« Oh, non, non, non, non ! » vêtu d'une chemise blanche et d'un gilet croisé marron, Willy gémissait de façon erratique tandis que l'odeur de chocolat brûlé envahissait le peu d'air respirable qu'il lui restait. « Qu'as-tu fait, Zeph ? Oh, allons ! Mauvais timing ! Vraiment mauvais timing, Zeph ! Les investisseurs seront à l'usine d'une minute à l'autre ! »
La fumée emplissait la petite boîte qu'il appelait une chambre, ou une cuisine, ou peu importe ce que c'était à cet instant, attisant les émotions, celles de Willy comme celles de la minuscule créature, presque imperceptible, qui partageait l'espace avec lui.
Cette créature, aussi humaine qu'elle paraisse, n'aurait manqué de paraître bizarre et de frapper de stupeur quiconque l'aurait croisée — quiconque n'était pas Willy Nimblewick.
C'était un mâle, nul doute là-dessus, et Willy n'avait jamais songé un instant qu'il en soit autrement, même si son petit ami anormal, du nom de Zephyr, possédait une voix aux intonations féminines — une voix apaisée, calme, intelligente.
Mais ce n'était pas là ce qui rendait Zephyr le plus remarquable.
Outre ses magnifiques yeux verts et ses cheveux blonds éclatants, il avait de longues oreilles pointues, une caractéristique physique qui n'avait jamais été associée à l'humanité en toute l'histoire. Par-dessus cela, il portait un chapeau pointu vert, une tunique à manches courtes et un pantalon bouffant ; le tout confectionné dans des feuilles magiques inaltérables tissées avec finesse, et ses sandales étaient faites de brindilles entrelacées.
Bien que cela, joint à sa taille de six pouces, pâlisse en facteur de choc comparé à ce qu'il faisait en ce moment. Flotter dans les airs !
Voler, pour être plus précis…
Et il usait de cette capacité pour s'éloigner davantage de la fumée épaisse qui tourbillonnait autour de la machine à chocolat de Willy.
« Hé, Nimblewick ! » lança Zephyr après une salve de quintes de toux graves. « Ne vas pas te mettre à m'engueuler, maintenant ! »
« Tous les lutins sont-ils vraiment comme ça ? Bourrés jusqu'à la gueule de pensées de farce sans fin ? » Willy n'était pas encore calmé, et il le fit bien sentir. « Tu n'aurais pas pu choisir une autre occasion pour faire le lutin ? »
« Si je faisais le farceur, tu ne te contenterais pas de tousser, crétin. » Zephyr posa les mains sur ses hanches en boudeant et s'éleva si haut qu'il faillit toucher les poutres de bois formant le plafond de la pièce.
« Ferme-la et ouvre la fenêtre. Évacue la fumée. » Willy fit un bruit de langue et relâcha la manivelle de sa machine à chocolat, un caisson métallique large de cinq yards et haut de cinq pieds, logé dans un coin de sa chambre.
Maudit contretemps… Vais-je y arriver à temps, à ce rythme… ?
Willy profita de l'instant pour jeter un regard frénétique réprimé sur sa chambre au décor spartiate, pendant que Zephyr s'exécutait.
En vingt-deux ans de vie, il n'avait jamais ressenti une telle pression ; son cœur battait plus vite à chaque seconde, et cela ne faisait qu'aggraver le sentiment nerveux qui l'enveloppait comme une cape.
Il ne restait plus que deux ou trois heures au maximum avant que son avenir ne se décide. Une fois qu'il aurait présenté son travail aux investisseurs qui arrivaient à l'usine de chocolat noir et au lait Cleavenger, et qu'il leur aurait donné une raison d'investir dans ses compétences, il pourrait enfin réaliser le rêve de son père.
Il deviendrait enfin un vrai chocolatier, et maintes gens se délecteraient de ses créations !
Willy était à la fois excité et anxieux, le premier tourné vers son avenir si tout se passait comme prévu, le second né du fait que tout ce qu'il avait planifié montrait déjà des fissures.
Ses plans imbriqués lui apparaissaient sous la forme d'un bâtiment en bois, et la situation présente était la première termite sur le point de commencer à le ronger.
Mais il n'était pas question au monde qu'il laisse faire. Surtout pas aujourd'hui.
« Penses-tu qu'on puisse encore faire un peu de chocolat en plus ? » demanda Willy à Zephyr, le petit lutin poussant un souffle de soulagement après avoir enfin réussi à pousser le volet de la fenêtre de la chambre.
Ils le tenaient toujours fermé à cause des fumées d'usine qui saturait leur quartier d'habitation, le Quartier des Marchands. Cela perturbait leur respiration comme celle de n'importe qui. Et il y avait aussi les matières toxiques qu'elles charriaient ; ils n'avaient pas l'intention de laisser ça se mêler à leurs chocolats si précieux. Mais à cet instant, il n'y avait plus de différence entre la fumée du dehors et celle de leur chambre, seules les densités divergeaient.
« Un seul chocolat prend une heure. » Zephyr vola vers son ami et vint s'asseoir pile au centre de ses boucles brunes fournies. « Combien d'"extras" parles-tu, Nimblewick ? »
« Je ne sais pas. On n'a réussi à n'en faire que vingt, et on bosse sans arrêt depuis hier. » Willy soupira. « Si seulement on avait plus de temps. »
« Tu ne peux pas t'en vouloir, Nimblewick, » dit Zephyr pendant que Willy s'éloignait de sa machine pour gagner le centre de la pièce. « On n'a su pour les investisseurs qu'hier. »
« C'est juste une excuse. » Willy ricana en s'accroupissant et en examinant les innombrables bols et fouets en inox. Ses yeux marron clair se posaient sur chacun simultanément, ne sachant par où commencer pour relancer sa production.
Ce n'était pas qu'il avait complètement oublié comment faire du chocolat ou qu'il manquait d'ingrédients ; il avait encore des charges de fèves de cacao et de lait en poudre, après tout — un demi-sac de chaque, pour être précis. Le vrai problème de la production, c'était qu'il n'avait pas la main-d'œuvre des usines, raison pour laquelle il avait fallu, à lui et Zephyr, depuis l'après-midi de la veille pour produire vingt tablettes, tous deux ne dormant que trois heures sur tout le processus.
Certes, il possédait la plus grande invention de son père, le « L'Esprit Inévitable du Chocolat Vit En Moi », en abrégé « EICVM », ce qui boostait sa productivité de quatre-vingts pour cent. Mais il devait lui-même extraire la liqueur de cacao des éclats de fèves.
Ça prenait un temps fou.
Il y avait aussi les heures nécessaires pour incorporer beurre, sucre et lait avec soin. Et son temps d'attente pour laisser ses ingrédients spéciaux s'infuser dans le mélange — ingrédients qui n'étaient autres qu'une cuillère à café chacun d'extraits de fraise, de pomme, de citron vert, de yuzu, et enfin, de poudre de lutin de Zephyr. Le dernier nécessitant au moins trente minutes pour se fondre aux ingrédients à cause de ses pouvoirs illusoires.
Bien sûr, Willy ne savait rien de comment fonctionnait la poudre, et il ne croyait que ce que le propriétaire lui avait dit.
Zephyr avait affirmé, le premier jour où ils s'étaient mis d'accord pour utiliser la poudre afin d'améliorer la qualité de leurs chocolats, qu'elle avait sa propre volonté. Si on la pressait, elle se vengeait et pouvait causer de graves dommages à quiconque croquerait dans le chocolat où elle avait été jetée ; mais si on lui laissait le temps de se poser, alors ses pouvoirs d'illusion seraient sans nul doute efficaces au-delà de l'imagination humaine.
Willy avait confiance en ses talents de chocolatier, acquis lors d'innombrables séances de cuisine avec son père, mais après avoir croqué dans son chocolat mélangé à la poudre de lutin de Zephyr, il s'était retrouvé à déambuler dans un monde nouveau.
La poudre avait rehaussé chaque saveur savoureuse de son chocolat, et lui avait donné envie d'en reprendre encore et encore. C'était addictif, bien trop, bien qu'il n'ait pas perdu la raison pour autant.
Il avait su alors, lui et Zephyr tous deux, que la poudre serait leur passeport pour percer dans le monde du commerce du chocolat.
Compter sur le seul talent face à quelqu'un comme le baron Orsted Cleavenger, le numéro un du secteur, ne mènerait jamais au succès. S'il voulait devenir lui-même le numéro un, il devait se démarquer. La poudre de Zephyr était vitale à cet égard.
« Alors, qu'est-ce que tu veux faire maintenant, Nimblewick ? » Zephyr voltigea depuis le sommet des cheveux de Willy pour aller s'allonger sur son épaule, bras croisés derrière la tête, une jambe sur l'autre. « Vingt tablettes, c'est pas suffisant ? On n'y va pas pour nourrir une usine entière, tu sais ? »
Willy fut arraché à ses pensées par les mots de Zephyr, et il souffla un soupir d'exaspération en acquiesçant à ce que son petit ami lutin venait de dire.
Oui, il n'y allait pas pour nourrir l'usine entière. S'il arrivait à faire goûter ses tablettes à deux ou trois investisseurs et à les convaincre d'investir en lui, ça lui allait pour commencer.
C'était la seule option efficace qui lui restait.
Il avait déjà essayé de faire de la pub pour ses produits dans la Tribune d'Ur pendant un mois entier, mais ça ne lui avait rapporté aucun retour sur investissement. Pas un seul investisseur ne s'était manifesté. Et il savait qu'il ne pouvait blâmer personne de ne pas venir jusqu'à son appartement goûter ses produits.
Contrairement aux créations liées à l'ingénierie — qu'elle soit civile, pétrolière, aéronautique — qui ne manquaient jamais d'investisseurs grâce à leurs percées constantes dans le monde du fait de leurs possibilités infinies, la fabrication de chocolat était comme le pauvre de cette société.
Le baron Orsted Cleavenger n'arrangeait pas les choses non plus.
Pourquoi investir dans quelqu'un sans usine qui pourrait ne jamais pouvoir concurrencer le baron Orsted dans l'industrie quand il y a d'autres boîtes qui bossent sur des créations inédites dans lesquelles investir ?
Évidemment, les investisseurs raisonnaient ainsi. Et c'était pour ça que Willy avait décidé de mettre de côté son éthique morale après avoir surpris une conversation entre dames pendant qu'il achetait des ingrédients au Quartier du Marché.
Si lui devait réaliser le rêve de son père de posséder une entreprise de chocolat, alors voler juste un peu des investisseurs du baron Orsted ne devrait pas lui faire mauvais effet.
Il était sûr qu'aucun investisseur ne détournerait les yeux après une bouchée de son chocolat ; et puisqu'ils ne venaient pas à lui, alors c'était lui qui irait à eux.