Au vu des renseignements qu’un second membre du clan Tianqin avait apportés à Jian Chen, l’Enchanteresse Céleste apparaissait comme une figure légendaire sur le continent de Tian Yuan. Sa beauté, réputée unique au monde, suffisait à faire chanceler les empires. Maîtresse inégalée de la cithare, elle maîtrisait les Gémissements Démoniaques, une œuvre qui faisait passer les autres experts en la matière pour des amateurs. Même ses propres ennemis se laissaient envoûter par sa musique, leurs âmes étant arrachées bien avant que leurs corps ne s’effondrent.
Sans compter qu’elle avait empêché une guerre entre deux nations grâce à une seule ballade projetée sur le champ de bataille, endormant cent mille soldats des deux camps pendant trois jours et trois nuits ; une prouesse véritablement terrifiante.
Elle s’était élevée au rang de Saint il y a fort longtemps, avant d’accéder à celui de Souverain Saint. Un tel être dominait déjà le continent et regardait les autres d’en haut. Ce que Jian Chen n’aurait jamais imaginé, c’est croiser les yeux le Souverain Saint hors norme qu’était l’Enchanteresse Céleste. Cette rencontre toucha profondément son cœur.
Après tout, un Souverain Saint se tenait juste devant lui, pire encore, cette femme était une légende vivante.
Bien que l’Enchanteresse Céleste eût dissimulé les traits de son visage, cela masquait peu sa silhouette et son élégance. De grande taille, son corps beau à couper le souffle était d’une perfection indescriptible. On en oubliait de respirer à la contempler, tant semblait-il sortie d’un autre monde. Jian Chen lui-même eut du mal à détourner les yeux dès qu’il la posa sur elle, comme si elle eût été l’unique existence possible. Le monde autour s’éteignit en nuances, réduisant à néant tout contraste tandis qu’elle demeurait le seul point central.
Puis, l’Enchanteresse Céleste saisit le regard de Jian Chen, se retourna vers lui avec une pointe de surprise et d’une voix céleste demanda : « Anciens, est-ce bien là notre Roi des Mercenaires ? »
Le Huitième Ancien rit : « L’Enchanteresse Céleste devine juste. Il s’appelle Jian Chen et occupe bien ce titre. Bien qu’il ne soit qu’un Maître Saint de la Terre du premier cycle, sa force de combat n’a rien à envier à qui que ce soit. »
En hochant la tête, l’Enchanteresse Céleste ne dit mot, comme si son intérêt pour lui s’était brusquement évanoui. Détournant le regard vers les tablettes commémoratives, ses yeux prirent soudain une expression distante.
Voir comment les anciens parlaient à l’Enchanteresse Céleste comme à une égale stupéfia Jian Chen. Il ne put s’empêcher de repenser aux paroles du Treizième Ancien. Cette terre sainte n’était accessible qu’aux Souverains Saint, et si quelqu’un n’étant pas Souverain Saint voulait y entrer, il fallait absolument qu’il fût le Roi des Mercenaires.
« Cela signifierait donc que tous ces anciens ici présents sont au minimum des Souverains Saint ? Et même le Treizième Ancien qui se trouvait dans l’Armurerie serait un Souverain Saint ? » pensa Jian Chen, sous le choc. Si dix Souverains Saint existaient, la Cité des Mercenaires était d’une puissance tout simplement incroyable.
Par la suite, les anciens vinrent les uns après les autres se présenter à Jian Chen. Alors qu’il commençait à saisir leurs identités, il comprit qu’à part les deux premiers, tous dépendaient d’autres puissances mais entretenaient des relations amicales avec la Cité des Mercenaires.
Pour le moment, hormis Jian Chen, vingt-six personnes des deux sexes composaient le groupe. La plupart avaient franchi la soixantaine, bien que quelques hommes autour de la quarantaine fussent également de la partie. Toutefois, celle qui attirait le plus l’attention restait l’Enchanteresse Céleste, dressée parmi eux telle une grue au milieu d’un poulailler.
Au bout d’une heure environ, alors qu’il ne restait plus guère de temps, un nouvel individu fendit l’air et vint rejoindre le groupe.
C’était un jeune homme vêtu d’une robe blanche de coupe somptueuse, à peu près vingt ans. Il possédait un visage extraordinairement beau, sur un registre totalement différent de celui de Jian Chen. S’il était bel homme, ses traits arboraient néanmoins une douce féminité, contrairement au caractère nettement masculin de Jian Chen.
Le jeune homme affichait un sourire rayonnant lorsqu’il s’avança vers l’Enchanteresse Céleste et joignit les mains en salut : « Enchanteresse Céleste, voici cinquante années, et vous êtes devenue encore plus belle qu’auparavant. » Sa voix trahissait un attachement évident, tandis que ses yeux brillaient d’une admiration débordante.
Les paupières de l’Enchanteresse Céleste s’abaissèrent, et un début de dégoût passa dans son regard. Sans même daigner le fixer, elle rétorqua : « Je remercie le prince Bi Jian pour ses compliments. »
Comme s’il oubliait sciemment l’attitude méprisante de l’Enchanteresse Céleste à son égard, le jeune homme avança vers elle, le visage baigné d’une dévotion sans faille, avant d’enchaîner : « Enchanteresse Céleste, nous nous connaissons depuis déjà deux cents ans. Quand m’accorderez-vous l’honneur d’une visite sur votre Île aux Trois Sages ? J’ai entendu dire qu’il s’agit d’un paradis terrestre, affranchi de toute discorde, où ne vivent que des pêcheurs paisibles. Ce lieu s’est depuis longtemps détourné des guerres. J’ai longuement rêvé d’un tel havre ; moi, Bi Jian, n’ai cessé de mener des conflits précisément afin de me rapprocher un jour de cet endroit ! »
Chacun des anciens observa cette scène avec un masque d’impuissance. Ils savaient tous que Bi Jian nourrissait une passion secrète pour l’Enchanteresse Céleste. Des décennies plus tôt, alors qu’il n’était qu’un homme mûr, leur première rencontre avait fait naître un coup de foudre. Grâce à une technique secrète, il était parvenu à rajeunir ses traits pour retrouver son allure juvénile et tenter de conquérir son cœur.
Hélas pour ce prédateur assoiffé d’amour, l’Enchanteresse Céleste avait fermement ignoré chacune de ses tentatives désespérées. Au fil des siècles, sa patience s’était usée, et elle en était venue à le prendre en grippe.
« Pardonnez-moi, prince Bi Jian, mais mon Île aux Trois Sages n’accueille personne. » Sa voix glaçait désormais l’air.
Semblant encouragé par ce rejet, Bi Jian arbra un visage candide : « Enchanteresse Céleste, serais-je donc considéré comme un intrus, vous aussi ? »
« Évidemment ! » lança immédiatement l’Enchanteresse Céleste, sans la moindre hésitation et en lui tournant carrément le dos.
Face à ce mépris glacial, un soupir las échappa de lèvres de Bi Jian, qui leva les yeux au ciel avant de retomber en silence. Il s’installa ensuite discrètement près d’elle, renonçant à poursuivre la conversation. Mais dans sa quête pour la conquérir, malgré l’absence totale de résultats durant tant d’années, il refusait obstinément d’abandonner.
À cet instant précis, l’espace au sommet de la plateforme se mit soudain à vibrer, tandis qu’une immense énergie commençait à s’accumuler lentement en son sein.
« L’heure est venue. La terre sainte va s’ouvrir. » annonça un ancien de la Cité des Mercenaires.
Tous les regards furent attirés vers cet espace, où l’énergie accumulée devenait de plus en plus dense et intense. Finalement, la réalité sembla se tordre brutalement.
Quelques instants plus tard, la masse d’énergie accumulée atteignit son seuil critique, déchirant littéralement le tissu spatial pour laisser apparaître une ouverture d’un mètre de large, taillée dans un chaos cosmique impénétrable.
« La porte de la terre sainte s’ouvre. Veuillez entrer. » intima respectueusement un ancien de la Cité des Mercenaires, avant de s’avancer lentement vers le portail et de disparaître dans le tumulte spatial.
Dans la foulée, les autres anciens inclinèrent la tête en signe de déférence envers la porte avant de disparaître à leur tour.
Lorsque les derniers anciens eurent franchi le seuil, les Souverains Saint venus des remparts extérieures saluèrent eux aussi le portail avec gravité avant de passer à leur suite.
Jian Chen fut le dernier à s’engager. S’il ignorait parfaitement la raison de cette inclination collective envers le seuil, il s’exécuta sans broncher, rendit hommage à la porte avant de pénétrer dans la brèche chaotique menant à la terre sainte.
À peine réapparu, Jian Chen se retrouva planté au milieu d’un rayon lumineux éclatant. L’ambiance y était radicalement différente, empreinte d’une humidité presque palpable.
En levant les yeux, Jian Chen bondit de stupeur : nul horizon, nul ciel visible ici. Toute la voûte, sur une centaine de mètres, était constituée d’un gigantesque plateau rocheux continu, donnant l’impression d’être logé dans les entrailles mêmes d’une montagne. Au centre exact de la voûte pendait un unique cristal, diffusant une clarté vacillante qui semblait pulser au rythme d’une énergie souterraine.
Le Huitième Ancien s’approcha de lui, ce qui incita Jian Chen à demander, fasciné : « Huitième Ancien, sommes-nous donc bien dans la terre sainte ? »
Le Huitième Ancien hocha la tête : « Exactement. Nous voici bien en terre sainte. Vous constatez que nous sommes pris dans le ventre d’une montagne, n’est-ce pas ? C’est bien ici que réside le sanctuaire. Mo Tianyun, fondateur même de la Cité des Mercenaires, a aménagé un espace dédié au sein de la cité pour servir de lien vers ce lieu sacré. On l’appelle désormais la porte de la terre sainte. En dehors de ce portail, aucune voie alternative n’existe pour accéder ici. »
Jian Chen observa les lieux. Il n’imaginait pas une seule seconde que Mo Tianyun fût lié de si près à la terre sainte.
Juste à ce moment-là, le Huitième Ancien porta son attention sur le cristal suspendu dans les airs et leva lentement la main, comme happé par une attraction soudaine. Peu à peu, la pierre se mit à dériver vers sa paume avant de venir finalement y toucher.
En observant l’objet, Jian Chen remarqua qu’il s’agissait d’un cristal fuselé, gros comme un pouce, dont la transparence laissait échapper une lumière vive et cristalline. L’énergie qui en émanait était d’une pureté remarquable, comme si le minéral lui-même était immaculé, sans la moindre trace de souillure.
« Huitième Ancien, qu’est-ce donc exactement que cet objet ? » ne put s’empêcher de demander Jian Chen, gagné par la curiosité.