Leila retint machinalement son souffle. Le visage de Mathias, privé de son sourire en un instant, parut féroce et impitoyable.
« Je vais partir. »
Faute de courage pour l'affronter, Leila baissa les yeux sur la tasse de thé devant elle tandis qu'elle parlait.
« …… Quoi ? »
« Je partirai pour ne plus oser perturber le territoire de Votre Grâce. »
« Toi, où ça ? »
« N'importe où. »
Leila força ses mains tremblantes à se crisper. N'aie pas peur. Elle se réconforta, sachant que c'était inutile.
« Il y a d'autres endroits dans ce monde où je peux rester, en dehors d'Arbis. »
Elle se hérissa de piquants aussi acérés que l'insulte qu'elle avait reçue. Cela dû lui sembler trop pathétique et ridicule, car le duc ne répondit pas.
Elle n'aurait voulu rien de plus que de se lever et de partir sur-le-champ, mais le souvenir de l'été dernier traversa son esprit — le jour où il lui avait pris son chapeau pour avoir refusé de manger ce qu'il lui tendait, et l'avait jetée dans la rivière glacée. Elle ne pouvait pas se laisser finir comme ça une nouvelle fois.
Se raidissant, Leila avala d'un trait le café encore chaud. Elle parvint tout juste à réprimer une toux. Ce ne fut que lorsque le fond de la tasse apparut qu'elle put enfin respirer correctement.
« Leila. »
La façon dont il prononça son nom était si basse qu'elle en sonnait menaçante. Leila, raidie, sortit prestement la monnaie de son thé de son sac et la posa sur le bord de la table.
« C'est quoi, ça ? »
Mathias demanda avec un ricanement.
« C'est pour le thé que j'ai bu. »
Leila répondit en fixant toujours le bout de ses doigts.
« J'ai l'air d'avoir besoin de prendre l'argent du thé auprès de quelqu'un comme toi ? »
« Je n'en sais rien, mais je ne veux pas devoir à Votre Grâce une tasse de thé. »
Ses mains devinrent de plus en plus froides, jusqu'à ce que même sous ses ongles elles soient d'une pâleur mortelle. Pourtant, Leila voulait le faire comprendre. Ce n'était pas son monde où Leila Llewellyn était une parasite — Arbis.
« Lève la tête. »
« Non. »
« Lève la tête, Leila. »
« Ne me donne pas d'ordres. »
Leila dévisagea Mathias avec des yeux qui ne cachaient pas sa colère. Une soudaine audace téméraire effaça sa peur.
« Je ne suis pas la bonne de Votre Grâce. »
« Bonne. »
« Je peux bien loger à Arbis en tant que famille de l'oncle Bill et vous être à charge, mais cela ne fait pas de moi la bonne de Votre Grâce. »
« Ah bon ? Alors qu'es-tu exactement ? »
« …… Rien du tout. »
Les yeux de Leila s'ourlèrent faiblement de rouge.
« C'est comme ça depuis toujours, et ça le restera à jamais. »
Ses yeux verts embués de larmes le prirent en eux. Et avec lui en eux, elle osa le nier.
Mathias saisit tranquillement sa tasse de thé. Les souvenirs remontèrent du jour où il avait voulu étrangler Leila Llewellyn. Cet après-midi de fin d'été où il avait perdu la tête pour une femme insignifiante, roulant dans la boue, se sentant aussi souillé que son apparence en désordre.
Et s'il l'avait fait ?
Ce n'aurait probablement pas été aussi mauvais qu'à présent. Pas comme ça, emporté par des impulsions inexplicables, s'accrochant à une personne sans importance comme elle.
Mathias ramassa l'argent que Leila avait laissé et se leva. Puis il le laissa tomber lentement sur les genoux de Leila, qui restait assise.
« Reprends-le. »
Les yeux de Leila, levés vers lui, rougirent davantage. La fixant droit dans les yeux, Mathias y lança quelques-unes de ses propres pièces d'or.
« Celui-ci aussi. »
« Quoi……. »
« Tu devrais dire "Merci", Leila. »
Alors que Mathias esquissait un ricanement, les yeux de Leila devinrent encore plus clairs.
« Tu prends l'argent de Claudine comme ça. Avec gratitude, poliment. »
Leila remua les lèvres comme pour répliquer, mais aucun son n'en sortit.
« J'ai pris de ton temps, même si tu n'es pas ma bonne, alors je dois te verser une compensation appropriée. »
Même en serrant les dents, Leila ne put finalement retenir ses larmes.
« Si tu n'aimes pas ça, considère que c'est de la pitié pour une pauvre orpheline. »
Ses larmes qui tombaient ressemblaient à des éclats de gemme.
« Un type qui dit qu'il t'épousera par pitié parce que tu es pitoyable — et tu l'aimes — faire tout un plat pour quelques pièces avec ta fierté sans valeur ? C'est ridicule. »
Leila le dévisagea comme pour refuser de reculer, mais ses larmes emplirent ses yeux et coulèrent sans fin sur ses joues.
Ressentant un soulagement, Mathias quitta le café. Leila ne souriait jamais devant lui, mais elle ne pouvait jamais non plus retenir ses larmes.
S'il ne pouvait pas la faire sourire, la faire pleurer ferait l'affaire. Que ce soit des sourires ou des larmes, peu importait à Mathias. S'il ne pouvait donner que des larmes, il donnerait des larmes. Si c'étaient des blessures, alors des blessures. Au moins, ainsi, tu ne pourrais pas me considérer comme rien.
Avant de sortir du café, Mathias se retourna pour regarder Leila. Elle pleurait maintenant, ses lunettes ôtées et posées sur le bord de la table.
Alors qu'il sortait lentement du Musée d'Histoire Naturelle, Mathias espéra que Leila épouserait le fils du médecin le plus tôt possible et disparaîtrait de son monde. Et pourtant, Mathias espéra aussi que les larmes et les blessures qu'il lui laissait dureraient à jamais.
Le soleil se couchait déjà, mais Leila n'était toujours pas revenue à l'hôtel.
Kyle, qui s'était rendu à l'hôtel où logeait Leila pour dîner ensemble, quitta le hall le visage rempli d'inquiétude. Leila n'était plus une enfant, mais cette ville lui était inconnue. Et cette ville inconnue grouillait de gens mal intentionnés.
« Bref, cette petite n'a peur de rien. »
Kyle courut dans la rue, l'anxiété grandissante. Il avait cru qu'elle serait sûrement au musée, mais c'était déjà l'heure de fermeture quand il y arriva. Même après avoir cherché partout, pas de signe de Leila.
S'était-elle perdue ?
Kyle se mit à courir plus vite.
Ou avait-elle croisé quelque mauvais individu ?
L'horrible pensée qu'il ne voulait même pas envisager lui donna envie de s'effondrer sur place. C'est alors qu'il aperçut Leila. Elle se tenait devant la fontaine de la place du parc, au bout de la rue du musée. Absurdement, elle lançait des pièces vers la statue au centre de la fontaine.
« Leila ! »
Quand il cria son nom, Leila se tourna.
« Oh, Kyle ? »
Elle avait l'air perplexe, comme si c'était elle qui lui avait fait manquer un battement de cœur.
« Qu'est-ce que tu fais là ? »
Relevant ses cheveux mouillés de sueur, Kyle s'approcha d'elle.
« Pourquoi es-tu ici ? Et l'étude pour l'examen ? »
« C'est le problème en ce moment ? Vraiment……. sérieusement, toi……. »
Kyle agrippa les épaules de Leila et haleta bruyamment. Ses respirations métalliques mirent un long moment à se calmer.
« Ça va ? Tu veux t'asseoir ? »
Leila examina son visage avec des yeux inquiets.
Qui s'inquiète pour qui, en ce moment ?
Kyle posa ses mains chaudes sur le visage de Leila. Un rire creux s'échappa comme un soupir. C'est alors qu'il remarqua que ses yeux étaient un peu gonflés.
« Leila, tu as pleuré ? »
« Non. »
Son déni immédiat confirma qu'elle l'avait fait.
« Pourquoi as-tu pleuré ? »
« Je n'ai pas pleuré. »
« Qui t'a fait pleurer ? »
« Ce n'était pas ça. »
Leila sourit faiblement et repoussa doucement ses mains.
« Je viens de visiter le musée. J'ai fait un tour dans le parc, fait un vœu. »
« Un vœu ? »
« Ouais. J'ai entendu dire que les gens le font. »
Leila désigna la fontaine. Des gens aux visages rayonnants y lançaient des pièces et formulait des vœux.
« J'ai même souhaité que tu sois reçu en médecine. »
« On dirait qu'il faut que ça tombe dedans pour que ça marche ? »
Kyle pointa la cruche d'eau que tenait la statue et rit. Des soupirs s'élevèrent de ceux qui avaient raté leur lancer.
« Bien sûr que je l'ai mis dedans. »
Leila avait l'air fière.
« Je suis vraiment douée pour ça. »
« J'en suis sûr, mademoiselle. »
« Il est déjà l'heure du dîner. Tu as faim ? Faisons un vœu de plus avant d'y aller. »
Leila s'approcha de la fontaine avec une pièce d'or scintillante en main. Kyle la suivit, surpris.
« Leila ! Tu ne veux pas dire que tu lançais des pièces d'or là-dedans tout à l'heure ? Toi, l'économe, dans cette fontaine ? »
Au lieu de répondre, Leila lança la pièce de toutes ses forces. Mais elle rata. La pièce d'or heurta le bord de la cruche et rebondit à l'extérieur. Leila poussa un souffle stupéfait.
« Tu n'as pas dit que tu étais vraiment douée pour ça ? »
« Pourquoi ça arrive ? J'ai réussi tous les lancers avec les pièces normales ! »
« Combien de pièces d'or as-tu lancées exactement, au juste ? »
Kyle éclata de rire à nouveau face à ce comportement si peu typique de Leila.
« Bon. Puisque tu fais un don si généreux à la fontaine de Ratz aujourd'hui, j'en lancerai une aussi. »
« Lancer des pièces ? Non ! »
Quand Kyle sortit de l'argent, Leila devint sérieuse et saisit sa main.
« C'est du gaspillage ! »
« Tu dis ça après avoir lancé combien de pièces d'or ? »
« Cet argent-là, c'était okay de l'utiliser. »
« Il y a de l'argent qu'on peut utiliser et de l'argent qu'on ne peut pas ? »
« Oui ! »
Leila l'affirma fermement.
« Ne la lance pas. C'est du gaspillage. Si tu veux, achetons plutôt une glace avec. »
« Là, tu ressembles à la vraie Leila Llewellyn. »
Kyle haussa les épaules et remit la pièce dans sa poche.
« Allons-y, Leila. »
Sachant qu'elle refuserait, il lui tendit quand même la main, timidement. Leila la tapa légèrement comme un high-five et s'en alla d'un pas léger. Kyle la rattrapa en quelques grandes enjambées.
« Quel vœu as-tu fait ? »
« Pour que l'oncle Bill soit en bonne santé et heureux. Pour que tu entres à l'université et deviennes un grand médecin. Pour que je devienne une adulte décente. Tous réussis. »
« Et le dernier ? »
« Hein ? »
« Celui qui a raté. »
« C'est……. »
Le visage radieux de Leila devint soudain sérieux.
« C'est un secret. »
Elle secoua la tête obstinément et allongea la foulée. Kyle songea à insister, mais se contenta de rire gaiement.
« Mangeons quelque chose de bon, Leila. J'ai couru partout pour te chercher et je meurs de faim. »
Le Dr Etman soupira en ouvrant la porte de la chambre.
Lorsqu'il alluma la lampe, il vit sa femme allongée dans le lit. Elle était ainsi depuis que Kyle et Leila étaient partis pour Ratz passer l'examen.
« Le dîner est prêt, chérie. Allons-y. »
« Laisse-moi tranquille. »
Contrairement à son air apathique, sa voix portait une pointe acérée.
« Je comprends ce que tu ressens, mais……. »
« Non. Tu ne comprends pas. Le généreux et bon Dr Etman ne le pourrait jamais. »
Elle se redressa brusquement, les yeux brillants de colère.
« Toi aussi, tu aimais Leila. »
« Oui, je sais. Leila est une bonne fille. Si ce n'était pas pour toi et Kyle, je pourrais l'aimer pour toujours. »
« Son mariage avec Kyle ne change rien, chéri. C'est juste notre fils qui épouse la bonne fille qu'il aime vraiment. »
« Tu penses peut-être que je suis une snob irrecuperable, mais le mariage est une réalité. Tu laisses notre fils faire un mariage sous sa condition ! »
« Le monde change, chérie. La condition sociale sera bientôt une valeur dépassée. »
« Non. Jamais. »
Mme Etman rassembla ses cheveux détachés et les épingla soigneusement. Descendant du lit pour faire face à son mari, son visage affichait une force qui ne convenait pas à quelqu'un qui n'avait presque pas mangé depuis des jours.
« Dans un monde où les gens vivent, la condition ne disparaîtra jamais pour de bon. Si les titres disparaissent, autre chose divisera les gens par condition. »
« Chérie. »
« Et peu importe ce que cette mesure deviendra, le fait que Leila ne corresponde pas à notre Kyle ne changera jamais. »
Sur ces mots froids, Mme Etman bouscula son mari en passant.
Le Dr Etman, observant sa femme se diriger vers le jardin, adressa un faible sourire à la gouvernante qui se tenait là, mal à l'aise.
« Je suis désolé, Mme Becker. Veuillez débarrasser la table du dîner. »
Poussant un soupir silencieux, le Dr Etman suivit son épouse dans le jardin sombre.