Même en plein hiver, le Quartier des Marchands ne cessait jamais d'émerveiller Elmer par la quantité de suie qu'émettait les cheminées de ses usines.
Le ciel pleurait sans cesse, mais les échappements et les cheminées n'en avaient cure. On avait même l'impression que ce quartier était une ville entièrement différente. Une bonne partie de la neige qui tombait ici n'était pas blanche ; elle était noire.
Les usines poussaient vraiment l'exploitation à un autre niveau.
'On se demande pourquoi Chronos n'est pas encore descendu pour frapper ce Quartier... Est-ce qu'il apprécie l'odeur de fumée...? Bon, je ne mettrais pas ça au-dessus d'un être portant le titre de « Dieu »...'
Elmer enroula son bras gauche autour du grand sac en papier double rempli de victuailles alors qu'il avançait dans les rues bondées du Quartier du Marché, une zone du Quartier des Marchands réservée à l'achat et à la vente de denrées alimentaires et assimilées.
Cette zone interdisait strictement les fiacres et les voitures à vapeur, et Elmer comprenait pourquoi. C'était à cause de l'immense foule qui l'arpentait, laissant présager des accidents si on les y autorisait. Il y en avait un sacré paquet, au point que l'encombrement ici pouvait rivaliser avec celui du Marché Noir.
Après tout, c'étaient tous les deux des marchés, juste pour des marchandises différentes.
Mais à cause du nombre de gens ici, le taux de criminalité dans ce secteur était également élevé.
C'était surtout des vols et ce genre de choses, mais parfois des conflits éclataient et une ou deux personnes se blessaient ou mouraient. Il y en avait qui n'avaient pas peur de poignarder quelqu'un à mort en plein jour.
C'était de la folie, pure folie.
Ce n'était pas qu'Elmer ait croisé de telles personnes, cela dit ; tout ce qu'il en savait, il l'avait entendu entre deux achats, auprès des jeunes dames et des vieilles femmes qui avaient quitté leur foyer pour ragoter sur le marché.
Chaque fois qu'il venait au marché, partout où il allait, dans chaque boutique, il y en avait de telles. C'était presque comme une sorte de rituel. « Le marché est un meilleur endroit pour discuter que le confort de nos foyers. »
Il se demandait comment elles faisaient parfois, s'habillant avec élégance et quittant leurs lieux de loisir pour venir sous le temps rude, froid ou soleil, ou quoi que ce soit qui planait au-dessus d'Ur à ce moment-là, et discuter de tout ce qu'elles avaient gardé en elles pendant la semaine.
De tels engagements ne se passeraient-ils pas mieux assises sur un coussin moelleux en buvant du café ou du thé ?
Certes, elles étaient dans le secteur pour acheter des vivres, mais Elmer avait commencé à en douter doucement après être entré dans d'innombrables boutiques et en être ressorti avant même les dames qui avaient commencé leurs emplettes avant lui.
L'achat d'articles était très probablement la seconde raison pour laquelle elles avaient quitté leur domicile — les ragots remportant la palme. Mais ce n'était pas non plus à lui de dire aux gens ce qu'ils devaient ou ne devaient pas faire, après tout.
Cela dit, il était reconnaissant pour les discussions qui avaient lieu. C'était parce qu'il était tombé dessus lors de son premier jour dans cette plus grande partie du marché qu'il avait su pour l'état d'alerte élevé dont ce lieu faisait l'objet. Et aussi pour le nombre accru de policiers postés à des endroits discrets. Grâce à cette information, il savait quels endroits du Quartier du Marché éviter.
Qui sait ? L'Ascendant qui avait pris le contrat de le traquer pourrait très bien être un policier et l'attendre ici en embuscade, sachant qu'il n'aurait d'autre choix que d'acheter des articles pour cuisiner et vivre au quotidien.
Kate n'était pas la seule à connaître son apparence. Et vu que son ancienne adresse était au bureau, il était possible que Polly ait déjà reçu la visite de l'Ascendant. Cela voulait dire que ses traits étaient maintenant entre les mains de celui qui le cherchait, et son postiche ne pourrait cacher son visage que jusqu'à un certain point dans ce cas. Donc, lui aussi devait rester en alerte maximale.
Il ne prenait aucun risque.
Finalement, Elmer arriva devant la porte de la boutique qu'il cherchait. Henry's Fresh Bread.
Chaque fois qu'il venait ici, les mots inscrits sur les vitrines et l'enseigne en bois lui rappelaient toujours la boulangerie de Hank, là-haut au Faubourg Nord-Est. Mais personne n'avait besoin de lui dire qu'un tel lieu de familiarité était hors limites. D'abord, Lev y était, et ensuite, Hank y était. Deux personnes qui le connaissaient. Il ne pouvait pas écarter la possibilité qu'eux aussi aient reçu la visite de l'Ascendant à sa recherche.
Non, merci...
Elmer secoua la tête et poussa la porte de la boulangerie, laissant l'odeur vapeur de farine mêlée de sucre, cuite à point pour former du pain, lui chatouiller doucement le nez.
Comme cette boutique ne fabriquait pas son pain comme Hanky, l'odeur de pâte non pétrie n'était pas dans l'air, pas plus que les autres pâtisseries que Hanky faisait autrefois.
Henry's Fresh Bread n'était qu'une boutique vendant les produits de la plus grande boulangerie industrielle d'Ur, qui appartenait au baron Orsted Cleavenger, un noble qui était aussi le numéro un de la production de chocolat.
Elmer avait fait quelques recherches sur l'homme pendant qu'il travaillait sur son quatrième contrat concernant l'agression sexuelle d'Egor Mason sur Elia Brentford. Mais comme cet homme, qui était une figure très en vue à la fois à Ur et dans l'Empire de Fitzroy — puisqu'il possédait le plus de domaines dans les faubourgs d'Ur et siégeait comme crossbencher à la Chambre des Lords — n'était pas le cœur de son contrat à l'époque, Elmer avait arrêté ses recherches sur lui dès qu'il avait obtenu ce qu'il voulait sur le défunt Egor Mason.
Le tintement de la clochette de la boutique s'éteignit tandis que la porte légère se refermait derrière lui, même si elle sonna à nouveau peu après, mais cette fois Elmer était déjà bien au cœur de l'agitation de la boutique.
Au moins l'odeur ici était agréable, contrairement à celle de la boutique d'ingrédients du Marché Noir. Et c'est grâce à cela qu'Elmer put prendre son temps à attendre son tour jusqu'à ce qu'il ait acheté juste assez de pain pour tenir deux semaines, pour lui, Mary et son invité attendu.
La soupe et le ragoût étaient tout ce dont Mabel avait besoin ; il ne voulait pas risquer d'étouffer sa sœur avec de la mie.
Alors qu'Elmer se retournait pour partir, il s'arrêta net au milieu de la foule bruyante emplissant la pièce, une impression de familiarité pour un garçon qui venait de le frôler lui frappant les sens.
Il inclina la tête de côté et pinça les lèvres dans une sorte de rappel forcé. Mais comme il ne parvenait pas à mettre le doigt sur ce que c'était exactement, il se retourna vers le comptoir de service et chercha le garçon qui avait passé à côté de lui.
Il ne mit pas longtemps à voir la personne qu'il cherchait.
Le garçon était vêtu de façon familière d'une veste marron trop grande, grossièrement rapiécée, et d'une casquette plate crasseuse qui ne parvenait pas à cacher entièrement ses cheveux blond sale.
Le garçon avait depuis longtemps grandi hors de la casquette, mais ce n'était pas ce qui fit s'écarquiller les yeux d'Elmer sur l'instant ; c'était la réalisation.
Il savait qui était le garçon. C'était le garçon au pain ! Et maintenant qu'il le savait, il discerna instantanément ce qui allait se produire.
Elmer laissa échapper un souffle et transféra le sac de pain de sa main droite à sa gauche, tenant confortablement les deux ainsi que l'autre grand sac en papier d'articles achetés précédemment.
Il se remit dans la file, attendant patiemment, et quand ce fut le tour du garçon au pain d'acheter du pain, il sortit silencieusement de sa file et dandinota vers l'arrière du garçon au milieu des grognements et des cris lui ordonnant de retourner dans la file.
Mais avant qu'il n'y parvienne, les autres clients se mettant constamment sur son chemin et lui devant prendre un moment pour s'expliquer, le garçon au pain arracha le morceau de pain qu'il devait payer et tenta de s'enfuir.
« Hé ! Voleur ! Arrêtez ce voleur ! » beugla le vendeur ourson de l'autre côté du comptoir, et Elmer s'en chargea avant que quiconque ne puisse le faire.
En utilisant juste une infime partie de sa vitesse accrue, il se plaça dans le champ de vision du garçon au pain, l'arrêtant net. Bien qu'il ne soit pas là pour faire appliquer la loi.
« Pardonnez-le-lui, » dit Elmer en riant alors que le tumulte dans la boutique baissait d'un cran. Il se pencha devant le garçon au pain effrayé et paniqué et posa sa main droite sur son épaule. « Il venait me montrer le pain. Je lui ai dit d'en choisir un et je paierai. » Il tourna les yeux vers le garçon au pain, et, se rappelant que le garçon était sourd, il fit quelques gestes avec ses sourcils, espérant que le garçon comprendrait, tout en lui tendant deux pence.
Heureusement, il comprit.
Le garçon au pain se tourna vers le comptoir, maintenant quelque peu soulagé de sa tension, et s'inclina en excuse, sa voix inaudible. Après quoi il s'acquitta du prix de son pain pendant qu'Elmer se relevait.
Une fois l'affaire réglée, le vendeur se racla la gorge et l'agitation de la boutique reprit tandis qu'il recommençait à servir ses clients.
Une fois dehors, le garçon au pain s'inclina immédiatement pour remercier Elmer avant de s'esquiver, slalomant à travers le marché bondé de son petit corps agile, et disparaissant.
'On dirait que le postiche fonctionne bien... Il ne se souvient pas de moi...'
Elmer sourit puis se dirigea vers la grande artère au bout du Quartier du Marché où il monta dans une voiture publique modérément remplie pour retourner à High Street dans le Quartier des Briques Rouges.
* * *
Personne n'avait besoin de le lui dire dès qu'il arriva sur son porche, après les petites bordures de pelouse encadrant le chemin en arêtes de poisson menant à sa maison. La voix nostalgique et gaie qu'il entendait s'échapper de l'intérieur n'était autre que celle de l'invité qu'il attendait.
Elmer ne put retenir son sourire et son excitation en poussant vite la porte, en enlevant ses chaussures à l'entrée, et en traversant en courant la simple cloison à sa gauche pour entrer dans le salon.
Là, assis sur l'un des coussins entourant la table basse du salon, se trouvait un jeune homme qui ne semblait pas plus âgé qu'un adolescent. Il avait des cheveux noirs bouclés rasés sur les côtés avec une courte frange. Sur son visage bien fait se trouvaient des taches de rousseur, et surtout un air dragueur, dirigé vers la jeune Mary Thatcher qui lui servait une tasse de café blanc dominé par le lait.
Elmer n'y vit rien d'étonnant, au contraire son expression s'illumina encore plus, au point qu'il en oublia presque les grosses poches sous ses yeux.
« Pip Willows ! » lança Elmer, et le jeune homme sur le coussin se tourna pour enfin le remarquer. Il eut un air incrédule un instant, avant de s'illuminer à son tour, ses yeux bleus devenant encore plus éclatants. Elmer ajouta alors : « Tu es arrivé, toi, sale petit singe ! »