La vie est vraiment imprévisible.
J'étais heureux jusqu'à hier parce que je pouvais manger avec Ganaël, Benjamin et Demy, mais ce matin, je suis descendu prendre le petit-déjeuner de mon propre chef.
Bien sûr, ce n'était pas le style buffet courant dans le monde moderne.
J'étais assis à une table ronde avec Christelle, la vice-capitaine Élisabeth et le prince impérial Cédric.
Pour faire court, le repas fut assez calme.
Cette combinaison aurait causé pas mal de remue-ménage à n'importe quel autre moment, mais nous quatre étions parvenus à une sorte d'accord avant de rentrer à l'auberge hier soir.
Les assiettes sur la table commençaient à se vider et le prince impérial posa ses couverts.
Je croquai à pleines dents dans un croissant chaud garni de crème fouettée et de confiture de cassis pour nettoyer mon palais.
« C'est tellement bon. »
Je le dis doucement, mais Christelle me regarda et sourit.
Quelqu'un frappa à la porte de la salle à manger à cet instant.
– Toc toc toc
« Entrez. »
Une femme entra après la réponse de la vice-capitaine Élisabeth.
Cinq membres de la Garde impériale se tenaient derrière elle. La Garde avait fait venir l'aubergiste.
« Votre loyale sujet salue son estimé Altesse Royale, le prince Venetiaan, la jeune comtesse Moutet et la jeune demoiselle Sarnez. »
L'aubergiste, Claudine Green, entra dans la salle à manger et s'inclina respectueusement.
J'observai son visage avec attention.
La femme, qui avait personnellement escorté le prince impérial jusqu'à sa chambre hier, semblait avoir la trentaine et un air doux, semblable à celui de Morris.
Il était difficile d'imaginer qu'elle puisse faire une chose pareille.
« Je souhaite exprimer ma gratitude pour l'hospitalité dont ont fait preuve le village de Lucas et l'auberge Le Siffre. »
« Je suis honorée, Votre Altesse. Ce n'est rien comparé à la bienveillance impériale que nous avons reçue. »
Claudine baissa encore la tête et répondit modestement aux paroles de remerciement du prince impérial.
J'avais entendu dire qu'elle était une roturière, mais elle agissait et parlait avec élégance, probablement parce qu'elle avait l'habitude de côtoyer des nobles et la famille impériale.
Les yeux orange du prince impérial se plissèrent légèrement avant qu'il ne dise ce que nous avions convenu.
« C'est pourquoi je pense rester un jour de plus. »
« … Excusez-moi ? »
Claudine releva la tête d'une voix légèrement anxieuse avant de réaliser à qui elle s'adressait et de baisser rapidement les yeux.
« La jeune demoiselle Sarnez vient à peine de se remettre de sa maladie et elle se sent fatiguée. Ce ne serait pas une mauvaise idée de se reposer un peu plus longtemps. »
La voix grave du prince impérial était si froide qu'elle en semblait glaciale alors qu'il récitait ses paroles préparées. Claudine parut trouver une certaine logique à ses mots, car elle hocha la tête plusieurs fois.
Tout l'Empire savait que Christelle avait dormi pendant trois ans.
Notre petite escapade de la veille était un secret que seuls Benjamin et David connaissaient.
« Nous redoublerons d'efforts pour mériter votre confiance, Votre Altesse ! »
Claudine répondit d'une voix plus aiguë et plus joyeuse. Le prince impérial détourna le regard sans rien ajouter.
Ce sembla être le signal : les membres de la Garde impériale quittèrent la salle à manger avec elle.
Les employés de l'auberge entrèrent ensuite. Ils débarrassèrent les plats et servirent le dessert.
J'observai minutieusement les employés pendant que Christelle jouait un numéro pitoyable : « ah, ma foutue anémie ferriprive ».
« Trouvé. »
« Bonjour, Morris. »
« Avez-vous bien dormi, prince Jesse ? »
Morris parut choqué et ses épaules s'affaissèrent à ma salutation.
Je souris et le regardai déposer une assiette de biscuits en forme de tulipes nappés de sorbet.
Les employés s'inclinèrent ensuite et commencèrent à sortir de la salle à manger quand…
« Morris, j'ai quelque chose à te dire au sujet de ce qui s'est passé hier. »
J'empêchai Morris de partir. J'oubliai pas de lever la paume droite et de faire un signe.
Il hocha la tête et s'approcha de moi.
Les autres employés parurent croire que j'allais gronder Morris, et baissèrent rapidement les yeux avant de refermer la porte de la salle à manger derrière eux.
– Clic
Ganaël, qui se tenait là tranquillement, verrouilla rapidement la porte.
Morris cligna des yeux comme un veau apeuré.
« Ta main va bien ? »
« Pardon ? Oui, oui, Votre Altesse. Tout est grâce à votre aide. Merci pour votre bienveillance divine. »
« Tant mieux. Alors je vais poser une autre question. »
« Oui, bien sûr. Posez tout ce que vous voudrez. »
Il joignit respectueusement les mains. Je le regardai droit dans les yeux et commençai mon interrogatoire.
« Quelqu'un nommé Félix a menacé un commerçant au marché de nuit hier soir. Je souhaite une explication. »
Le jeune homme poussa un souffle.
Il leva prudemment les yeux avant de remarquer que nous le regardions tous et de pâlir.
*
« Donc, mademoiselle Claudine Green, l'aubergiste, est votre tante. »
« Oui, Votre Altesse. Nous n'avons pas un grand écart d'âge, mais… Mon grand-père et ma tante m'ont recueilli quand je suis devenu orphelin. »
Morris expliqua la situation.
Il fourra son grand corps dans une petite chaise pendant que nous le « questionnions » en douce.
Le grand-père dont il parlait était la personne qui gérait l'auberge avant que Claudine ne l'hérite.
D'après Benjamin, ce grand-père extorquait de l'argent aux villageois par des moyens terribles et avait été pris par la cardinale Boutier, qui séjournait ici par hasard.
L'impératrice Frédérique, qui l'accompagnait, l'avait immédiatement envoyé à la prison du château du Seigneur il y a plus de dix ans.
Claudine, la fille du criminel, avait été responsable de l'auberge depuis.
« La redevance… C'est de l'argent que Le Siffre reçoit des villageois. Ma tante envoie des gens au marché de nuit et chez les commerçants pour percevoir la redevance chaque fois que des membres de la famille impériale ou des nobles viennent en visite. »
La vice-capitaine Élisabeth parut stupéfaite.
« A-t-elle peut-être prélevé une partie des cadeaux impériaux que Son Altesse a offerts aux villageois ? »
« C'est exact, madame la jeune comtesse. »
Morris répondit avec un air triste. Sa voix s'alourdissait peu à peu de culpabilité.
« Les estimés invités offrent toujours de somptueux cadeaux aux villageois en réponse à l'accueil chaleureux qu'ils reçoivent. Ma tante pense que cela n'est possible que parce que l'auberge Le Siffre est là. Ces estimés invités n'auraient aucune raison de venir ici s'il n'y avait pas l'auberge, et les villageois ne recevraient aucun cadeau. »
Nous quatre froncîmes les sourcils en même temps après avoir entendu son explication.
Claudine n'avait pas totalement tort.
La famille impériale et les grands nobles séjournaient ici depuis longtemps, donc ce n'était pas tiré par les cheveux de penser que les cadeaux offerts à chaque fois l'étaient grâce à l'auberge.
Cependant, cela ne justifiait absolument pas de prendre l'argent des gens.
De plus, ce n'était pas comme si les villageois ne faisaient rien.
J'avais entendu dire qu'ils sortaient chaque matin pour balayer les rues et embellir tout le village dès que notre itinéraire leur avait été communiqué.
Ils réparaient les routes et cuisaient du pain pour les membres de la Garde impériale sans être payés pour leur travail.
En fait, même le bouquet que le prince impérial avait reçu hier avait été cultivé à la main par les villageois, qui s'étaient assurés de n'utiliser que les meilleures fleurs.
« J'ai commis un grave péché, Votre Altesse. J'ai essayé d'arrêter ma tante de nombreuses fois, mais… C'était inutile. Moi, punissez-moi d'abord. »
Morris s'inclina profondément et tout son corps tremblait.
Il avait 13 ans quand son grand-père avait été envoyé en prison.
Ce n'avait probablement pas été facile pour lui de changer la situation, sa tante étant sa seule parente restante et lui un mineur.
J'imaginais comment Claudine traitait son neveu, puisqu'elle lui faisait payer pour utiliser les médicaments de l'auberge.
« Je ne peux rien affirmer avec certitude après avoir entendu seulement ton explication. »
Le prince impérial répondit après avoir écouté toute l'histoire en silence. Morris tressaillit.
Je remarquai que ses yeux couleur coucher de soleil brûlaient d'une colère silencieuse.
« J'organiserai un déjeuner. Convoquez les représentants du village. »
Il fit sa proclamation. La phase 2 de l'opération démarrait maintenant.
*
Après que le prince impérial Cédric eut convoqué Claudine Green pour lui témoigner sa gratitude et prolonger son séjour d'un jour, il fit venir les deux représentants du village pour les inviter à déjeuner.
N'importe qui aurait pensé que le prince impérial était extrêmement satisfait du village et de l'auberge.
Grâce à cela, le chef du palais Romero, qui accompagnait le prince impérial, fut occupé toute la journée.
Tout allait bien jusqu'ici, mais…
« …… »
« …… »
Le problème, c'est que les deux représentants du village qui se trouvaient dans la salle à manger avec nous étaient incapables de dire quoi que ce soit, tétanisés par la peur.
Je souris amèrement et les regardai.
Christelle réfléchissait intensément à côté de moi.
Ça aurait été différent si les deux quinquagénaires n'avaient été que méfiants envers le prince impérial.
Je lui aurais dit d'essayer de réduire la pression qu'il exerçait sur eux.
Cependant, la personne dont ils étaient visiblement méfiants était…
« Le plat principal final est un coq au vin. Bon appétit. »
C'était elle. Claudine Green souriait radieusement tout en nous servant.
Elle prétendait nous servir personnellement en tant qu'aubergiste parce que c'était une occasion spéciale.
Cependant, je compris son arrière-pensée moins de cinq minutes après l'arrivée des plats.
Les quinquagénaires baissaient les yeux vers leur assiette dès qu'ils croisaient son regard, tandis que Claudine les dévisageait un long moment chacun.
Bien qu'elle affichât une expression extrêmement compatissante, il était évident qu'elle menaçait les représentants du village d'une manière ou d'une autre.
Elle leur disait en substance de ne même pas songer à faire le moindre commentaire négatif.
Le prince impérial observait la table en silence.
Il faudrait faire sortir Claudine de la pièce pour entendre les représentants du village.
J'hésitais sur la marche à suivre quand je remarquai que Christelle articulait silencieusement quelque chose à la vice-capitaine Élisabeth.
« Fais la malade. »
Les mots qu'elle bouche étaient clairs.
Les yeux gris de la vice-capitaine Élisabeth s'écarquillèrent face à des mots impossibles à mal comprendre.
Elle se désigna du doigt et répondit en bougeant les lèvres.
« Moi ? »
« Oui, fais la malade. »
Christelle cligna de l'œil gauche, puis de l'œil droit. C'était incroyable.
« Je ne sais pas cligner d'un seul œil. »
« Hum. »
La vice-capitaine Élisabeth ricana doucement.
Elle mordait ses lèvres comme si c'était maladroit et embarrassant de jouer la comédie sur le champ.
Je devins anxieux à mon tour en la regardant.
« Oh. Soudain. Mon. Estomac… »
« Pfft. »
Je saisis vivement une serviette et fis semblant de m'essuyer la bouche pour ne pas éclater de rire.
Je vis le prince impérial figer le couteau dans sa main face à cette comédie soudaine.
« Ça va ? Toi aussi, t'as eu un choc, non ? »
« Oh mon dieu, jeune comtesse. Ça va ? »
Claudine cessa d'expliquer le plat et demanda des nouvelles de la vice-capitaine Élisabeth.
Notre protagoniste (MC) se mua en maître de cérémonie (MC) Christelle sur le champ.
Elle brossa les cheveux et la joue de la jeune comtesse avant de reprendre le rythme avec un air attristé.
« Non seulement la jeune comtesse Moutet a protégé Son Altesse en tant que vice-capitaine de la Garde impériale, mais elle a tout fait pour soutenir une faible femme comme moi. Maintenant que j'y pense, elle n'avait pas bonne mine depuis le petit-déjeuner. Je suis désolée d'avoir été si inattentive. Il faut faire monter la jeune comtesse dans sa chambre et qu'une servante l'aide à se reposer tout de suite, Votre Altesse. »
« Wow… Tu peux improviser tout ça ? »
Je restai bouche bée de stupeur quand le prince impérial, qui semblait avoir une idée de base de ce qui se tramait, regarda Claudine et acquiesça.
« La jeune comtesse est mon amie proche, alors je veux que vous vous occupiez personnellement d'elle. »
« Pardon ? Oui, Votre Altesse. Je prendrai le meilleur soin d'elle. »
Elle parut anxieuse un instant, mais n'osa pas contredire le prince impérial.
Quelqu'un qui ne savait pas ce qui se passait aurait cru que le visage rouge de la vice-capitaine Élisabeth était un problème sérieux.
Claudine la soutint immédiatement et sortit de la salle à manger.
Restèrent Christelle, le prince impérial, Benjamin, Ganaël, David, les deux représentants du village et moi.
Ganaël, qui se tenait derrière moi, me murmura d'une voix pressée.
« Votre Altesse, est-ce que Georges vient de partir parce qu'elle est vraiment malade… »
Je me retournai pour voir que le jeune garçon était complètement livide.
« Georges ? Il parle de la vice-capitaine Élisabeth ? »
« La vice-capitaine Élisabeth va bien. Ce n'est pas vrai, ne t'inquiète pas, Ganaël. »
Je rassurai vite Ganaël.
Ses yeux dorés clignotèrent lentement plusieurs fois avant qu'il ne se calme.
Son sourire radieux réapparut bientôt.
« Y en a un autre qui a cru à son jeu d'actrice. »
Je lui rendis son sourire, puis me tournai vers Christelle.
« … Merci de t'être chargée de ça, jeune demoiselle Sarnez. »
« De rien. Faites un beau cadeau à la vice-capitaine Élisabeth plus tard. Ce sera difficile pour elle de gagner du temps. »
Ses yeux bleu-gris brillaient intensément.
Je continuai à sourire et me tournai vers nos invités.
Les deux quinquagénaires nous regardaient avec des expressions vides.
« Mm, je suppose qu'ils sont sous le choc. »
« Morris nous a tout raconté. »
Je commençai à parler sans hésiter. À partir de maintenant, c'était une course contre la montre.