout : une myriade de lucioles flottent mollement, de façon irrégulière et lente.
Inutile de deviner la réaction de jeunes filles sensibles face à pareil spectacle.
« Brillant ? Flottant ? »
« C'est sugoi, nanodesu ! Maître ! C'est sugoi, nanodesu ! »
Pochi et Tama, assises de part et d'autre de moi, sont si excitées qu'elles m'agrippent les épaules et me secouent de gauche à droit. J'ai la tête qui tourne.
« Beau. »
« Incroyable. »
et Lulu contemplent ce paysage féerique comme si on leur avait volé leur âme. Elles sont assises au pied du canapé où je suis installé. Bien sûr, pas directement sur le pont : l'accompagnatrice a prévu de doux coussins en plumes.
Inconscientement, je pense, elles ont toutes les deux attrapé mon pied le plus proche. Un peu douloureux.
« C'est beau, oui, vraiment très beau. »
En fixant la danse des insectes lumineux, Mia murmure comme si elle avait de la fièvre. Elle devient bavarde par moments, celle-là.
Un bruit sourd me fait me retourner : c'était la lance de Liza qui tombait sur le canapé. Le bruit la ramène à elle, et elle ramasse son arme. Tous les regards se sont brièvement tournés vers elle avant de se disperser. Liza s'incline pour s'excuser de son impair et reprend sa posture raide, mais elle est visiblement gênée. Liza embarrassée, c'est rare. Peut-être la première fois que je la vois comme ça.
« Maître, votre vocabulaire est insuffisant. Je demande l'installation du pack linguistique 2. »
Qu'est-ce que c'est que ce pack linguistique 2 ?
« Ne te prends pas la tête avec le vocabulaire. "Beau", ça suffit. »
« Oui, Maître. C'est beau. »
Nana souffle une admiration, m'entoure la tête par derrière et regarde la danse des lumières. C'est important, je le redis : Nana serre ma tête contre sa poitrine. Évidemment, on est sur un bateau, elle ne porte pas son armure. C'est du direct, quoi.
Quelle journée heureuse.
J'aimerais que le temps s'arrête là.