Par la fenêtre de la calèche, où son regard s'était posé machinalement, Mathias aperçut Leila. Elle courait le long de la route, le visage illuminé d'un sourire éclatant qu'il n'avait jamais vu auparavant. Ses longs cheveux dorés flottaient au vent, détachés.
Inconsciemment, les doigts de Mathias se crispèrent. La destination de Leila semblait être l'homme qui marchait devant — le jardinier, Bill Leamer. Mathias, qui s'apprêtait à ordonner au cocher de ralentir, se contenta de serrer les lèvres. À ce moment-là, Leila avait déjà atteint son but.
Leila s'envola dans les bras du jardinier avec la légèreté de l'un de ses oiseaux.
L'homme la souleva sans effort. Tenue contre ce colosse, Leila semblait une enfant, tout simplement. Dans son étreinte, elle souriait comme si elle détenait la lumière la plus radieuse du monde, et le jardinier éclata d'un rire franc et tonitruant. À cet instant, la calèche qui le portait les dépassa.
Mathias détourn enfin le regard de la fenêtre. Il baissa les yeux sur sa main — celle qui avait failli s'étendre vers l'extérieur, celle qui semblait encore conserver la sensation et le parfum de ce jour.
Les fiançailles étaient imminentes.
Alors que le soulagement s'installait à cette pensée, la calèche franchit les grilles d'Arbis.
Le vœu de Leila s'était réalisé.
Avec le retour d'oncle Bill, tout allait bien maintenant.
Leila n'était plus seule, alors le chagrin du temps où elle avait dû devenir adulte, l'horrible souvenir de ce premier baiser, toute cette confusion et ce désespoir — tout cela devenait supportable. Entre-temps, les vents du matin et du soir s'étaient faits plus frais, les jours raccourcissaient, et une atmosphère de fête plus splendide que jamais commençait à emplir Arbis.
« Pff, n'm'en parlez même. Elles s'y mettent comme si elles voulaient cuisiner tous les plats du monde. »
Madame Mona, qui avait enfin trouvé le temps de passer à la forêt, grommelait l'air grave.
« Si elles font des fiançailles aussi grandioses, j'ai déjà peur de ce que sera le mariage. »
Madame Mona s'affala sur la chaise à côté de Bill Lemmer et se lança dans une plainte à pleine bouche. Leila, qui revenait de la traite des chèvres, l'accueillit le visage rayonnant.
« Patiente encore un peu, Leila. Une fois demain passé, je te gavirai de si bons plats que t'en auras la nausée. Combien qu'ils invitent d'invités, ils n'mangeront même pas la moitié de ce qu'on aura préparé. »
Madame Mona lui offrit un sourire bonhomme et bienveillant. Machinalement, Leila agrippa le devant de son chemisier.
La marque rouge que le duc avait laissée sur sa nuque ne s'était pas estompée après plusieurs jours. Chaque fois qu'elle l'apercevait dans le miroir, Leila frémissait de honte et d'humiliation.
« Les fiançailles, c'est déjà demain ? »
« "Déjà" ? Dis pas ça, Leila. Je prie juste pour que ce foutu… bref, pour que ces fiançailles passent vite. »
« Demain… »
Leila murmura tout bas, puis sourit à nouveau.
« Oui, madame. J'ai hâte. »
Comme pour effacer le souvenir du cauchemar, Leila tenta de sourire encore plus fort. Depuis ce jour, le duc n'était pas venu à la forêt une seule fois. C'était un soulagement.
« J'aime les biscuits au chocolat. Et le gâteau aux fraises des bois aussi ! »
« Que ce soit chocolat ou fraises des bois, j'en ai des montagnes. J't'en apporterai plein. »
« Comment je pourrai te remercier ? »
« Me remercier ? Mange beaucoup et grandi vite et bien. »
« Je serai grande comme oncle Bill ? »
« Oh, Leila. À ce rythme-là, tu te marieras jamais. »
Madame Mona éclata d'un rire franc et agita la main en se levant. Bill Lemmer, qui tressaillait des sourcils épais, finit par rire lui aussi.
Une fois Madame Mona partie, la soirée habituelle s'installa sur le cottage.
Après avoir dîné avec son oncle et rangé la maison, Leila rouvrit ses manuels délaissés. Elle voulait juste lire un peu avant de dormir, mais quand elle reprit conscience, l'aube pointait. C'était le jour des fiançailles du duc.
Leila, qui avait laissé ses lunettes sur le bureau, se frotta les yeux fatigués et s'approcha de la fenêtre. L'air frais de l'aube s'engouffra quand elle l'ouvrit.
À l'approche du matin, le ciel se teignait d'un bleu limpide, transparent. En songeant que cette couleur ressemblait au dernier bonbon au fond du sachet, Leila réalisa. Les yeux du duc étaient de ce même bleu que le bonbon.
Claudine avait choisi une robe rose pâle. Ornée de mousseline superposée à de la soie, elle la faisait paraître élégante et rayonnante, digne de la star de la soirée.
« Tu es vraiment magnifique, Claudine ! »
La comtesse Brandt, observant sa fille, s'écria, émue. Les servantes derrière elle arboraient la même expression.
Claudine offrit un sourire discret, une modestie de façade. Même alors, la fierté et la satisfaction dans ses yeux, tandis qu'elle contemplait son reflet, ne s'effaçaient pas.
C'était la décision de Claudine de tenir les fiançailles à Arbis. Elle l'avait proposé comme une marque de considération et de respect pour la maison Herhardt, mais plus que cela, elle voulait affirmer fermement sa présence en future maîtresse d'Arbis — Claudine von Brandt.
« Marie, cette fille est pas encore là ? »
Claudine demanda légèrement, se tournant vers sa servante.
« Elle devrait arriver d'un instant à l'autre… Ah ! Là, elle vient du jardin ! »
La servante, penchée à la fenêtre, rapporta en hâte. La comtesse Brandt porta le regard dans la direction indiquée, et ses sourcils se froncèrent. Leila Llewellyn gravissait l'escalier de marbre reliant le jardin de roses au manoir, un panier de fleurs à la main.
« Tu as rappelé cette fille ? Mon Dieu, Claudine von Brandt ! »
« C'est bon, Maman. »
Une lueur calme se posa dans les yeux bleus de Claudine.
« J'ai juste besoin de fleurs pour mes cheveux. »
« Pourquoi la faire venir exprès ? »
« Bah, d'une pierre deux coups. »
Claudine haussa les épaules et se retourna vers le miroir. Le visage qui s'y reflétait ne souriait plus.
« Autant recevoir les félicitations d'une vieille connaissance pendant qu'on y est, pour les fleurs. »
La résidence du duc bruissait d'excitation alors que les préparatifs s'achevaient pour accueillir les invités de la fête de fiançailles.
Leila entra par le passage des domestiques, à l'arrière du manoir. Elle s'était essuyé les pieds plusieurs fois, mais poser le pied sur le sol brillant comme un miroir exigeait encore de la prudence.
Claudine était allée jusqu'à envoyer une servante jusqu'au cottage pour faire appeler Leila. Au moment où elle avait reçu le message lui demandant de cueillir des roses pour sa coiffure, Leila avait compris. Ce que Lady Brandt voulait, ce n'était pas les fleurs.
En atteignant l'aile est du quatrième étage, où se trouvait la chambre d'hôte de Claudine, les pas de Leila ralentirent progressivement. Les phalanges de la main serrant le panier blanchirent. Son cœur battait la chamade, et ses lèvres ne cessaient de se dessécher.
Non.
Leila se le répétait, comme pour se convaincre.
Ce qui s'était passé cet après-midi où elle était tombée de l'arbre n'était qu'un malheureux accident. Peut-être le duc l'avait-il considéré comme tel. Oui. C'était sûr. Donc tout allait bien.
Alors qu'elle raffermissait sa résolution, Leila arriva devant la porte de Claudine. Elle frappa d'une main raide, et la porte s'ouvrit en coulissant sans à-coups.
« Bonjour, mademoiselle. J'ai apporté les roses que vous avez demandées. »
Leila offrit sa salutation polie habituelle. Claudine portait la même robe rose pâle que les roses apportées par Leila.
« Comment je suis ? Ça va ? »
Claudine s'approcha de Leila avec un large sourire.
« Oui, mademoiselle. Vous êtes magnifique. »
La réponse était sincère. Aujourd'hui, Claudine était belle comme une rose en pleine éclosion.
« J'étais si nerveuse, mais vous entendre dire ça me rassure. Vous croyez que le duc Herhardt me verra comme ça lui aussi ? »
« … Oui. »
Au nom de cet homme sur les lèvres de Claudine, le regard de Leila vacilla.
« Sans aucun doute. »
Même en ajoutant la réponse à la hâte, un léger tremblement persistait dans sa voix.
Elle se sentait comme une enfant qui a fait une bêtise. Cela avait été horrible pour Leila aussi, pourtant elle ne parvenait pas à chasser l'impression d'être une voleuse effrontée. Cette sensation rongeait le dernier lambeau de fierté qu'elle avait désespérément maintenu face à Claudine toutes ces années, la rapetissant.
Au signe de Claudine, la servante prit le panier de roses. Et comme si c'était naturel, elle tendit de l'argent. Plus que d'habitude, ce qui lacéra encore plus son cœur.
« Qu'est-ce que tu fais ? Prends-le, merci. »
La servante fronça les sourcils en grondant Leila qui hésitait.
Leila serra l'argent fort et baissa la tête. C'était un geste qu'elle répétait depuis l'enfance, il n'y avait aucune raison qu'il lui paraisse maladroit maintenant.
« Merci, mademoiselle. »
Heureusement, Leila parvint à une voix calme pour ses remerciements. Claudine, qui la dévisageait d'un air impassible, retrouva vite son sourire éclatant.
« De rien. C'est moi qui suis reconnaissante, Leila. Grâce à toi, les fiançailles seront parfaites. »
Sur ces mots, Claudine se détourna, signant la fin de la conversation.
Leila quitta la pièce en hâte, soulagée. Elle n'avait qu'une envie : fuir cet endroit inconfortable et étranger au plus vite, mais elle ne pouvait pas se permettre d'agir sans précaution.
Elle redressa ses vêtements, réajusta le panier, et accéléra le pas autant que le permettait la bienséance. Mais juste avant la sortie du passage des domestiques, elle tomba sur le duc qui montait l'escalier.
« Il semble que vous veniez en commission pour Lady Brandt, Leila. »
Hessen, le majordome derrière le duc, parla d'un sourire bienveillant.
Leila les salua poliment et se retira prestement sur le côté du couloir. Elle espérait qu'ils continueraient leur chemin, mais le duc s'arrêta net et la regarda de haut.
Leila, qui avait levé les yeux, rougit et baissa la tête plus bas. Leurs regards se croisèrent. Juste cela, et son cœur battit de travers. Le duc semblait parfaitement imperturbable. Comme s'il avait tout oublié. Comme un idiot.
Juste au moment où elle aurait voulu s'enfuir au risque d'être impolie, le duc la dépassa. Ce n'est qu'après que le bruit de ses pas se fut complètement éteint que Leila s'enfuit de la résidence du duc.
Après cela, la routine du jour se poursuit comme d'habitude. À l'approche du soir, les invités conviés à la fête de fiançailles commencèrent à affluer à Arbis, mais le cottage au cœur du domaine de chasse restait aussi paisible qu'un autre monde.
Là, Leila menait sa vie avec application.
Elle désherba le potager et nettoya l'enclos des chèvres. Elle mit le ragoût à mijoter pour le dîner et rentra le linge séché au soleil. Une fois tout fini, elle fit une promenade solitaire dans la forêt. Marchant sans but, elle parvint bientôt au bord de la rivière.
Leila grimpa dans son arbre préféré, un géant, et contempla en silence le paysage du soir par une journée d'été paisible. C'était beau. Les oiseaux s'envolant dans le ciel, la rivière Schulter teintée de rouge, l'annexe flottant sur l'eau comme un unique cygne blanc immaculé. Tout ce qui croisait son regard.
Alors que le soleil se couchait et que le ciel virait au bleu limpide du crépuscule, comme le bonbon bleu de ses souvenirs, Leila réalisa soudain. Les yeux du duc étaient exactement de cette couleur.
Tu avais les yeux de la couleur de ma peine.
Se sentant étrangement vide, Leila esquissa un petit sourire. C'est alors qu'elle perçut quelqu'un s'approcher brusquement.
« Kyle ! »
Apercevant le visage familier au pied de l'arbre, Leila s'écria, ravie.
« Comment tu savais que j'étais là ? »
« Tu aimes les promenades du soir en été, et chaque fois que tu fais une promenade du soir, tu viens toujours sur cette berge. »
La malice avait disparu des yeux de Kyle, remplacée par un regard plus profond, plus doux que d'habitude. Le trouvant un peu inattendu, Leila le regarda en silence. Le bruissement des feuilles dans le vent, de l'autre côté de la rivière, s'infiltré dans le silence entre eux.
« Leila. »
Après un long moment, Kyle entrouvrit les lèvres. Leila inclina légèrement la tête en réponse.
« Épousons-nous. »
Les mots, irréels dans leur réalité, portés par la brise douce du soir. Tandis que Leila fixait le vide comme en rêve, Kyle le répéta, plus fort cette fois.
« Épousons-nous, Leila. »