Elmer arriva devant le bâtiment de brique d'un seul étage portant le numéro « 15 », tel qu'il l'avait vu lors de son entreprise surnaturelle, une heure plus tôt, ou quelque chose dans ce genre.
Il n'y avait plus la brume inquiétante, mais il était sûr d'être au bon endroit. Enfin, le panneau routier au début de l'intersection menant dans cette rue l'aidait à s'en assurer.
Maintenant, contrairement à avant, il pouvait entendre les bruits forts provenant des ouvriers et des gens fouillant dans les rues, les sabots des chevaux de trait cliquetant sur les pavés, ainsi que les klaxons des voitures à vapeur qui se frayaient un chemin dans ce secteur.
Ces voitures, cependant, ne ressemblaient en rien à la voiture à vapeur qu'il avait vue plus tôt ce matin garée devant le bureau.
Leurs chaudières étaient plus grosses, leurs jantes en métal brut, et même si elles avaient des capots dorés, elles pâlissaient encore face à celle qu'Elmer croyait appartenir à son nouvel employeur.
La vue de ces voitures accentua presque sa légère angoisse, née au bureau de la coïncidence entre le travail qu'il avait accepté et son moment de besoin. Bien que la nervosité persistante pour ce qu'il allait faire en entrant dans le bâtiment prenne le pas et repousse cette angoisse.
Elmer n'avait aucune idée de quelle porte de l'immeuble menait à la chambre du garçon en salopette, et il ne pouvait pas frapper à toutes les portes composant l'intérieur du bâtiment. Il pensa donc se faciliter la tâche en utilisant son ouïe accrue pour écouter quelle pièce exacte contenait les bavardages des enfants Anna et Olly.
Après avoir longuement réfléchi pendant le trajet en voiture à la meilleure façon d'utiliser son ouïe, il avait remarqué que lors de son combat contre la malédiction de Lev, il avait pu affiner son audition et la concentrer sur le seul cimetière.
Ce n'avait même pas été tout le cimetière en vérité, car il n'avait réussi à entendre que les cris de la malédiction, les chuchotements du talisman et sa balle quittant le canon.
Eddie lui avait dit que ses capacités lui seraient naturelles, et maintenant qu'il l'avait déjà confirmé, Elmer choisit de reproduire la façon dont il s'en était servi lors de son dernier combat pour chercher la pièce précise qu'il visait. Il ne pouvait pas s'imposer le vacarme sans fin composant ce quartier, cela lui aurait probablement brouillé le cerveau.
Le seul problème avec l'utilisation de cette capacité, c'est que je m'endors… Pourquoi une limitation aussi redoutable… ? Bon, on ne peut jamais comprendre le surnaturel, hein… ?
Elmer jeta un coup d'œil au sac d'argent qu'il tenait, puis, avec un soupir, entra dans l'immeuble.
Le couloir ne faisait rien pour démentir l'impression de délabrement qu'Elmer portait sur l'immeuble depuis sa divination ; au contraire, il l'aggravait même.
C'était silencieux et un peu trop sombre pour l'intérieur d'un bâtiment en plein jour, et ses murs avaient des lignes qui rampaient et s'entrelacaient aussi loin qu'elles le pouvaient.
Comment le propriétaire pouvait-il encore laisser des gens y habiter ? Qu'arriverait-il si des gens étaient à l'intérieur et que la maison s'effondrait soudain sur eux ?
Bref, il ne voulait pas être dans le bâtiment si une telle chose arrivait, alors il monta les escaliers en vitesse et arriva à l'étage supérieur.
Il avait agi uniquement sur son intuition.
Lors de sa divination, la chambre du garçon en salopette lui était apparue comme un endroit en hauteur. Il avait cette petite certitude parce qu'il était une personne qui logeait dans une chambre à l'étage supérieur d'un immeuble, et la disposition de l'espace dans sa divination était quelque peu similaire à la sienne.
Il y avait quatre portes ici, mais même s'il y en avait eu moins ou plus, leur nombre n'aurait rien changé à son plan. À moins qu'il n'y en ait eu une seule.
Elmer inspira profondément pour se calmer, puis entreprit de répéter les procédures qu'il suivait à chaque fois qu'il ouvrait son ouïe.
Il détendit son corps, puis, par la force de son esprit, il contraignit ses oreilles à n'écouter que ce qui composait cet étage supérieur.
Ses battements de cœur ralentirent considérablement, et à chaque pulsation qu'il pouvait maintenant entendre distinctement, il sentit ses paupières se fermer lentement.
Il ne pouvait pas se laisser dormir, alors il accéléra ses actions et élargit légèrement sa portée auditive, juste assez pour qu'elle englobe tout l'étage sans aller au-delà.
Soudain, un ronflement tonitruant jaillit de la première porte à sa gauche sur laquelle il avait concentré son attention, et il fit un excellent travail pour perturber la paix qui l'enveloppait et réveiller en sursaut son soi qui s'assoupissait progressivement.
Avec un soupir pour calmer le choc soudain qui l'avait envahi, Elmer déporta son attention vers la porte suivante, mais le son provenant de celle-ci le laissa encore plus perplexe, au point qu'il se retrouva à s'en approcher instinctivement.
Il entendit les grincements des ressorts métalliques d'un lit bougeant dans une sorte de rythme, comme si quelqu'un sautait dessus. Puis, en concentrant davantage son attention, il perçut le son d'un homme gémissant doucement, comme s'il souffrait.
Au début, Elmer ne put pas vraiment mettre le doigt sur pourquoi ces sons faisaient frémir son corps légèrement au lieu de l'endormir, mais dès qu'il entendit les gémissements plaisants d'une femme, il comprit vite ce qui se passait dans la pièce, et en conséquence, il recula de quelques pas dans un état second, faissant presque mettre fin à son ouïe augmentée.
Qu'est-ce que je viens d'entendre… ? En plein jour pendant que les autres travaillent… ?
Elmer sentit son visage rougir en imaginant un instant ce qui se passait dans la pièce, mais il chassa immédiatement la pensée d'un frisson et porta son ouïe sur la dernière porte à sa droite.
Il espérait que celle-ci pâlisse face à celle sur laquelle il venait de se concentrer, et en tendant l'oreille, il fut gratifié de quelque chose de bien mieux : les voix familières de ceux qu'il cherchait.
Elmer coupa net l'amélioration de son ouïe, et, sur une expiration, s'approcha de la porte et frappa.
Peu après, elle s'entrouvrit et ce fut un garçon aux cheveux blonds rêches et un peu plus petit que lui qui apparut devant lui.
Il portait sa salopette, remarqua Elmer, mais cela n'aurait eu que peu d'importance même s'il avait porté une autre tenue. Après tout, il avait vu les traits du garçon lors de sa divination.
« Euh… Qui êtes-vous, monsieur ? » demanda le garçon, sa voix faible et teintée de politesse. Bien que ce ne fût pas ce qui fit se froncer les sourcils d'Elmer instantanément.
Tu ne sais pas à quoi je ressemble… ? Alors comment as-tu réussi à hanter mon rêve… ?
Elmer eut une brève pensée interrogative, mais la garda pour lui en apercevant les enfants, Anna et Olly, qui semblaient remplir une petite boîte avec les allumettes qu'ils avaient préparées.
Ils s'apprêtent à partir travailler… ?
Elmer soupira et reporta son regard sur le garçon devant lui, qui avait les sourcils levés par la confusion que, pensait Elmer, provoquait son apparition soudaine.
Il ne dit rien de sa confusion sur la façon dont le garçon avait hanté son rêve et se contenta de baisser le menton vers le sac dans sa main. Ce geste fit retomber illico les sourcils arqués du garçon quand il le vit.
Le garçon sortit immédiatement de la porte et la referma derrière lui.
« Vous… Vous êtes… »
« Je suis, » dit Elmer, coupant court au bégaiement du garçon. « Voici votre argent. » Il leva le sac vers le garçon.
« Mais, » le garçon bredouilla à nouveau en saisissant le sac et en le passant au crible du regard, « je ne pensais pas que vous l'apporteriez vraiment. »
Les lèvres d'Elmer tressaillirent. « Pourquoi ne l'aurais-je pas fait ? Tu m'as presque tué dans mon rêve. »
Le garçon leva les yeux vers lui, son visage se crispant comme si une peur le mordillait.
« À propos de ça… » Il s'inclina soudain, faisant hoqueter la respiration d'Elmer un instant. « Je suis désolé. Vraiment. Je ne sais pas ce que l'homme a fait. Je lui ai juste payé pour hanter le rêve de celui qui avait pris l'argent. S'il est allé trop loin, je suis vraiment désolé. »
La tête d'Elmer pencha sur le côté.
Le rituel n'avait pas été fait par toi, je vois… Mais, gamin, devrais-tu même t'excuser… ? Tu devrais assumer ce que tu as fait pour survivre, pas demander pardon…
« C'est bon, » dit Elmer, et l'inclinaison du garçon se défit. « Toutefois, j'ai une question. Qui as-tu payé ? »
Il voulait aussi demander si le garçon avait vraiment volé l'argent, mais il décida de laisser tomber.
Le garçon survivait à peine comme ça, cela n'avait pas d'importance s'il avait volé l'argent ou non, Elmer le soutenait pleinement dans son utilisation.
Et puis, si le garçon allait rendre l'argent, cela lui ferait probablement plus de mal que de bien. Le propriétaire voudrait le punir pour le vol en lui-même, et Elmer avait le pressentiment que ce serait tout sauf léger. Anna et Olly en subiraient aussi les conséquences. Mieux valait qu'ils utilisent l'argent et basta.
« Un chasseur de rêves, il s'est appelé, » répondit le garçon. « Ils s'appellent tous comme ça. Ils sont toujours à la Place du Temps. »
Elmer acquiesça en silence. Il aurait adoré leur rendre visite pour voir comment ils procédaient exactement, car cela semblait une capacité bien pratique, mais il avait un travail à faire. Rencontrer les chasseurs de rêves devrait attendre.
« Comment as-tu découvert où j'habitais, au fait ? » demanda soudain le garçon, et Elmer cligna des yeux comme s'il était perdu.
Mais il réprima vite sa surprise et sourit.
« J'ai payé quelqu'un de mon côté. » La tête du garçon pencha sur le côté, perplexe, et Elmer s'éclaircit la gorge. « Vous devriez leur acheter ce qu'ils veulent manger. Au moins cela devrait suffire maintenant pour que vous puissiez subvenir un peu à vos besoins. Aussi, la toux de votre frère devient plus chronique, veillez à la soigner à temps. Ce n'est bon ni pour sa santé ni pour ceux qui sont toujours autour de lui. »
Les paroles d'Elmer ne laissèrent le garçon que plus abasourdi, évidemment parce qu'il semblait en savoir tant sur eux. Mais il ne s'embarrassa pas à clarifier quoi que ce soit et quitta simplement l'immeuble, laissant le garçon derrière lui, incapable d'articuler le moindre mot à son adresse.
En sortant du bâtiment, Elmer aurait adoré aspirer goulûment l'air frais du jour, mais il savait mieux que de respirer une grande quantité de la toxicité qui tachait le Quartier des Marchands.
Alors, il tapa simplement sur son sac de ceinture et marmonna : « Au suivant. »