Elmer n'avait pas la moindre idée de la façon dont il pourrait mettre la main sur l'emplacement du cartel souterrain qu'il recherchait, du moins jusqu'à cet instant.
Il s'était perdu dans ses pensées après avoir trouvé une méthode efficace pour contourner les effets du Mirage du Destin, et avait passé le plus clair de son samedi à chercher quelque chose qui lui livrerait la position de ce lieu caché, celui-là même qui doublerait ses revenus.
Il avait envisagé de se servir de l'opium pour déterminer l'emplacement du cartel souterrain, mais comme la seule personne rencontrée qui connaissait un tel endroit était morte, il avait décidé de ne pas gaspiller sa spiritualité déjà bien entamée. Après tout, la divination ne lui permettait de trouver que la position d'une personne, pas la position d'un lieu.
Après avoir fouillé son esprit d'innombrables fois en quête d'une réponse, tout en tenant à distance, avec l'aide de Mary, les récriminations de Pip sur son enfermement excessif, Elmer était parvenu à une seule résolution plausible face à son problème.
Aller trouver Levi Harold.
Il estimait que si quelqu'un détenait la moindre connaissance sur les choses illégales, l'opium et le cartel souterrain en tête, ce serait bien le prêteur sur gages. Mais Elmer savait qu'il ne fallait pas rendre visite à Lev sans s'assurer que sa véritable identité restait dissimulée.
Et c'est ce cheminement de pensée qui l'avait conduit jusqu'à cet instant.
Cheveux teints en noir, vêtu de sa tenue de justicier, chemise noire, gilet, bottes, gants, et son masque pâle et souriant sur le visage, Elmer avait revêtu la forme de l'inquiétant Faucheur. Il était assis sur un rebord de fenêtre, l'air mystérieux, et adressait un regard perçant à la chatte bleue anglaise au poil épais et à la carrure trapue, large face et yeux dorés, qui crachait dans sa direction d'un air offensif.
Dégageait-il vraiment quelque chose d'aussi mauvais sous cette forme, au point d'effrayer jusqu'aux animaux ?
Il n'utilisait même pas, à cet instant, l'essence argentée dont ses expériences lui laissaient penser qu'elle représentait la force, contrairement à ce qu'il avait fait avec Edgar et le reste de ses victimes. Alors comment se faisait-il qu'on le perçoive comme dangereux ?
Était-ce le masque ?
Fort probablement.
« Q-Qui êtes-vous…? » Une voix où affleurait une panique sourde mais bien réelle arracha Elmer à ses pensées et le ramena à l'affaire en cours. Cette voix n'appartenait à personne d'autre que Lev, non pas dans son habituelle assurance narquoise, mais sur la défensive, apeuré.
Elmer avait d'abord vérifié si Lev était un Ascendant, après s'être glissé dans l'appartement de l'homme pendant son sommeil. Il l'avait fait par pure précaution, afin de se préparer à un affrontement. Trois mois s'étaient écoulés depuis leur dernière rencontre, et il peut se passer beaucoup de choses en trois mois.
Eh bien, l'homme n'était pas un Ascendant. Une fois la chose confirmée, Elmer était retourné en douce dans le salon et avait provoqué un grand bruit en secouant la fenêtre, pour réveiller Lev et sa chatte.
Il était au moins content que son ancienne connaissance parvienne désormais à dormir profondément. Il avait été utile à quelqu'un.
'L'heure est à la nonchalance, je suppose…' Elmer fit le vide dans son esprit et se concentra.
« Vous pouvez m'appeler "le Faucheur". » Il avait déjà imprégné son larynx de l'essence grise, si bien que ses mots sortirent rauques et râpeux, consolidant sa présence sinistre.
« Le Faucheur ? » Lev recula encore, sa chatte prenant presque la tête des opérations.
Elmer aurait aimé qu'elle cesse de cracher, mais il comprenait son agressivité. Il était accoutré d'une façon des plus étranges et s'était introduit chez elle à deux heures du couvre-feu. C'était l'heure des crimes, et il avait tout d'un criminel.
À vrai dire, il ne pouvait même pas le nier. Au vu de tout ce qu'il avait fait, et de son état présent, il en était un, très concrètement.
« Que voulez-vous ? » poursuivit Lev, ses yeux ambrés réduits à deux fentes, ce qui donnait à son joli visage une expression déplaisante.
« Rien de bien grave. » Elmer demeura immobile et troublant sur son rebord de fenêtre, les deux mains enfoncées dans les poches de son manteau. « De l'argent. »
Lev frissonna visiblement. « Je n'en ai pas ! » lâcha-t-il aussitôt. « Pas… » Il laissa sa phrase en suspens quand, quelques secondes passées, le Faucheur resta silencieux. Ses yeux parcoururent le sol d'un air fébrile, comme s'il pesait s'il devait ou non dire ce qu'il avait en tête. Quand la pression de cette présence terrifiante ne retomba pas, il céda. « Pas maintenant. Je n'ai pas d'argent pour le moment. »
« Pour le moment ? » Elmer décida d'entrer dans son jeu après un bref silence. « Et quand cela changera-t-il ? »
Les yeux de Lev quittèrent le sol pour se planter dans ceux du Faucheur. Il ne savait pas quoi répondre, cela sautait aux yeux.
Elmer sourit sous son masque et décida d'en finir là avec cette conversation inutile. Il sortit alors l'opium violet de sa poche et le présenta au regard de Lev.
Le jeune prêteur sur gages afficha instantanément un air hébété par-dessus son expression apeurée.
Elmer était devenu plutôt bon pour lire les réactions des gens, aussi sut-il qu'il était sur la bonne piste.
« Je ne souhaite pas perdre mon temps… Ni le vôtre, bien entendu », commença-t-il, la voix lourde et écrasante. « Vous savez ce que c'est, n'est-ce pas ? » Lev hésita, ses yeux passant du cristal violet à la mystérieuse silhouette qui le tenait levé dans la lueur de la lune.
Elmer n'avait aucune envie de traîner et d'interroger lentement ; il prit donc aussitôt la route la plus efficace dans ce genre de situation.
« Votre crédit d'hésitation est épuisé. » Il inclina la tête d'une manière inexplicable, dirigea son regard vers la chatte bleue anglaise de Lev et lança sur elle une vague d'essence argentée. « Hésitez encore une fois et c'est elle qui meurt en premier. »
Les poils hérissés et les crachements de la chatte disparurent d'un coup, comme s'ils n'avaient jamais existé, et ses yeux s'agrandirent tandis que ses pupilles se dilataient. Dans un miaulement aigu, elle fila se réfugier sous le canapé collé au mur du salon, tremblant de toute évidence dans sa cachette.
Le brusque passage de sa chatte de l'attaque à la détresse laissa Lev complètement désemparé. Il comprenait désormais la gravité de sa situation. Cela se lisait sur son visage.
« Je ne demanderai pas deux fois. » Elmer redressa la nuque tout en conservant son maintien effroyable. Il dissipa toutefois immédiatement l'essence de spiritualité argentée. Il ne pouvait pas se permettre d'employer deux essences de spiritualité en même temps sur une longue durée, pas dans son état.
L'accélération des battements de cœur de Lev parvint à Elmer au moment où le prêteur sur gages répondit, le menton tremblant : « Je sais. »
« Bien », souffla Elmer. « Le cartel souterrain, où puis-je le trouver ? »
La nuque de Lev s'affaissa vers l'avant. « Ça… Ça, je l'ignore », répondit-il d'une voix ténue. Et comme le Faucheur restait muet, il ajouta précipitamment : « Je le jure sur le trône de Chronos lui-même. J'ignore où ils se trouvent, comment les joindre, et tout du procédé de fabrication de la drogue. Je me contente… je me contente de livrer, comme on me le demande. » Il avait levé les mains, paumes ouvertes.
'Lev, mon vieux, nous savons tous les deux que tu ne voues aucun culte à Chronos, alors à quoi bon jurer en son nom…?' railla Elmer en son for intérieur. Mais il croyait Lev. Enfin, il n'avait pas le choix. Il n'allait tout de même pas tuer la chatte.
Il n'avait pas pour autant l'intention d'arrêter là son interrogatoire.
Replongeant l'opium dans sa poche, Elmer demanda : « Qui vous remet la drogue à livrer ? N'essayez pas de faire le malin et ne me faites pas perdre mon temps. »
« Il… » Lev s'éclaircit la gorge en essuyant sa paume moite sur son pantalon ample. « Il se fait appeler Monsieur Hank. »
'Hanky…?!'
Elmer fut surpris, un peu. Puis il fit rapidement le lien.
'Tiens donc… C'était donc ça…? Je me suis toujours demandé comment tu pouvais t'offrir une chambre dans une rue de classe moyenne avec un commerce de prêt sur gages, Lev, je comprends mieux… Quant à Hanky, vend-il vraiment cette drogue dans sa boulangerie, et est-ce pour cela qu'il y a tant de clients…? Ça alors, vous êtes vraiment remarquables tous les deux… Il y a vraiment beaucoup d'argent dans ce commerce…!'
S'éclaircissant discrètement la gorge, Elmer poursuivit : « L'adresse ? »
Il avait celle de la boulangerie, mais il lui fallait celle du domicile de Hanky, puisque c'était de toute évidence là que l'homme se trouvait à cette heure. Et la peur dont il avait imprégné Lev lui garantit de l'obtenir.
« Quartier Étranger », répondit Lev sans attendre, les mains de nouveau levées en une manière de drapeau blanc destiné à signaler ses intentions pures. « Voie Berk. Maison 14. C'est tout ce que je sais. »
'Le Quartier Étranger…?' Les yeux d'Elmer tressaillirent sous son masque. 'Pourquoi Hanky habite-t-il si loin de son lieu de travail…? Attends… Est-ce parce que le cartel souterrain se situe dans le Quartier Étranger…?'
Une déduction plausible qu'Elmer savait devoir vérifier sans délai. Mais pour parachever son apparition tout entière placée sous le signe de l'énigme, il lui fallait repartir aussi mystérieusement qu'il était entré.
Une belle entrée exigeait une sortie plus belle encore.
Il mesura la distance entre le rebord où il se tenait et l'endroit où se tenait Lev, l'estimant à environ huit pieds. C'était suffisant.
S'écartant du rebord d'un mouvement imperceptible, Elmer fit un premier pas en avant, puis un autre, jusqu'à en avoir accompli cinq, et sa présence ne fut plus.
Pendant tout ce temps, Lev s'était rejeté en arrière de terreur en gémissant sans pouvoir s'en empêcher. Il n'avait pas cligné des yeux, il savait donc que la silhouette qui s'approchait de lui ne s'était pas enfuie ni jetée par la fenêtre comme le faisaient les justiciers ou les voleurs dans les histoires ; celle-ci s'était volatilisée.
L'idée du genre de pouvoirs que possédait le Faucheur fit céder ses genoux, qui se dérobèrent de soulagement. Il ne s'était plus retrouvé face à un Ascendant depuis Elmer Hills, mais l'écart immense entre ce qu'il avait ressenti au contact de ces deux-là le laissait pantois. Il venait sans aucun doute de survivre à une rencontre avec un être puissant. Un Ascendant, à ses yeux, n'était rien de moins qu'une bête.