Je m'appelle . Le curcuma, c'est quelque chose. Si tu en bois avant, tu évites la gueule de bois, donc à chaque fois qu'on m'entraînait dans un repas d'affaires, j'en avalais systématiquement.
***
Le lendemain matin, les trois fillettes et l'adolescente souffraient toutes les quatre de la gueule de bois.
« Gah, ma tê… te fait mal. Beurk, j'ai envie de vomir. »
« Nya~ »
« Ça fait mal… nanodesu »
« , méd'ment. »
Nana, qui avait pris son remède la veille, allait bien, ce qui était normal, mais Liza et Lulu semblaient aussi indemnes.
Lulu distribuait de l'eau à tout le monde. Quand nos regards se sont croisés, elle est devenue écarlate et a baissé les yeux. Ce n'est pas la peine de la taquiner sur sa pitoyable prestation de la veille, alors je vais laisser courir, c'est mignon.
J'ai fait boire à toutes le même remède magique contre la gueule de bois qu'à Nana.
L'effet était remarquable : celles qui gémissaient encore tout à l'heure ont retrouvé leur forme habituelle en un instant, et réclamaient déjà à manger. Mieux vaut ne pas vérifier si elles se souviennent de hier. Surtout et Mia.
Comme Jojori-san venait nous chercher, nous sommes allés ensemble à la salle à manger. Tiens, Dohar le vieux et la famille de Jojori-san sont censés être la classe dirigeante de cette ville, pourtant ils mangent dans la même pièce que les domestiques et les forgerons. Les nains ont donc un sentiment de fraternité universelle ?
Dans la salle, le vieux Dohar avait déjà entamé sa bière du matin. Devant lui, la viande de basilic qu'on nous avait servie hier. C'est bon, c'est bon, mais le goût est trop prononcé pour dire que c'est à mon goût. Je préfère plus léger.
Il a aperçu Mia quand elle a baissé sa capuche pour manger, et c'est seulement à ce moment qu'il a réalisé qu'elle était une elfe. Mon inquiétude portait sur un préjugé, mais apparemment elfes et nains ne s'entendent pas si mal.
« Hou, une fille de la forêt de Boruenan. J'avais entendu qu'elle avait disparu, mais elle a fui avec un humain par amour ? »
« Mm. Amour partagé. »
C'est mal dit. Et sans fondement.
« Elle avait été enlevée par un mage malfaisant, je l'ai libérée, et nous sommes en route pour la raccompagner à la forêt. »
« Mmm. »
On dirait qu'il est mécontent que j'aie balayé l'histoire d'amour partagé.
« Le sénat de la forêt de Boruenan a lancé un avis de recherche. Puis-je envoyer un courrier de notre côté pour signaler qu'elle est saine et sauve ? »
« Oui, ce serait une aide précieuse, merci. »
Ce n'est pas le vieux Dohar mais le maire Driyal qui a donné l'ordre d'expédier la lettre.
À Seiryu aussi, la gérante de la boutique « Tout-faire » a dû poster un courrier, mais contrairement à un recommandé de la poste, la livraison n'est pas garantie, donc envoyer plusieurs lettres ne posera pas de problème.
***
Comme nous n'en avons pas profité hier, j'ai décidé de faire visiter la ville de Boléhart à tout le monde aujourd'hui. Le réapprovisionnement en consommables avait déjà été fait la veille, parait-il. Impeccable.
Jojori-san lui-même va nous servir de guide. C'est vraiment un traitement VIP.
Première étape : la boutique de magie qu'on m'avait indiquée hier.
« Excusez-moi, -sama. La boutique de magie devant le puits de mine ne peut être visitée qu'avec la permission du Vieux. Pour vous, pas de problème, mais vos accompagnants devront attendre ici. »
Je croyais qu'on faisait la visite ensemble ! Le projet fait naufrage dès le départ.
Inutile d'embarrasser Jojori-san, j'ai demandé à tout le monde d'attendre et j'ai réglé mes affaires au pas de course.
La boutique de magie Don-Hahn se trouvait au-delà du couloir qui surplombe la place du four à mithril d'hier. C'est vrai, si le passage impose l'aval de Dohar, c'est logique.
À la demande de Jojori-san, je portais à la ceinture l'épée des fées reçue la veille. Le ceinturon, je l'avais fait moi-même en même temps que celui de Nana. Le fourreau, je l'ai bricolé en un tour de main ce matin. Du bois brut, sans ornement, simple. Je referai un fourreau digne de ce nom plus tard.
« Hé, Jojri, t'as le béguin pour un humain ? Zajiul va pleurer. »
« Hé, Jojri, qu'est-ce que tu fous avec un humain ici ? Ton père va te casser la figure. »
Ceux qui m'ont accueilli dans la boutique étaient deux petits vieillards jumeaux. Pas des nains, des gnomes.
« Bonjour, grand-père Don et grand-père Hahn. J'ai la permission du Vieux. »
Jojori-san a dit ça en désignant le pommeau de mon épée des fées. On m'a dit de bien le montrer, alors je l'ai détaché du ceinturon et je l'ai présenté bien en vue.
« Ça, c'est une surprise. C'est le sceau personnel du Père, pas vrai ? »
« Vraiment, quelle surprise. Le Père a trop bu du feu-de-vie, il a pété un câble ? »
Apparemment, le « sceau personnel » équivaut à l'aval de Dohar-san. Il ne figure pas sur ses œuvres courantes. C'est un sceau spécial qui fait qu'un nain ou un gnome lié au territoire autonome de Boléhart vous traite comme un vieux camarade rien qu'en le voyant. Le vieux Dohar… quel grand geste pour un gamin qu'il vient de rencontrer hier.
Bref, grâce au sceau, on m'a dit qu'on me vendrait n'importe quoi du magasin, alors j'ai demandé à voir les grimoires et les parchemins.
La boutique fait aussi office d'alchimie, m'avait-on dit, mais elle ne vend que des produits finis, ni instruments de préparation ni matières premières.
« Voyons… pour les grimoires, il y a les élémentaires de base pour la terre, l'eau, le feu, le vent, la glace et la flamme, et les intermédiaires pour la terre, le feu et la flamme. Si tu cherches du rare, il y a aussi des livres de magie de forge et de magie de montagne. »
Don-san a empilé les grimoires.
La magie de forge, je n'en avais jamais entendu parler, mais ce n'est qu'un répertoire de sorts de feu adaptés au travail du forgeron, utilisables avec la compétence Magie du feu. Pareil pour la magie de montagne : des sorts de terre adaptés à la prospection et au forage minier, utilisables avec la compétence Magie de la terre. Quelques sorts exigent une deuxième compétence d'attribut différent, m'a-t-on prévenu, alors attention.
Les élémentaires ressemblaient à ceux qu'on trouve dans les villes humaines, mais il y avait des sorts inédits, alors j'ai acheté toute la gamme. Comme je n'avais pas assez sur moi, on a convenu de régler lors de la livraison de la marchandise.
« Hou ? Des parchemins ? Y en a, mais si tu sais lancer les sorts toi-même, c'est juste cher et l'effet est anecdotique. »
Hahn-san a donné cet avis tout en sortant des rouleaux de l'étagère. Il n'y en a que six sortes ici.
« C'est l'assurance-vie des techniciens miniers quand ils partent en reconnaissance solo. "Éclatement de roche" pour pulvériser le roc en sable, "Gélification" et "Durcissement de boue" quand il y a de l'eau, "Mur de terre" pour étayer là où le rocher est friable. Et puis "Purification d'air" et "Mur de vent" pour traverser les poches de gaz bizarres. »
Bien sûr, j'ai voulu tout prendre, mais Don-san m'a stoppé.
« Désolé, gamin. À moins que tu tiennes absolument à celui-là, laisse tomber "Purification d'air". Il n'en reste qu'un, et on ne veut pas être en rupture avant le réapprovisionnement du mois prochain. »
« Si c'est comme ça, les cinq autres me vont très bien. »
Domage, mais pas de quoi ennuyer les nains pour si peu. En plus, ces parchemins viennent apparemment de la famille de Toruma, donc je pourrai m'en procurer à la capitale.
Voici les parchemins obtenus :
> Parchemin, magie de terre : Éclatement de roche > Parchemin, magie de terre : Mur de terre > Parchemin, magie de terre : Durcissement de boue > Parchemin, magie de vent : Mur de vent > Parchemin, magie de glace : Gélification
***
Une fois les emplettes chez Don-Hahn terminées, nous avons sillonné la ville tous ensemble.
Au début, Pochi et Tama pendaient à mes deux bras, mais Mia et ont râlé. Au final, on a tranché à pierre-feuille-ciseaux pour fixer l'ordre, et on change à chaque rue.
Tiens ? À peine partis, j'ai repéré quelqu'un qui nous suivait.
Sur la carte, ce sont des nains — enfin, des agents du bureau de la sécurité de Boléhart. Jojori-san a confirmé : c'est l'escorte que Driyal-san a organisée. Pas « on dirait », c'ÉTAIT un traitement VIP.
Sur la place centrale avec sa fontaine, des épéistes font des démonstrations, des affûteurs et des marchands d'armes et d'armures tiennent des étals.
Contrairement à Seiryu, pas de baraques : on pose une bâche à même le sol et on étale dessus. La marchandise n'est pas de la camelote, mais rien d'exceptionnel non plus, rien qui m'accroche.
Sur la place, un homme-belette tient un stand de tir à la cible. Une petite cible à trois mètres, il faut la toucher avec des fléchettes genre shuriken. Un coup, une pièce de cuivre, cinq fléchettes. Trois piécettes remboursées par fléchette qui touche. Si tu en plantes deux, tu gagnes, non ? C'est gagné d'avance.
« Ça va, grand frère ? Tu veux pas jouer ? »
Pochi et Tama trépignaient, alors je leur ai donné une pièce de cuivre chacune.
« Je vais tout toucher, nanodesu ! »
Le premier trait de Pochi rate. Les fléchettes sont mal équilibrées. Non, c'est fait exprès. Pourtant, elle en plante deux : c'est bien la compétence Lancer.
« J'en ai touché deux, nanodesu ! »
« Aïya, la ptite elle est forte, hé ! À ce rythme, je vais manger mon pain blanc. »
Elle a récupéré sa pièce de cuivre plus une piécette, radieuse. Je lui caresse la tête, sa queue va s'arracher.
« Venger Pochi~ ? »
À chaque lancer de Tama, la foule acclame. Trois coups d'affilée en plein centre.
« Oh, ce p'tit bout va battre le record. »
« Moi je mise sur quatre sur cinq. »
« Moi je parie qu'elle s'arrête à trois. »
Les paris commençaient, mais Tama, insensible à l'ambiance, a enchaîné le quatrième et le cinquième tir.
Hélas, le cinquième a manqué. Mais avec des fléchettes truquées pour rater, quatre sur cinq, c'est déjà énorme.
« Une de ratée. »
« C'est déjà incroyable, Tama. »
Elle visait le sans-faute, tellement déçue qu'elle en a oublié d'allonger sa syllabe finale. Mais mes louanges l'ont requinquée. Elle se frotte la tête contre ma main qui la caressait, et brandit ses pièces devant Pochi en triomphant.
Pochi, piquée au vif par les deux pièces de cuivre et deux piécettes de Tama, veut retenter, mais le tenancier refuse les secondes chances à qui a déjà touché deux fois.
Les autres ont essayé aussi : Mia a touché une fois, personne d'autre n'a rien marqué. Liza s'entraîne parfois au javelot, mais elle a tout raté. Jojori-san m'a proposé d'essayer, mais je me suis abstenu.
***
Cette place ne propose pas que des armes et armures sanglantes, on y trouve aussi de la joaillerie fine, pierres précieuses et métaux nobles. Plus délicat qu'à Seiryu, mais comparé aux publicités télé pour les bijoux, ça fait un peu brut.
Profitant de l'occasion, j'ai proposé d'offrir à chacune un objet jusqu'à une pièce d'argent —
« Si c'est pour avoir un truc fait par le maître, avec plein d'amour dedans, je préfère. »
« Viande~ ? »
« C'est ça, nanodesu, je veux qu'il me grille de la bonne viande. »
« Le steak c'est bien, mais le yakiniku au gril, c'est encore mieux, nanodesu. »
« Crêpe. »
voulait sans doute me faire faire des bijoux, mais Tama a lancé le thème bouffe, suivie par Pochi, Liza, et même Mia a emboîté le pas côté appétit.
Lulu et Nana regardaient les bibelots, mais elles ont dit pareil qu' : elles préfèrent ce que je fais moi-même. Grâce à mes compétences de production, c'est facile, je vais leur faire des boucles d'oreilles ou des bracelets assortis.
La conversation sur la nourriture a creusé l'estomac, alors on a mangé dans un restaurant donnant sur la place. Comme on sortait de l'underground, j'ai pris une table en terrasse devant l'établissement. En commandant, Pochi a sorti : « Vite qu'on reparte en voyage pour manger la viande du maître » — sur le papier, ça sonne horriblement sordide. Pour une raison quelconque, tout le monde a acquiescé en partageant son sentiment, seul Jojori-san, qui ne connaît pas les circonstances, faisait une tête bizarre.
Le repas : pain noir, fromage, saucisse. Les nains y ajoutent de l'ale, c'est la coutume. La saucisse est grossièrement hachée, servie avec de la moutarde. Ça faisait longtemps, la moutarde. J'ai vérifié auprès de Lulu : plusieurs sortes de saucisses et de la moutarde sont déjà achetées. Bien joué.
***
« Pourquoi n'y a-t-il pas d'épées en mithril dans un village de nains ! »
Alors que je siropais mon thé au gingembre après le repas, cette engueulade m'est parvenue. Je me tourne : un type vêtu comme un noble réclame des comptes à un nain qui vend des armes sur un étal.
Même dans ce village de nains paisible, voilà qu'un scandale commence.