Du coup, devenir Ascendant vous place automatiquement au rang de l'Échelon des mal-nés…
Elmer avala sa salive. Il put aussi voir comment les classements des Échelons se mêlaient au type de missions proposées.
L'Échelon des mal-nés prenait les missions de bas grade, l'Échelon inférieur celles de haut grade, et l'Échelon supérieur les missions de grade spécial.
Il se demandait quelles sortes de personnes étaient classées à l'Échelon supérieur, et quel sommet quelqu'un devait atteindre pour y parvenir.
'À quel Échelon seraient ces prêtres… ?'
« L'Échelon des mal-nés est le plus saturé des Échelons d'Ascendants, car l'Échelon inférieur et l'Échelon supérieur réunis ne comptent que dix personnes, composées des Échelons six à dix pour l'inférieur, et de un à cinq pour le supérieur. »
Juste dix… ? Les sourcils d'Elmer se haussèrent. « Pourquoi ? » lança-t-il sa pensée.
Mademoiselle Edna secoua la tête. « C'est une information que seule l'Église connaît. Mais croyez bien que tout ce que fait l'Église vise à empêcher la corruption et la folie de souiller ce monde. Les décisions du Synode sont ce qui nous maintient en contrôle. »
Elmer en doutait. Les Églises étaient sûrement tout aussi mauvaises que ces êtres douteux qu'elles appelaient Dieux.
Il en était venu aussi à douter de la nature même de l'existence de ces êtres divins après avoir lu le journal de Col Fitzroy.
Les Dieux n'existaient pas en 507, alors il sentait qu'il y avait quelque chose de louche les concernant, mais les questions qu'il avait à ce sujet n'étaient évidemment pas du genre auxquelles Mademoiselle Edna pouvait répondre, alors il choisit de se concentrer sur celles qui relevaient de ses compétences.
« Et les corrompus ? Qu'est-ce que c'est ? » demanda Elmer, ramenant Mademoiselle Edna là où elle avait arrêté ses réponses à sa question initiale.
« Ce sont ceux que le Synode des Églises a qualifiés de fous, » répondit Mademoiselle Edna. « Et ils composent la plupart des missions confiées à l'Échelon inférieur. »
« Vous avez déjà rencontré un corrompu, Mademoiselle Edna ? » Elmer se rappela quelque chose que Mademoiselle Edna lui avait dit sur elle-même, et il lança ces mots sans hésiter.
« Moi ? »
« Oui. Je me souviens que vous avez mentionné être Échelon 10 une fois. »
« Ah, j'ai dit ça, hein ? » Elle poussa un soupir. « Je n'en ai pas fait l'expérience, » dit Mademoiselle Edna, et Elmer cligna des yeux. « Je ne suis pas faite pour le terrain. »
L'expression d'Elmer s'affaissa. « Qu'est-ce que ça veut dire ? »
« Ça veut dire que je ne prends pas de missions, Monsieur Elmer. Je préfère mes journées ici, en simple greffière qui les distribue. »
Elmer savait qu'il ne pouvait pas deviner que sa raison de devenir Ascendant était l'argent des missions de chasseur de primes, car il pensait que tout le monde ne devenait pas Ascendant pour ça. Certains avaient peut-être juste pris les élixirs parce qu'ils étaient séduits par la perspective du surnaturel.
Mais encore, à moins qu'elle n'ait fait partie du bureau bien avant de devenir Ascendante, elle a dû probablement entrer dans ce bâtiment pour la même raison que lui — devenir chasseur de primes. Ou était-elle venue directement postuler pour un poste de greffière ? Le salaire d'un poste de greffière était-il supérieur à celui des missions de chasse ?
Il y avait tant de déductions possibles qu'Elmer ne pouvait pas en identifier une précise. Mais c'était soit ça, soit elle avait rejoint ce bureau d'une manière complètement différente.
« Le salaire du poste de greffière est-il meilleur que celui des missions de chasse ? » décida de demander Elmer.
Mademoiselle Edna inclina brièvement la tête avant de laisser échapper un rire étouffé. « Oh non, Monsieur Elmer. Comment pourrait-il en être autrement, » dit-elle. « L'argent n'est pas la raison pour laquelle j'ai choisi de ne pas aller sur le terrain, c'est la sécurité. Je ne veux pas mourir. »
Le cœur d'Elmer battit plus fort un instant, comme si une matraque s'était abattue sur lui. Elle avait prononcé ces mots avec une telle légèreté, mais ils portaient indéniablement la gravité que le mot « mort » revêt.
Personne ne voulait mourir — lui y compris. Mais le terrain était sa vocation, sa seule option. Il ne pouvait pas laisser son esprit comparer sa situation à celle de Mademoiselle Edna, qui n'avait peut-être pas traversé la même chose que lui il y a cinq ans. C'était le seul moyen d'aider sa sœur, et soit il y arrivait, soit il mourait en essayant — cette dernière option étant tout à fait inacceptable.
« Vos questions étaient plus de deux, Monsieur Elmer, » le ramena Mademoiselle Edna avec le ton doux qui caractérisait sa voix. « J'ai passé un peu plus de trente minutes ici. Je n'en prendrai pas davantage. » Elle sourit doucement.
Elmer avait déjà l'intention de la laisser tranquille, sa deuxième question ayant déjà été amalgamée à la première, mais elle n'avait pas fini.
« Les missions de grade spécial, » appela Elmer pendant qu'elle saisissait son sac Gladstone pour le poser sur ses genoux. « Vous n'en avez rien dit. »
Mademoiselle Edna posa les yeux sur lui un instant avant de les détourner pour saisir ses lunettes et les glisser dans le sac. « C'est que je ne peux pas. » La tête d'Elmer pencha légèrement sur le côté. « Les Ascendants de l'Échelon supérieur sont tous des dirigeants ou des personnes respectables de l'Église. Le genre de missions qu'ils prennent ne passe pas par le bureau. Je ne donne ici que des missions de grade haut ou bas. »
Des dirigeants de l'Église… ? Elmer fronça légèrement les sourcils. Il avait remarqué dès la première fois qu'il avait vu Mademoiselle Edna qu'elle semblait bien différente de ce qu'il imaginait les Ascendants être, d'après son expérience de cinq ans plus tôt. Mais maintenant, il commençait peut-être à comprendre pourquoi.
S'il supposait que toutes les Églises partageaient le même ordre de classement pour les Ascendants, alors, les dirigeants de l'Église du Temps composant l'Échelon supérieur de la Voie du Temps, il pouvait en déduire la même chose pour l'Église des Âmes, ce qui l'amenait à penser que ces prêtres qui l'avaient attaqué, lui et Mabel, cette nuit-là, étaient très probablement classés à l'Échelon supérieur de la Voie des Âmes.
'Comment osaient les dirigeants d'une Église faire ça à Mabel et à moi… ? Je vais tous les détruire…'
« Monsieur Elmer. » L'appel lui parvint étouffé, mais fit l'effet de le tirer des eaux de la rage où il sombrait avant qu'il ne s'y noie complètement. D'une inspiration vive, il vit Mademoiselle Edna déjà sur pied. « Pourriez-vous signer maintenant. » Mademoiselle Edna désigna l'alignement des trois portes derrière elle, après qu'Elmer eut acquiescé en s'excusant. « J'irai là-dedans chercher les quarante pour cent de l'honoraire qui a été déposé pour la mission. Vous devriez les utiliser pour acheter ce dont vous aurez besoin. »
'Ce dont il aurait besoin ? Il ne connaissait rien à l'exorcisme, qu'est-ce qu'il saurait acheter.'
« Ne vous en faites pas. Je vous donnerai l'adresse d'un de mes collègues. Il vous vendra le matériel d'exorcisme dont vous aurez besoin. » C'était presque comme si Mademoiselle Edna avait lu ses pensées, mais c'était juste son expression qui l'avait trahie.
Elmer acquiesça une nouvelle fois, et Mademoiselle Edna s'en alla vers l'alignement des trois portes derrière le bureau.
Elmer détailla les symboles énochiens gravés sur les deux portes de droite. S'il s'était concentré sur l'apprentissage de l'énochien, il aurait pu déchiffrer ce que signifiaient exactement ces symboles sur les portes. Mais pour l'instant, il lui manquait encore assez de connaissances à ce sujet. Quand il en aurait, il réessaierait.
Il se pencha vers le bureau et posa les yeux sur le document d'accord.
Lundi 23 octobre 1543
* * *
La respiration d'Elmer se coupa un instant lorsqu'il nota la date en tête du document, juste sous le symbole du bureau de l'Œil Luisant, et il passa une paume sur sa poitrine. Il ne lui restait que cinq jours avant que les effets de la potion ne s'estompent.
Outre la peur des victimes que feraient les Égarés l'attaquant, ce qui le tourmentait davantage, c'était ce que son propriétaire ferait s'il n'avait pas rejoint la Voie du Temps d'ici là. L'homme le dénoncerait probablement, et cela nuirait à sa capacité de rester dans cette ville.
Si cela arrivait, il pourrait simplement essayer de se cacher quelque part dans la ville, mais il doutait qu'il parviendrait un jour à échapper à un Ascendant de l'Échelon inférieur le traquant une fois qu'il aurait été étiqueté comme corrompu. La meilleure chose était de trouver cette Torche du Sorcier.
La mission de Lev ne devait pas durer au-delà de ce soir.
Elmer se mit à lire les mots écrits sur le papier.
Je, Lévi Harold, de mon plein gré, ai publié une mission au bureau de l'Œil Luisant pour demander les services d'un chasseur de primes. Je confirme que le bureau ne m'a fait que mettre en relation avec un chasseur de primes prêt à accepter la mission, et ne saurait en aucun cas être tenu responsable de tout incident qui pourrait ou non survenir pendant ou après la mission. Je m'engage à respecter l'accord, et à verser un acompte initial de quarante pour cent du total de 1000 mints requis pour la mission.
Mon adresse, au cas où le chasseur de primes qui prend la mission me chercherait, est Chambre 2, Appartement n° 12, rue B-2, faubourg Nord-Est.
Signé : Lévi Harold
Signé :
'Mille mints…?! L'intelligence d'Elmer chuta brièvement à la vue de ce montant absurde. Lev pouvait-il vraiment se permettre ça en travaillant comme prêteur sur gages…?'
Elmer était encore chancelant dans ses pensées quand le bruit d'une porte qui se fermait devant lui parvint à ses oreilles.
Il posa vivement son stylo sur le papier et signa, avant de s'éclaircir la voix en se redressant et en relevant les yeux vers Mademoiselle Edna qui était maintenant devant lui.
« Très bien. » Elle prit le papier et lui tendit des billets avec le chiffre cinquante imprimé sur le bord supérieur gauche, maintenus ensemble par une bande de banque, en échange. « Ça fait quatre cents mints. Vous recevrez les six cents restants de votre employeur une fois la mission terminée. » Elle prit le stylo qu'Elmer avait posé sur le bureau et griffonna une adresse sur un petit bout de papier. « Allez ici. C'est l'adresse de mon collègue. »
Elmer glissa l'argent dans son sac, sa main touchant le revolver étalé à l'intérieur pendant une seconde. Il s'était de quelque façon trouvé habitué à emporter cet artefact mystique partout où il allait.
« Merci. » Il s'inclina devant la femme élancée après avoir pris le papier qu'elle lui tendait et récupéré sa licence, les rangeant tous deux dans son sac. Puis il se tourna pour partir.
« Monsieur Elmer, » l'appela Mademoiselle Edna et il se tourna sur le côté pour apercevoir son visage avec un sourire. « Faites en sorte de rester en vie, voulez-vous ? »