Elmer traîna la table de chevet jusqu'à lui dans l'espoir de pouvoir l'utiliser un peu plus confortablement depuis l'endroit où il était assis, au bord du cadre du lit.
Il s'était agenouillé, tenu debout et allongé par terre rien que pour arriver à cet instant — rien que pour enfin achever la traduction — et cela lui avait sans nul doute pris tout le temps dont il disposait, avec le peu de sommeil qu'il avait réussi à s'accorder en deux jours.
Ses yeux étaient lourds et son corps faible, mais il ne pouvait pas se permettre de s'endormir maintenant — cela, il le ferait après avoir parcouru tous les mots traduits du journal qu'il avait consignés dans son cahier.
Une goutte d'eau tomba de la pointe de ses cheveux sur sa poitrine nue, arrachant à Elmer un grognement faible tandis qu'il se remettait debout. Il se traîna de l'autre côté de la pièce pour remettre une fois de plus sa serviette à contribution sur sa tête, en espérant qu'elle sécherait toute l'eau qui se cachait juste au-dessus de son cuir chevelu cette fois.
Une fois qu'il en eut fini avec la serviette, il plongea les doigts dans les broussailles brunes et hérissées qui lui tenaient lieu de cheveux, et les ébouriffa. L'humidité s'attardait encore, quoique bien moindre qu'auparavant. Il en fut assez satisfait. Du moment que rien ne tomberait de sa tête pour mouiller son cahier, tout allait bien.
Il prit un instant pour contempler la pleine lune tout en écoutant les faibles chuchotements du vent sifflant et le crissement occasionnel des grillons — les seuls sons qui existaient à cet instant dans le monde étroit qu'était Tooth and Nails.
Il était très probablement bien plus de vingt-trois heures, supposa-t-il d'après ce qu'il avait entendu sur le couvre-feu.
L'empereur Uriel Fitzroy avait voulu endiguer le déluge de crimes qui submergeait l'empire de Fitzroy, aussi avait-il imposé un couvre-feu à l'échelle de l'empire, stipulant que nul ne devait être vu dans les rues une heure avant minuit, sous peine d'être dûment puni par les hautes autorités.
Elmer comprenait à présent pourquoi la licence des chasseurs de primes avait été mise en place. Pour des gens dotés du genre de pouvoirs qu'on prêtait aux Ascendants, de simples agents de police n'auraient probablement pas les moyens de les punir de contrevenir à la loi.
Les prétendus bons, certifiés par l'Église, ne feraient aucun mal ; mais si d'une façon ou d'une autre ils perdaient la raison et le droit chemin, comme le libraire Reynold Dickinson lui avait dit que faisaient les Ascendants, alors c'est de là que naîtrait la révocation de leur licence, les plaçant tous sur une sorte de liste noire de l'Église, spécula Elmer.
C'était hypocrite en vérité, vu que ceux qui avaient le pouvoir d'endiguer les crimes étaient eux-mêmes des criminels, se livrant à certains des actes les plus odieux que l'homme connaisse, tels que la corruption, l'enlèvement et la violence. Des deux derniers, Mabel et lui avaient été victimes.
Elmer sentait la corruption qui le souillait peu à peu du fait de sa suite d'actions actuelle, mais il ne pouvait pas s'en soucier moins.
C'était ainsi que fonctionnait le monde dans lequel il s'était égaré — cela n'avait rien à voir avec ce que Meadbray avait été pour lui. Malgré cela, tant que le savoir capable d'aider Mabel était enfoui quelque part au fond de cette fange, il continuerait à s'y plonger comme un porc dans la boue, jusqu'à ce qu'il s'empare de ce qu'il voulait.
Mais à travers toutes ces réflexions dans lesquelles Elmer s'était vautré, quelque chose caressa sa curiosité. C'était sans doute du simple bon sens que tous les Ascendants ne deviendraient pas chasseurs de primes, et que parmi ceux-là, bon nombre auraient eux aussi pris la voie illégale. Comment allait-on jamais les punir des méfaits qu'ils auraient pu commettre ou commettraient, s'ils n'étaient pas liés par la licence de l'empereur et du Synode des Églises ?
La réponse à cela n'était de toute évidence pas écrite sur la lune argentée qu'il contemplait. C'était juste une perte de temps d'y penser, et cela ne ferait que le fatiguer davantage.
Et justement, il bâilla, prouvant que son soupçon était fondé.
Elmer soupira et fit claquer ses lèvres, puis se détourna du battant relevé de sa fenêtre et regagna sa position initiale au bord du cadre du lit.
Il rapprocha le petit bougeoir, permettant à la flamme qui vacillait sur sa bougie à demi fondue de jeter une lueur suffisante sur son cahier, et de faire apparaître à sa vue les mots qu'il avait traduits du journal énochien.
1re page
Essai, essai, un, deux, ici Col Fitzroy. Hé, les singeries d'Alicent avec son microphone déteignent sur moi. Elle a besoin de baisser le volume de cet engin.
Attendez ! Ça alors. J'ai oublié de commencer par la date. Je vais la mettre ici, alors. Ah, vais-je devoir faire ça chaque fois que j'écris un nouveau jour ? Je déteste me rappeler la date, cela ne fait que me faire remarquer que je vieillis. Non, je ne peux pas. Mais puisque c'est la première page, je mettrai une date ici, en homme honorable que je suis, et juste parce que c'est mon anniversaire.
25 janvier, an 507.
Voilà. C'en est fini des dates.
Ah, oui. Le but de ce journal ? Je n'en ai aucun. Cela semble simplement amusant. Mais écrire dans ces symboles étranges rend la chose difficile à apprécier. Je sais que je vais l'apprendre assez vite, cela dit ; après tout, je viens de voler le livre à Raph. Père le lui a offert en cadeau, il vient du musée du baron Gregor.
Je me demande pourquoi Raph avait réclamé un livre de traduction pour une langue dont nous ne savons rien.
Oui, je sens un mystère. Ce jeune homme ne fait jamais rien sans raison. Il doit cacher quelque chose et je vais découvrir quoi.
* * *
Les sourcils d'Elmer se plissèrent en arrivant au bout de la première page. Il avait soupçonné, à l'aspect du journal, qu'il datait de loin, mais il ne s'attendait pas à ce que ce fût aussi loin.
An 507 ? On était actuellement en l'an 1543, ce qui donnait au journal plus de mille ans.
Comment avait-il survécu jusqu'à maintenant ? Son encre passée et ses pages perdues n'étaient sûrement pas à la hauteur de sa longévité. Il aurait dû être bien plus abîmé.
Peut-être que quelqu'un l'avait conservé ? Elmer secoua la tête. Pour qu'une personne fasse cela, il faudrait qu'elle soit immortelle, et c'était en aucun cas possible. Transmis de génération en génération, sans doute ? Alors comment avait-il fini dans une librairie ? Le libraire semblait n'en rien savoir, donc il n'était de toute évidence pas de la famille qui aurait pu maintenir le livre en vie — s'il en existait une.
La tête d'Elmer battit à force de réfléchir, ce qui le fit renoncer sur-le-champ. Il savait toujours quand les réponses qu'il cherchait ne viendraient jamais de son seul raisonnement, et c'était l'un de ces moments. De plus, il était même trop fatigué pour se forcer.
Il tourna à la page suivante.
2e page
Raph l'a découvert ! Il a découvert que j'avais pris son livre de traduction. Maintenant il va falloir que je recopie vite les traductions quelque part pour pouvoir lui rendre son livre.
Mais il n'est pas le seul à avoir découvert quelque chose. Je l'ai surpris entrant dans l'un des sous-sols du château et je l'ai épié. Il fait une sorte d'étrange recherche ou expérience. Il y avait dans ce sous-sol beaucoup de choses que je n'avais jamais vues.
Mon frère cadet devient-il fou ? Père est-il au courant de l'état mental de son fils ?
Je vais continuer à veiller sur lui, en frère aîné honorable que je suis. Dès que je remarquerai ses yeux luire de rouge derrière ces verres ronds qu'il porte, comme les monstres de fiction des histoires que mère nous lisait, je deviendrai son sauveur. Alors il me devra quelque chose.
Ah, j'ai failli oublier d'écrire ceci. Il appelle cette langue l'énochien. Drôle de nom. Je suis aussi un peu meilleur pour écrire dans ces symboles maintenant. Les phrases simples sont devenues faciles, place aux complexes.
* * *
'Des verres ronds…' Elmer tira sur les siens, avant de se frotter les yeux fatigués et de les porter à la page suivante.
3e page
Mon humeur est gâchée. Père m'a convoqué pour la première fois à la séance du parlement de l'empire et m'a annoncé comme le prochain empereur.
Je savais que cela arriverait. Je m'y attendais puisque j'étais l'aîné mais, tout de même, n'aurait-il pas pu choisir Raph à la place ? Je déteste la politique, et Raph est plus intelligent que moi. Peut-être que si j'arrive à convaincre mon frère de le faire, père me laissera tranquille.
Oui. Je vais convaincre Raph.
Raph a dit non, maintenant mon humeur est pire. Je vais aller embêter Alicent.
* * *
'Laissez cette pauvre fille tranquille…' Elmer avait l'impression de lire un livre d'histoires et, même s'il y prenait un certain plaisir, il espérait qu'au moment d'arriver à la dernière page disponible qu'il avait traduite, quelque chose pouvant l'aider dans sa propre vie surgirait. Sinon, il aurait simplement gâché des jours de sa vie à traduire celle d'un autre, mille ans plus tôt. Cela lui laisserait un goût amer dans la bouche.
Il tourna la page.
4e page
Je mets ceci vite fait avant que nous partions.
Père dit que je vais être oint comme prochain empereur par le Pontife de la Grande Cathédrale aujourd'hui. Raph vient aussi. Peut-être que si je fais une scène et que je recommande Raph comme meilleur candidat à l'empire, le Pontife sera béni d'une prémonition divine du Créateur de toute chose et oindra Raph à ma place.
Plausible, oui, plausible.
Je complèterai le reste à mon retour.
* * *
'Le Créateur de toute chose… ?' Elmer n'avait jamais entendu ce terme auparavant.
Il connaissait la Grande Cathédrale de la cité capitale où résidait l'empereur, mais il la connaissait comme un endroit où chacun pouvait se rassembler pour prier le Dieu qu'il adorait. Pour Elmer, le journal laissait entendre que la Grande Cathédrale était un lieu de culte voué à ce Créateur de toute chose. Ou bien se trompait-il ?
Elmer relut la page et secoua la tête une fois terminé. Il n'y avait pas d'erreur sur ce que cela signifiait. Et puisque c'était le cas, qui était ce Créateur de toute chose ?
Ses yeux, sous des sourcils noués, volèrent vite vers le journal original écrit en énochien, et il le tira à lui. Il le parcourut mais, comme la fois précédente, c'est là que la page s'arrêtait. Le reste des mots avait depuis longtemps disparu.
Elmer soupira et remit le journal au bord de la table, puis posa les yeux sur la page suivante.
5e page
J'ai assisté à la séance du parlement en tant que successeur oint aujourd'hui, et je n'ai été rien d'autre que somnolent. Je déteste vraiment la politique.
Mais une chose intéressante a été évoquée. Il a été question de guerre.
Le seigneur de Wyndham a dit que ses navigateurs avaient été attaqués par des humains à corps de poisson. Jusqu'à maintenant, je pense encore qu'il était ivre, mais père et les autres membres l'ont cru.
Suis-je la seule personne sensée qui reste dans ce château ? Comment des humains pourraient-ils avoir des branchies et des nageoires et jaillir des eaux ?
Le seigneur a aussi dit qu'ils avaient laissé un navigateur en vie pour qu'il revienne lui annoncer leur venue, afin de s'emparer de l'empire de Fitzroy en guise de début à leur campagne de conquête. Et que depuis Fitzroy ils pousseraient leur conquête vers les autres royaumes de Galeg, d'Olossus et de Wyrm.
Aucun de ces royaumes, je n'en ai jamais entendu parler, mais père n'a pas eu l'air le moins du monde perdu ni surpris ; il m'a dit au contraire que ces gens-poissons venaient du royaume de Lemur, un ancien royaume sous-marin, et que Fitzroy allait commencer à se préparer à la guerre.
Ils ont aussi parlé d'une chose plus folle encore qui a failli me faire rire ; quelque chose comme quoi ces gens-poissons auraient une sorte d'aptitudes que nous, « simples » humains, n'avons pas, quelque chose comme des aptitudes magiques permettant de contrôler les vagues des mers.
De la magie ? Vraiment ? Père ne voyait-il pas l'absurdité de tout cela ?
Je n'ai jamais été aussi perdu de ma vie. Est-ce à ce genre de choses que je vais avoir affaire en tant qu'empereur ? Dois-je me soumettre à la folie des membres du parlement ?
Je vais le dire à Raph. Il sera sûrement aussi surpris que moi d'entendre tout cela. Espérons qu'il n'a pas complètement perdu la tête lui aussi dans son sous-sol.
* * *
'Quels sont ces royaumes… ?' Elmer s'était avancé au bord en lisant. Le journal ressemblait de plus en plus à un livre d'histoires, mais il savait que ce n'en était pas un.
Il n'avait jamais eu le moindre penchant pour l'histoire pendant qu'il apprenait à l'orphelinat, alors il ne savait pas trop qui était exactement ce Col Fitzroy, mais son nom de famille et les choses mentionnées accréditaient le fait que le journal avait bel et bien été écrit par quelqu'un ayant vécu dans ce monde.
La véracité de ses déclarations ne pouvait être confirmée, mais Elmer choisit de la croire malgré tout — après tout, il y avait passé des nuits.
Malgré tout, comme cela avait été le cas pour le Créateur de toute chose, il n'avait jamais entendu parler de ces royaumes, et… des gens-poissons dotés d'aptitudes magiques ? Il en aurait été surpris lui aussi s'il était tombé sur une telle chose cinq ans plus tôt, mais il avait à présent vu et entendu assez pour ressentir ce que Col avait pu ressentir.
Et parce qu'il croyait que de telles gens existaient bel et bien, cela fit naître une autre question dans sa tête, s'ajoutant aux innombrables qui y vivaient déjà :
Existait-il d'autres royaumes ou empires dotés du genre de pouvoirs qu'on prêtait aux Ascendants ?