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Crest of Souls

Chapitre 129 : L'allée gardée

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Chapitre 129

Chapitre 129 : L'allée gardée

Chapitre 129/13596%~8 min de lecture1 508 mots

Elmer éternua.

'Suis-je le sujet de la conversation de quelqu'un ?' se demanda-t-il, se rappelant l'un des innombrables enseignements de M. Billard qu'il avait reçus chaque fois qu'il s'était mis à lire dans la librairie du vieil homme.

Celui-ci disait à peu près ceci : « Quand on éternue tout à coup, c'est que quelqu'un, quelque part, parle de vous. Le plus souvent quelqu'un qui vous est épris. »

Elmer avait trouvé cela drôle quand le vieil homme l'avait dit. Après tout, qui éternue en sachant à l'avance que cela va arriver ?

Eh bien, voilà pour cette question. Il venait précisément de le faire.

'Tss. Ce ne peut être personne d'autre que Pip. Le singe se sert sans doute de moi comme sujet de conversation pour retenir l'attention de Mary…' Elmer avait choisi son coupable.

Au moins n'avait-il pas attrapé froid.

Avoir épuisé complètement sa spiritualité chez Hanky l'avait laissé inquiet quant à l'état de sa santé. C'était la première fois qu'une telle chose lui arrivait, après tout.

'Je dois faire attention à ce que j'entreprends, au moins pour aujourd'hui. La force du corps est tissée avec celle de l'esprit, je n'ai pas envie de tomber raide mort.'

Elmer eut soudain un petit rire d'une drôle d'ironie en se remémorant les exploits de la nuit passée.

'Quel bon hôte Hanky est devenu.'

Oui. Il avait passé la nuit chez Hanky après leur passe d'armes féroce.

Ted et Sarah n'avaient pas apprécié, Ned était encore dans les vapes, mais puisque sa promesse avait fait de lui, en substance, leur ange gardien, il était bien normal qu'ils le protègent du couvre-feu, non ?

Comme d'habitude, il n'avait pas dormi, mais avec le peu de repos qu'il avait pu grappiller en traînant simplement près de leur âtre, une part suffisante de sa spiritualité s'était reconstituée, et avec elle une assez large réserve de vigueur.

Elmer bâilla, les larmes lui montant aux yeux.

Voilà pour la vigueur.

Il ramena son attention sur le silence dominical dont il se délectait toujours, et sur la façade familière qui s'offrait à ses yeux. Celle d'un certain pub qu'il fréquentait beaucoup. Le pub L'Orbe du Destin.

Qui l'eût cru : ce qu'il cherchait avait toujours été juste sous son nez.

De quoi bien rire.

Peut-être d'autres surprises l'attendaient-elles une fois qu'il aurait atteint la base du cartel souterrain. Peut-être bien.

Elmer avança à grands pas, vêtu de noir, sa tenue combinant trench-coat, gilet et chemise, cette dernière étant la seule de la couleur inverse : blanche. Il portait aussi son postiche, et sur ses cheveux bruns hérissés était posée une casquette de cocher.

Rendre à ses cheveux leur couleur habituelle avait tenu de la petite guerre.

Le temps qu'il se glisse de nouveau chez lui aux premières heures du matin, de la même façon qu'il en était sorti, la teinture noire employée sur ses cheveux avait déjà commencé à recouvrir leur brun naturel.

Il avait heureusement acheté à l'avance une bouteille de vinaigre pour ce genre de cas. C'est ce dont il s'était servi, la bouteille entière pour être exact, afin de se laver les cheveux. Son cuir chevelu en était sorti ravagé, mais l'essence de vitalité l'avait aidé à le rendre à son état d'origine.

Être Ascendant avait ses avantages, il ne le nierait pas.

Elmer entra dans le pub L'Orbe du Destin, chacun de ses souffles exhalant un panache blanc bien visible, tandis que la clochette de la porte tintait au-dessus de sa tête.

Sans perdre un instant, il répéta la procédure habituelle qui le menait au Marché Noir. Et quelques minutes plus tard il y était, le grincement aigu de la brique raclant contre la brique lui hurlant aux oreilles, sa vue passant d'une cage d'escalier bien éclairée par des torches à la rue familière, à sens unique et bondée.

Elmer étudia les lieux, les styles vestimentaires variés des gens qui s'y pressaient, leurs allures différentes, la route sans fin sur laquelle tout le monde marchait, puis souffla longuement. C'était un soupir d'exaspération né du souvenir des indications que Hanky lui avait données.

'Je n'ai même pas commencé à marcher et je suis déjà épuisé.'

Il soupira de nouveau puis fit le premier pas, résolu à prendre son mal en patience.

L'argent qu'il gagnerait si tout se déroulait comme prévu compenserait le tracas qu'il endurait à cet instant.

* * *

Quelques minutes plus tard, trempé de sueur jusqu'à l'égarement, Elmer titubait au bord de l'abandon, gagné par la frustration.

Il était sur le point de retirer son trench-coat et son chapeau, postiche compris, quand il aperçut enfin deux videurs massifs tirés à quatre épingles, plantés devant une allée.

Qui plus est, à la manière dont le passage devant le bureau de l'Œil Luisant restait toujours dégagé, un certain périmètre autour d'eux demeurait vierge de toute présence. Cela tenait toutefois au grillage qui délimitait cette zone, rendant évident qu'il ne s'agissait pas d'un lieu destiné à n'importe qui.

Elmer restait stupéfait de voir que, dans le Marché Noir, tout le monde se mêlait toujours de ses affaires, malgré leur nombre invraisemblable.

Aucune bagarre. Aucune dispute. Rien.

Les humains restaient des humains ; qu'une telle chose fût si calme paraissait impossible. Mais, comme précédemment, il savait que les réponses ne l'attendaient pas pour l'heure. Son attention revint à son plan pour gagner de l'argent.

S'éclaircissant la gorge, Elmer repassa encore et encore dans sa tête le scénario qu'il avait mijoté, puis s'approcha des videurs massifs postés devant le grillage.

Comme prévu, ils tendirent tous deux la main en même temps, lui faisant signe d'arrêter d'avancer. Il obéit.

« Accès interdit », dit celui de droite, et il dut lever considérablement la tête pour distinguer leurs visages émaciés. Ils étaient bien plus grands que lui. Et… il le vit, tourbillonnant sur leur poitrine… c'étaient des Ascendants.

Sa réponse à leur question déguisée devait être : « Esprit-ruche », comme Hanky le lui avait indiqué. Mais s'il faisait cela, il renonçait à son rôle d'ange gardien de la famille de Hanky, puisqu'il lui faudrait tôt ou tard révéler de qui il tenait cette information. Cela l'aiderait sans doute à franchir ce poste de contrôle et à pénétrer là où menait l'allée, mais il lui faudrait ensuite expliquer comment il connaissait le code pour entrer sans savoir quoi faire une fois à l'intérieur, s'il y avait quoi que ce soit à faire.

Bref, il ne voulait pas trahir Hanky, et il ne voulait pas installer la méfiance avec le cartel souterrain avant même d'avoir commencé à travailler avec eux.

À cet égard, Elmer répondit : « Je viens pour affaires. »

« Circulez », lâcha sans attendre le videur de gauche, en le poussant par l'épaule, ce qui fit reculer ses pieds de quelques pas en trébuchant.

Rien de cet échange avec ces hommes ne lui était étranger, aussi ne se mit-il pas en colère. Au fond de lui, il restait un paysan.

Il se contenta de rajuster son manteau et de revenir en avant.

« Je préférerais que vous me conduisiez à vos supérieurs », insista Elmer. Le maintien des videurs ne changea pas. Ils avaient apparemment l'habitude qu'on leur demande cela.

« Circulez », se contentèrent-ils de répéter, comme des démarcheurs vantant leur marchandise.

Elmer se frotta le front d'une main et soupira. Il avait un plan, mais l'heure n'était pas encore venue de le mettre en œuvre ; il n'avait même pas envie d'en arriver là. Il espérait que les videurs auraient au moins un peu de jugeote et ne se comporteraient pas comme des gens incapables de prendre une décision sensée par eux-mêmes.

« Je répète, je préférerais que vous me meniez à vos supérieurs. » Elmer avait planté un regard bien dur sur leurs visages. « J'ai quelque chose pour eux. »

« Je répète », dit le même homme, celui de droite, qui parlait pendant que son second poussait, un rien plus fermement cette fois, « circulez. »

Elmer aspira une profonde bouffée de l'air étouffant du Marché Noir et la relâcha avec déplaisir.

Les videurs avaient avancé, se rapprochant de lui. Ils semblaient vouloir l'écarter par tous les moyens possibles.

Cela réglait la question : ils n'avaient aucune jugeote.

Fort heureusement, ils l'avaient repoussé en arrière, si bien que tout était en place pour son plan. Il avait déjà fait cinq pas en se repositionnant, et il ne s'était pas écoulé une minute depuis.

« Très bien », dit Elmer, tout en sachant que cela ne l'était pas. Il était sur le point de n'être plus qu'une traînée floue à leurs yeux quand, tout à coup…

« Laissez-le passer », lança une voix venue des profondeurs de l'allée. Et pour une raison ou une autre, elle fit vibrer une corde en Elmer.

Les videurs se retournèrent brièvement, tandis qu'Elmer inclinait la tête et fixait son regard sur la haute silhouette féminine qui se manifestait lentement. Ses yeux s'écarquillèrent d'un émerveillement passager, puis ses sourcils retombèrent.

'Oh… Ce n'est pas à cela que je pensais en m'attendant à d'autres surprises.'

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