« Tu vas entrer dans le château du seigneur Sarnez aujourd'hui, n'est-ce pas ? »
Le jeune garçon hocha silencieusement la tête à ma question.
Cédie, qui avait fait irruption dans ma chambre sans un bruit comme la première fois, fixait le panda roux qui se promenait au sommet de l'armoire en chêne.
Je libérai lentement mon éther vers le jeune garçon en utilisant mon cercle tout en posant d'autres questions.
« Ce ne sera pas grave si tu te fais prendre ? Qu'est-ce que je dois penser si tu ne reviens plus à partir de demain ? »
Ça fit enfin tourner Cédie vers moi.
Ses yeux couleur orange brillaient d'une assurance totale.
« Je n'aurai aucune raison de te revoir à partir de demain si les bêtes divines détectent l'objet divin au château du seigneur. »
« Et je te demande si ce sera facile. »
Je le sermonnai un peu.
Ce gamin ne semblait pas craindre d'être repéré par les soldats du duc Sarnez, ni d'être attaqué et tué en s'approchant du château du seigneur.
Pour être plus précis, il agissait comme s'il savait qu'il ne lui arriverait rien de tel.
« Sa Majesté a dit qu'elle demanderait l'envoi d'un prêtre. La vice-capitaine Élisabeth me l'a dit. Tu ne peux pas demander à cette personne de le faire ? »
« … C'est comme ça que la vice-capitaine de la Garde royale te l'a expliqué ? »
Le jeune garçon plissa les yeux. Je choisis mes mots avec soin, ayant l'impression d'être interrogé.
« J'ai demandé si c'était le plan et elle a dit oui. »
Cédric renifla.
Je tournai le regard vers le panda roux au sommet de l'armoire au lieu de dire quoi que ce soit d'autre, puisque le jeune garçon ne répondait rien et semblait tout aussi obstiné à poursuivre son plan.
Je lui tendis un quartier de pamplemousse pelé, et le petit nez du bestiau frémit avant qu'il ne descende lentement sur le tapis.
– Couic !
« Bien. »
La queue du panda roux avait l'air aussi duveteuse qu'un corn dog alors qu'il s'approchait de moi.
Le panda roux renifla le pamplemousse avant de le fourrer entier dans sa gueule et commença à mâcher.
Il semblait aimer le goût légèrement acide.
Je ne pus m'empêcher de rire en le voyant faire pousser une crête de la taille d'un doigt sous ses pattes.
« … Qu'est-ce que tu lui as fait, bordel ? »
Cédie me posa cette question pendant que je riais devant le panda roux.
Je ne compris pas ce qu'il voulait dire et ne pus que soutenir son regard.
Ses yeux, visibles sous ses épaisses sourcils noir charbon, semblaient un brin anxieux.
« Les bêtes divines ne mangent pas de nourriture. Elles devraient se contenter d'éther. »
« Ah… C'est comme ça ? »
« Je sais pas. Je lui en ai proposé et il a mangé. »
Je répondis honnêtement.
Je baissai les yeux vers la petite bête divine qui était juste concentrée sur son pamplemousse sans s'intéresser le moins du monde à notre conversation.
« Je suis sûr que toutes les bêtes divines ne sont pas pareilles. Ce type a l'air d'aimer manger. »
« … »
« Peut-être que c'est pour ça qu'il était éveillé en plein milieu de la journée pendant que les autres dormaient ? »
Quelle autre raison pourrait-il y avoir mis à part la faim, alors qu'il était le seul à s'être réveillé malgré un scellement par l'éther identique à celui des autres ?
De plus, j'avais entendu dire que ce type était le plus petit des trois bêtes divines.
C'était possible qu'il ait absorbé moins d'éther parce qu'il avait été repoussé par les deux autres cons.
Le panda roux, après avoir fini son quartier de pamplemousse, posa la tête dans ma paume et agita ses moustaches.
C'était évident qu'il en redemandait.
« Cédie, tu en veux aussi ? »
Le jeune garçon m'ignora purement et simplement.
Ce n'était pas mon premier rodéo avec sa personnalité pourrie, donc je donnai juste quelques quartiers de pamplemousse supplémentaires au panda roux.
Il fallut une dizaine de minutes environ pour que Cédie fasse le plein de mon éther et que le panda roux remplisse son ventre de fruits.
« Qu'est-ce que tu feras si ces types ne détectent pas l'objet divin même quand tu te rapproches du château du seigneur ? »
« Alors j'aurai besoin d'entendre l'explication du duc. »
Il semblait préparé à une situation où l'objet divin, la Bénédiction de la Mer Bleue, ne se trouverait pas dans le duché Sarnez.
Le regard du gamin était sévère.
Cédie dégageait une autorité rare à voir chez d'autres enfants de son âge.
Son attitude et son ton, sortis tout droit d'un roman, donnaient l'impression qu'il pourrait être le jeune maître précieux d'une famille importante.
« Il est temps d'y aller. »
De minuscules cailloux dorés, plus petits que mon ongle d'auriculaire, commencèrent à flotter depuis le corps du jeune garçon.
Ces orbes d'éther qui flottaient autour avaient l'air magiques, peu importe le nombre de fois où je les voyais.
Cédie se levait toujours une fois qu'ils apparaissaient, comme s'il débranchait le chargeur d'un téléphone chargé à bloc.
« J'espère que tout se passera bien et qu'on n'aura plus aucune raison de se revoir. »
Je dis ça en suivant le gamin qui se dirigeait vers le balcon.
Ce serait bien qu'un gamin comme lui n'ait plus aucune raison de traîner si tard la nuit.
Cédie enfila une grande robe et sauta aisément sur la rambarde.
Le panda roux qui battait des oreilles semblait avoir remarqué qu'il était l'heure de partir lui aussi, car il se mit à avancer lentement vers nous.
« … Tu ne vas pas aller au Bal du Printemps ? »
« Ouais, je serai occupé à recevoir des déclarations. Mais Sa Majesté m'a quand même envoyé une invitation. »
Je souris et caressai doucement la zone entre les oreilles du panda roux.
Cédie me regarda un moment avant de lever son bras gauche en l'air.
« Ça veut dire que ce petit con sera au Bal du Printemps lui aussi ? »
– *Clac !*
Il claqua des doigts et cela produisit une petite flamme.
Les pensées qui me traversaient l'esprit s'évaporèrent instantanément sous le choc.
Je relevai la tête et regardai le bout de la main du jeune garçon.
« Toi… »
Une flamme de la taille d'un poing, de la même couleur orange que les yeux du garçon, crépitait entre son pouce et son index.
C'était la première fois que je voyais la capacité de Cédie.
Ce pourrait aussi être la dernière.
Je restai sans voix, à fixer cette belle flamme qui illuminait l'obscurité, planté là.
– *Prooooooo*
Le panda roux fut le premier à réagir à la flamme.
Il se dressa sur ses pattes arrière avant d'agripper la rambarde avec ses deux pattes avant.
Une branche d'arbre assez épaisse fut créée au bout de ses pattes, sans qu'il ne reçoive aucun ordre de Cédie.
« Je suppose que c'est ce qu'il voulait dire quand il a dit que son attribut était compatible avec les bêtes divines. »
« L'attribut feu est plus fort que l'attribut terre ? »
« Comme tu peux le voir. »
Le garçon semblait un peu amusé, même si c'était à peine perceptible.
Je ne pouvais pas dire s'il était content d'être plus fort que le panda roux ou s'il prenait juste du plaisir à utiliser sa capacité.
« Bon, alors. »
– *Prouuuu !*
Cédie sauta du balcon avant que je ne puisse dire quoi que ce soit d'autre.
La flamme rouge claire et les particules d'éther auxquelles j'étais désormais habitué fendirent le ciel nocturne et disparurent.
Je baissai vite les yeux pour voir que le panda roux était déjà descendu lui aussi.
La nouvelle feuille créée par l'éther tremblotait.
« Quel adieu classe. »
Marmonnai-je tout seul.
C'est ainsi que le mignon panda roux et le garçon qui n'était pas aussi mignon que le panda roux, mais toujours aussi beau qu'un enfant acteur, quittèrent le palais Juliette.
*
Quatre jours plus tard.
Je sortis du palais de l'Impératrice avec Ganael qui m'escorte pour trouver Benjamin qui m'attendait.
« Votre Altesse. Dame Isabelle de Sarnez a officiellement demandé une Audience avec vous pendant votre absence. »
« Vraiment ? »
Je m'arrêtai en plein milieu de la montée dans la voiture.
J'avais eu cours avec le cardinal Aurélie Boutier comme d'habitude ce matin.
Elle, qui m'avait épuisé en prétendant que « l'apprentissage par l'expérience vaut mieux que la théorie », avait dû avoir pitié de moi car elle m'avait offert un festin somptueux après le cours.
Dame Sarnez a dû demander une Audience pendant que je gérais la carotte et le bâton du cardinal.
« Qu'est-ce que tu lui as dit ? »
« Elle a dit qu'elle aimerait vous parler cet après-midi, donc j'ai répondu que c'était difficile parce que votre emploi du temps était complet. Je n'ai pas pu dire que vous étiez malade parce qu'il y a beaucoup de gens qui savaient que vous étiez venu au palais de l'Impératrice. Je suis désolé. »
« C'est bon. C'était un choix judicieux. »
Je fis un geste de la main.
Il avait dû trouver une meilleure excuse puisque n'importe qui aurait pu voir que dire que le prince qui avait l'air en forme sur le chemin pour apprendre du cardinal tombe soudainement malade, c'est un mensonge.
Ganael fit la moue.
« Ce n'aurait pas été bizarre de la rejeter sans raison, Votre Altesse. Quelle impolitesse de sa part de demander une Audience avec vous le jour même où elle la demande. »
« Laisse tomber, Ganael. »
« Je n'ai pas l'intention de la rencontrer de toute façon. » Je gardai cette partie pour moi en souriant.
Je trouvais ça un peu bizarre puisque je pensais que sa lettre mentionnant une rencontre avec moi n'était qu'une politesse.
« Nous nous dirigeons vers le temple maintenant, Votre Altesse. »
Le cocher s'inclina et m'informa de notre destination avant de fermer la portière de la voiture.
J'acquiesçai et regardai par la fenêtre.
Le soleil de l'après-midi était assez brillant.
Le vaste palais de l'Impératrice était d'une beauté extrême, avec les fleurs et les arbres qui remplissaient l'espace.
Je pouvais dire que tout le monde était occupé à préparer le Bal du Printemps qui aurait lieu dans deux jours.
Tout le monde que je vis sur le chemin vers le temple semblait très affairé.
Certaines personnes qui transportaient des meubles enveloppés dans du tissu blanc les posèrent et s'inclinèrent en voyant notre voiture.
Alors que je leur répondais silencieusement…
« Tu penses qu'il ne reviendra plus ? »
Je me tournai vers Ganael qui avait l'air un peu contrarié.
Ses yeux couleur miel boudaient.
« L'estimée bête divine. »
« Mouais, probablement. Rien ne s'est passé depuis quelques jours. »
Je lui répondis.
Cédie et le panda roux ne s'étaient pas montrés depuis qu'ils avaient quitté ma chambre il y a quelques jours.
Je pensais qu'ils avaient dû arriver sains et saufs à la « Bénédiction de la Mer Bleue ».
« C'est une bonne chose. C'est bien pour les bêtes divines d'être près d'un objet divin. »
Benjamin et Ganael acquiescèrent en même temps.
Je pouffai en me souvenant à quel point tous les deux avaient été déçus après que je leur eus dit que la bête divine avait quitté le palais au milieu de la nuit.
« J'ai entendu dire que les gens qui aident et s'occupent des bêtes divines reçoivent de la chance et le pouvoir de chasser les malédictions. Je suis sûr que vous recevrez de telles bénédictions également, Votre Altesse. »
« Haha, rien qu'à l'entendre, je suis déjà content. »
Les commissures de ma bouche s'étirèrent encore plus après le commentaire de Benjamin.
« Je me demande si je pourrai rentrer chez moi sain et sauf si je reçois de la chance. » Je ne pus m'empêcher d'avoir cette pensée.
« Les gerberas ont déjà fleuri. Les jardiniers ont dû travailler dur. »
Benjamin pointa par la fenêtre.
Je regardai autour de moi, perplexe puisque je ne connaissais pas vraiment les noms des fleurs, et il fut assez gentil pour me les montrer.
Je pouvais voir les fleurs orangées qui ressemblaient à des flammes.
« … Ce petit con va bien, non ? »
« Nous sommes arrivés au temple, Votre Altesse. »
La voix de Ganael me sortit de mes pensées.
La voiture s'arrêta et le cocher ouvrit vite la portière.
*
« Alors nous attendrons au bureau du prêtre, Votre Altesse. »
« Bonne chance, Votre Altesse ! »
Ganael sourit radieusement en me tendant un panier pique-nique.
Il s'était remis très vite après avoir boudé que la bête divine ne revienne pas.
Je leur fis un signe de la main et ouvris la porte du Confessionnal avant d'entrer.
Je mis la pancarte indiquant « confessions en cours » et m'assis sur le fauteuil confortable. Tout était silencieux maintenant.
Ça me fit penser que c'était mon nouveau boulot.
C'était ma vie de réincarnation en un otage diplomatique sage qui a arrogamment choisi de jeter le rôle du second homme principal.
« Ils ne l'ont toujours pas réparé. »
Je ricannai en regardant la corde à ma gauche qui avait toujours le bout coupé et la fenêtre en bois qui avait toujours un trou.
C'était compréhensible qu'ils n'aient pas eu le temps de rénover le temple puisque le Bal du Printemps était presque là.
– *Grrrriiiic…*
J'entendis un bruit inquiétant à ce moment-là.
Ce n'était pas le son de la porte principale ou de la porte du bureau du prêtre qui s'ouvrait.
J'entendis quelqu'un marcher depuis l'arrière du temple. Mon instinct me fit retenir mon souffle.
– *Tap, tap, tap…*
J'entendis des pas qui avançaient ni trop vite ni trop lentement.
Je fronçai les sourcils en entendant la personne venir de l'arrière du temple sans aucune hésitation dans sa démarche.
« Qui entrerait par la porte arrière ? »
Les visages de Benjamin, Ganael, la vice-capitaine Élisabeth, le cardinal, et les gardes qui gardaient l'entrée me traversèrent l'esprit.
Mais ça ne semblait être aucun d'eux.
– *Tap.*
J'eus des frissons. Les pas s'étaient arrêtés juste devant le Confessionnal où j'étais.
Au moment où j'arrêtai d'hésiter et libérai mon cercle…
– *Clic.*
Je devins complètement embarrassé.
La porte de l'autre côté s'ouvrit et je vis une ombre s'avancer vers le siège du pénitent.
Je me sentis extrêmement gêné.
« Bienvenue, cher fidèle. Quand remonte votre dernière confession ? »
C'est pour ça que je pris les devants et commençai à parler le premier.
J'essayais de faire croire que j'avais libéré mon Domaine Saint, non pas parce que j'avais peur, mais pour la confession.
« Je ne suis pas venue pour me confesser. »
Une voix féminine claire résonna dans le Confessionnal. Je sentis mon cœur battre pour une raison quelconque.
C'était une voix extrêmement charmante que tout le monde admettrait comme belle.
« J'ai entendu dire que la demande d'Audience de ma mère avait été rejetée. Je suis venue personnellement vous demander de bien vouloir changer d'avis. »
« … »
Je vis la femme retirer la capuche de sa robe.
Le monde entier semblait se mouvoir au ralenti.
Je finis par détester les charpentiers du palais impérial qui n'avaient pas réparé cet endroit.
Le côté de son visage était visible à travers le trou dans la fenêtre en bois.
Ses beaux cheveux roses ondulés… Ses yeux bleu-gris qui brillaient intensément…
C'était Christelle de Sarnez.