« Grande sœur Hong Hua, grande sœur Dong Mei, merci pour votre peine. » En regardant les jeunes filles de dix-huit ans, Jian Chen remercia les deux discrètement.
Ces deux servantes étaient au service de la famille Changyang et spécialement chargées de pourvoir aux besoins quotidiens de Jian Chen. Comme Jian Chen restait toujours seul dans sa chambre, sa mère Bi Yun Tian avait engagé deux jeunes servantes pour le servir.
En entendant Jian Chen, les deux filles rirent doucement, puis dirent : « Quatrième Jeune Maître, voyons, ne soyez pas si poli. Nous ne faisons que ce que nous sommes censées faire. »
« C'est vrai, Quatrième Jeune Maître, veuillez à l'avenir vous abstenir d'être aussi courtois. Si les anciens venaient à apprendre les égards que vous nous témoignez, nous pourrions être durement punies. » avait dit l'autre servante.
Jian Chen sourit : « Ne vous inquiétez pas, je ne parlerais pas ainsi si d'autres étaient présents. » Jian Chen était extraordinairement intelligent, et le manoir Changyang avait des règles strictes en matière de statuts. Si l'on entendait le Quatrième Jeune Maître prononcer de telles paroles, il était certain que les deux filles ne seraient pas punies à la légère.
Après s'être lavé le visage, Jian Chen quitta sa chambre et se dirigea comme à l'accoutumée vers la chambre de sa mère. La distance entre les deux n'était pas grande ; elle n'était qu'à une vingtaine de mètres de sa propre chambre.
Peu après être entré dans la pièce, Jian Chen vit sa mère à sa coiffeuse, se maquillant avec l'aide de ses deux servantes qui se tenaient à ses côtés.
« Xiang Er, tu es plus matinal que d'habitude aujourd'hui. » D'un regard vers Jian Chen, on pouvait lire un doux sourire empli d'amour et d'adoration.
En voyant cette expression d'amour sur son visage, le cœur de Jian Chen s'attendrit. Dans son monde précédent, Jian Chen avait perdu ses deux parents tout petit et n'avait donc jamais connu l'amour maternel, ni même en avait fait l'expérience. Mais en arrivant dans ce monde, il avait clairement ressenti la force de cet amour maternel. Et c'est pourquoi il s'était mis, peu à peu, à chérir ce sentiment d'amour.
Jian Chen s'avança auprès de sa mère et se frotta le ventre en disant, avec un rire gêné : « Votre fils a faim ! » Après le rigoureux exercice de la nuit passée, il ressentait de légers tiraillements de faim.
Bi Yun Tian posa une main douce sur la tête de Jian Chen et rit : « Alors, dans un instant, mère t'emmènera manger à la salle à manger. »
« Ouais ! » Jian Chen hocha la tête, l'air satisfait. En son for intérieur, il savourait en secret la sollicitude aimante que sa mère lui témoignait.
Marquant une seconde de pause, Jian Chen rouvrit la bouche : « Mère ! »
Bi Yun Tian regarda Jian Chen avec chaleur et dit : « Xiang Er, si tu as quelque chose à dire, dis-le ! »
Jian Chen hésita une seconde avant de rassembler ses pensées. Regardant de nouveau sa mère, il dit : « Mère, pourriez-vous dire à votre enfant à quoi ressemble le monde extérieur ? »
En entendant Jian Chen, Bi Yun Tian fut manifestement décontenancée par sa question. Ouvrant la bouche, elle demanda : « Xiang Er, se pourrait-il que le monde extérieur t'intéresse ? »
« Votre fils est simplement curieux ! » répondit-il.
Bi Yun Tian rit : « Xiang Er, le monde extérieur est extrêmement vaste et aussi extrêmement compliqué. Les affaires du monde extérieur ne sauraient être éclaircies par de simples mots. Si tu veux les connaître, le mieux serait que tu ailles à la bibliothèque lire quelques livres à ce sujet. » Tout en formulant sa réponse, le visage de Bi Yun Tian s'était fait un peu désemparé. « Mais Xiang Er, tu ne sais pas encore lire ; même en allant à la bibliothèque, tu ne pourrais déchiffrer aucun des mots. »
« Mère, alors pourquoi ne ferions-nous pas venir quelqu'un pour m'apprendre à lire ? » La voix de Jian Chen contenait une pointe de mécontentement.
Pouffant, Bi Yun Tian dit : « Xiang Er, tu n'as que deux ans. Ta mère n'a jamais entendu parler ni vu un enfant de deux ans apprendre à lire. Même sur tout le Continent Tian Yuan, une telle situation ne s'est jamais produite. En règle générale, l'âge le plus précoce auquel un enfant ait jamais commencé à apprendre à lire était vers quatre ou cinq ans. »
Jian Chen comprit aussitôt : « Mère, votre fils veut apprendre à lire. Pourriez-vous tout de même trouver quelqu'un pour essayer de m'enseigner ? »
Bi Yun Tian resta sans voix, mais un sourire heureux se glissa malgré tout sur son visage. « Xiang Er, apprendre à lire est une tâche épuisante et aussi extrêmement ennuyeuse. Tu dois comprendre qu'il existe quantité de mots différents sur le continent. Ce n'est pas une chose qui s'apprend vite ; es-tu sûr de vouloir commencer dès maintenant ? »
Jian Chen hocha la tête pour confirmer : « Je le suis ! »
En entendant la réponse de Jian Chen, le sourire de Bi Yun Tian se fit plus resplendissant encore. Avec un rire heureux, elle dit : « Si c'est là le souhait de Xiang Er, alors mère te soutiendra entièrement. » Tournant la tête, elle appela : « Xiao Liu ! Dans un instant, va à Luo'er engager le professeur le plus prestigieux et amène-le au manoir pour qu'il apprenne à lire à mon Xiang Er ! »
« Oui, Madame ! » La servante qui peignait les cheveux de Bi Yun Tian acquiesça respectueusement.
« Xiang Er, cela fait un bon moment, allons à la salle à manger avant que nous ne mourions de faim tous les deux. »
La journée passa vite, et lorsque vint le second jour, le professeur que Bi Yun Tian avait engagé arriva au manoir et commença à lui apprendre à lire.
Et ainsi, à partir de ce moment, Jian Chen consacra ses journées à étudier assidûment la lecture. Comme il conservait une certaine force mentale et des connaissances issues de ses souvenirs du passé, apprendre la langue écrite de ce nouveau monde ne fut pas si difficile. Combiné à un professeur qui mettait tout son cœur et toute son âme à l'enseigner, ainsi qu'à ses prodigieuses capacités de mémorisation, apprendre à lire fut pour lui extrêmement rapide et aisé. En un court laps de trois mois seulement, il avait déjà maîtrisé les mots les plus élémentaires du continent.
La vitesse d'apprentissage de Jian Chen fit s'exclamer le professeur de stupéfaction. Dès que Bi Yun Tian apprit qu'il avait assimilé l'essentiel de la langue écrite en trois mois, elle n'en crut rien. Au bout du compte, elle soumit Jian Chen à un test avant de pouvoir accepter le fait. Pour lire et écrire la plupart des mots employés sur le continent au degré atteint par Jian Chen, il fallait y consacrer au moins deux ans. Que Jian Chen l'eût accompli en trois mois là où il en fallait deux à la plupart — pas même un génie n'aurait pu se targuer d'un tel exploit.
Cet accomplissement parvint vite aux oreilles du père de Jian Chen. Changyang Ba rendit alors personnellement visite à Jian Chen à ce sujet.
« Xiang Er, tu as beaucoup enduré en si peu de temps ; il est temps de te détendre un peu. Laisse ton père t'offrir une récompense ; puisque tu as péniblement appris à lire ces derniers mois, j'ignore toutefois quelle récompense Xiang Er voudrait. » Le visage de Changyang Ba arborait un sourire tandis qu'il abaissait le regard vers Jian Chen en parlant. Avoir un tel génie pour fils le remplissait d'une immense fierté, et il se souciait naturellement bien plus de Jian Chen que de tout autre enfant.
En entendant cela, les yeux de Jian Chen s'illuminèrent et il ne réfléchit que quelques secondes avant de répondre : « Père, permettriez-vous à votre fils de se rendre à la bibliothèque pour y lire quelques livres, afin d'acquérir de l'expérience et d'en apprendre davantage ? »
Les yeux de Changyang Ba s'illuminèrent tandis qu'il regardait Jian Chen avec satisfaction. Avec un rire sonore, il dit : « Cela ne pose aucun problème, Xiang Er. Tu as un cœur qui aspire à se surpasser, et ton père en est fier. J'approuve ta requête, la bibliothèque te sera ouverte quand tu le désireras. »
« Merci, père ! » Le visage de Jian Chen exprimait une joie manifeste. Pouvoir entrer à la bibliothèque était un accomplissement dont Jian Chen pouvait véritablement se réjouir. Après tout, il avait compris que la bibliothèque n'était pas un lieu où quiconque pouvait entrer librement. Il fallait avoir six ans ou plus et être un descendant direct du clan Changyang pour y accéder. Bien sûr, si l'on recevait la permission du chef de clan, les conditions pouvaient être levées.
Peu après, Changyang Ba dorlota Jian Chen un moment avant de quitter sa chambre. Une fois qu'il fut parti, Jian Chen ne put rester assis dans sa chambre plus longtemps. Sortant aussitôt, il se dirigea vers la bibliothèque. Après avoir studieusement appris à lire pendant trois mois, tout aboutissait à ce moment de pouvoir enfin entrer à la bibliothèque et y chercher des informations sur le monde extérieur. Même si les livres ne donnaient pas force détails sur le monde extérieur, Jian Chen pouvait toujours aller interroger sa mère. Mais les livres possédaient à coup sûr plus de détails que sa mère, en plus d'être fort complets. En conséquence, Jian Chen accordait plus d'importance aux livres.
L'emplacement de la bibliothèque avait été révélé à Jian Chen depuis longtemps ; elle se trouvait à l'arrière de la cour de sa famille, dans une grande pagode. Lorsque Jian Chen pénétra dans les cours arrière, il sentit aussitôt la présence de nombreux experts dissimulés dans toutes les directions, qui le fixaient de leurs yeux de vipère.
La tête haute et fière, Jian Chen feignit de ne pas percevoir les experts et s'enfonça davantage dans la tour. S'il laissait les autres savoir qu'il pouvait percevoir des gens qui l'observaient depuis des endroits dissimulés, une série de questions embarrassantes s'ensuivrait. Il n'était après tout qu'un enfant de deux ans, sans aucune connaissance des arts martiaux.
Le manoir Changyang comptait de nombreux descendants directs, mais peu de gens se dirigeaient vers la bibliothèque. Aussi les seules personnes que Jian Chen avait vues étaient-elles les gardes qui protégeaient les lieux, et presque aucun autre membre du clan.
Jian Chen atteignit vite les portes de la tour, avant de s'arrêter pour lever la tête et contempler l'immense panneau suspendu au-dessus des portes de la tour. Les mots « Pavillon des Livres » y étaient écrits en une calligraphie raffinée, avec deux gardes se tenant en dessous. En regardant les deux gardes, il put deviner qu'ils ne manquaient assurément pas de force.
Attendant que les portes s'ouvrent, Jian Chen entra alors directement sans être arrêté par les deux gardes. Ils étaient presque comme des sculptures de bois, se tenant immobiles sur le côté, le dos droit. Même à l'apparition de Jian Chen, les deux ne le saluèrent même pas.
Comme Jian Chen pénétrait dans la tour intérieure, un couloir long et étroit s'offrit à ses yeux. Il faisait jour au-dehors, et la lumière ruisselait magnifiquement, offrant un spectacle sans pareil. Sur les murs du couloir, une perle de lune brillante était suspendue et diffusait une lueur pour éclairer le corridor.
Le couloir était assez long, avant de se séparer enfin en deux voies. Jian Chen estima que les deux voies suivaient les côtés opposés de la tour avant de se rejoindre enfin après une certaine distance.
« Quatrième Jeune Maître, le chef de clan a dit que vous avez l'autorisation d'accéder au côté gauche de la tour. » Une voix âgée s'éleva. Émergeant lentement de l'ombre, une haute silhouette se dessina.
Jian Chen se retourna en entendant cela ; bien que la lumière fût faible dans cette partie de la tour, il put distinguer nettement l'apparence de la silhouette au milieu des ombres. C'était une silhouette âgée aux cheveux blancs et au visage couvert de rides. Vêtu d'une chang pao argentée dénuée de la moindre couleur, il avait malgré tout une allure relativement banale ; nul ne soupçonnerait qu'il fût autre chose qu'un vieil homme ordinaire.
Jian Chen avait beau regarder le vieillard, il n'y voyait que de la médiocrité. Bien qu'il n'osât tout de même pas sous-estimer le vieil homme. C'était son instinct profond qui lui disait que cette vieille silhouette était un expert d'une force extraordinaire. L'homme le plus puissant qu'il eût vu depuis son arrivée dans ce monde était son père Changyang Ba, mais il était impossible de comparer son père à ce que Jian Chen ressentait chez ce vieillard.