La transformation était simple. Elle ne fit pas mal et je ne ressentis aucun changement dans mon corps.
Comme l'avait expliqué Christelle, c'était davantage comme si l'on posait une couche de mana par-dessus ma personne.
« C'est très bizarre ? »
« Non, Votre Altesse. V, vous êtes beau ! »
« ……Je pense qu'il vaudrait mieux que vous y alliez maintenant, Votre Altesse. Vous avez l'air normal à l'extérieur. »
« Hein ? »
Quel genre de réaction est-ce que c'est ?
J'ai essayé de vérifier mon visage transformé dans un miroir, mais Benjamin et Ganaël m'ont dit de ne pas le regarder sous peine de subir un traumatisme psychologique et m'en ont empêché.
Je n'avais pas le temps de discuter, alors je me suis rapidement échappé par la porte latérale du palais Juliette, sans pouvoir m'empêcher de trouver la situation étrange.
J'ai baissé les yeux sur mes mains gantées de tissu blanc et ai penché la tête, confus, tout en traversant le jardin d'un pas rapide.
Je faisais en sorte que mes enjambées ne soient pas trop amples, car avoir l'air pressé aurait paru suspect.
J'ai contourné le parterre de fleurs et les gardes ont tressailli avant de détourner le regard.
« Oh mon Dieu, vous m'avez fait peur ! »
« Ahhh ! »
Une fois passé les buissons taillés en labyrinthe, les serviteurs royaux qui déplaçaient des affaires ont poussé un cri en me voyant.
Je ne les connaissais pas, c'étaient donc probablement des employés du palais Romero. « Pourquoi réagissent-ils tous comme ça alors que je ne me suis pas transformé en bête démoniaque ? »
« Bonjour. »
J'ai remarqué que ma voix était restée la même. J'ai réalisé mon erreur, mais je les avais déjà salués.
J'ai souri le plus innocemment possible et les serviteurs royaux sont devenus rouges.
« Je ne les comprends pas du tout. »
« B, bonjour monsieur. »
« C'est un honneur de rencontrer un individu aussi respecté. »
Telles furent les réponses que j'entendis. Ils s'inclinèrent même profondément pour me témoigner leur respect.
« Ça doit être parce que les domestiques sont aussi des enfants de nobles. »
« Alors je vous laisse. »
Je m'inclinai et repris ma marche. Heureusement, on aurait dit qu'ils n'avaient pas découvert mon identité.
« Bah, ce serait bizarre si les serviteurs royaux d'un autre palais reconnaissaient que c'est moi rien qu'à ma voix. »
« Huuuuuu. »
Tout le personnel du palais Juliette était à l'intérieur parce que Benjamin avait inventé une excuse de cours collectif.
Le personnel du palais Romero était complètement submergé à cause du festin.
Je n'ai croisé personne dans le jardin à part ces deux serviteurs royaux tout à l'heure.
Je m'approchai prudemment de la porte arrière du palais Romero.
Il n'y avait pas de gardes de ce côté aujourd'hui, sur ordre du Prince Impérial.
Quoi qu'on en pense, c'était vraiment un bon plan.
– *Grincement*
La porte s'ouvrit quand je saisis la poignée et poussai.
J'entrai rapidement pour que personne ne me voie et vérifiai la montre de poche de Ganaël.
« 20h14, nickel. »
« Couloir de gauche. Tout droit. »
Je marmonnai et me mis en route.
Grâce au travail acharné de David, le confident du Prince Impérial et responsable des domestiques au palais Romero, le couloir près de la porte arrière était désert.
Mon cœur battait la chamade. « C'est pour ça que les gens regardent les films d'espionnage. »
« La porte au fond du couloir…… »
Même quelqu'un de nul en orientation comme moi pouvait la trouver facilement.
J'avançai vite et tâtai mon corps.
J'avais entendu dire que le domestique Geoffrey avait une taille similaire à la mienne et qu'il n'y avait pas de grandes différences dans la longueur des manches ou du pantalon.
Cependant, sa carrure était meilleure que prévu, donc la zone des bras me semblait serrée. « Il doit faire du sport. »
« Par ici. »
Je m'arrêtai là où le couloir tournait.
Je pouvais sentir une odeur douce et délicieuse s'échapper de la pièce au bout.
Je frappai cinq fois et David confirma que c'était moi avant d'ouvrir la porte.
Derrière la porte se trouvait un vaste office.
« David. »
« Votre Altess, hic. »
L'homme d'âge mûr haleta et recula. Cette fois, c'est moi qui devins confus et clignai des yeux plusieurs fois.
Je touchai mes joues et mes cheveux, me demandant s'il y avait un problème grave avec mon visage, mais il n'y en avait apparemment pas.
« Peut-être…… »
« Euh, je ne suis pas Geoffrey en ce moment ? »
« Je demande votre pardon, Votre Altesse. C'est entièrement de ma faute. Comment quelque chose, quelque chose comme ça a-t-il pu arriver. »
Je ne savais pas si David claquait de la langue ou la mâchait en s'excusant.
Je suppose que les cheveux qu'il croyait être ceux de Geoffrey étaient ceux de quelqu'un d'autre.
Il redressa rapidement son expression et me consola en disant que mon apparence n'avait pas d'importance tant que je parvenais à rejoindre l'Impératrice.
C'était d'un professionnalisme extrême, mais j'étais inquiet car j'avais l'impression que notre plan devait être modifié.
« Il n'y aura vraiment aucun problème ? »
« Oui, Votre Altesse. C'est maladroit de ma part de dire ça, mais je pense que ça pourrait même être mieux. Personne au palais Romney n'osera vous aborder en premier. »
« Ça m'arrange. Je suis qui ? »
« Ça…… Il vaudrait mieux que vous ne le sachiez pas, Votre Altesse. Ce sera difficile pour vous de vous immerger si vous le savez. »
J'aurais voulu lui arracher l'info, mais je n'eus d'autre choix que d'acquiescer faute de temps.
David me tendit le plateau de desserts qui semblait tout droit sorti de la cuisine et sortit une carte sommaire.
Il me décrivit ensuite minutieusement le chemin de l'office à la salle à manger.
Honnêtement, c'était confus, mais je me disais que ça irait parce qu'il y avait des images.
« J'adorerais vous escorter moi-même, mais je dois aller à la cave à vin. »
« Ne vous inquiétez pas. Merci beaucoup pour votre aide. »
Je souris radieusement et les épaules de David tremblèrent comme s'il avait vu quelque chose de très sinistre.
Il saisit alors fermement mes mains et commenta.
« Si tout se passe bien, donnez une bonne chance à Son Altesse Royale……
— Excusez-moi ?
— Non, n'y pensez plus, Votre Altesse. Permettez-moi de partir le premier. »
Il s'inclina précipitamment et quitta l'office.
Me retrouvant seul à nouveau, je regardai la carte que David avait dessinée pour moi et la montre.
Les desserts devaient entrer à 20h30 et il était actuellement 20h20.
« Je devrais pouvoir y arriver facile en dix minutes. C'est du gâteau, Yeseo. »
*
Christelle de Sarnez avait cette pensée en tête. « Si tu tentes de vivre, tu mourras, et tu vivras si tu tentes de mourir. »
C'était le terrain de jeu de ce foutu bâtard de Prince Impérial et le festin d'aujourd'hui était un secret que même ses parents ignoraient.
Il n'y avait personne ici pour l'aider, donc tergiverser pour donner sa réponse ne ferait que révéler sa faiblesse.
Elle n'osait pas non plus faire semblant de ne pas avoir entendu, puisque c'était l'Impératrice qui lui posait la question.
C'était à elle de commencer, même si elle avait l'impression qu'elle allait vomir son sang.
« Cela…… Son Altesse Royale…… Son corps……
Christelle tressaillit légèrement en brisant le silence.
Chaque mot lui semblait si lourd et si pesant, alors qu'il ne s'agissait de rien qui serait consigné dans l'histoire.
L'Impératrice souriait.
« Tu aimes le corps du Prince Impérial ? »
« Oui, Votre Majesté. Ses membres…… Je suis satisfaite parce qu'ils sont tous là. »
« Il y a plein d'endroits où planter un couteau…… » Christelle ne prononça pas cette partie à voix haute.
Tout ce qu'elle savait du corps du Prince Impérial, c'est qu'il était grand et épais.
Elle était occupée à le pousser dans ses retranchements lors de leurs entraînements et ils ne discutaient pas souvent tous les deux.
Elle ne ressentait pas le besoin de lui parler puisqu'elle pouvait deviner la plupart de ses émotions d'après le flux d'éther.
Pour info, leurs éthers à tous deux étaient pareillement au fond du gouffre en ce moment.
« Comme c'est particulier. Cédric, qu'en penses-tu ? »
La Cardinale Boutier, qui écoutait en silence, renvoya la balle au Prince Impérial.
Christelle faillit pleurer d'admiration. « Putain, Dobby est libre ! »
« ……Son aura est limpide, Votre Éminence. »
Le Prince Impérial dit un truc complètement dingue à cet instant.
La mâchoire de Christelle tomba alors qu'elle se tournait sur le côté.
Le couple d'yeux orange regardait en l'air comme s'il réfléchissait à quelque chose.
« Mon éther se stabilise quand je suis près d'elle. »
« Hoooo. »
L'Impératrice posa sa fourchette comme si elle trouvait ça amusant.
De son côté, Christelle plissa les yeux. « Ce fils terrible arnaque sa propre mère.
Comment peut-il dire ces trucs aussi facilement ? Il les a écrits sur son assiette ou quoi ? »
« Et ? »
« Le fait qu'elle soit généreuse avec ses subordonnés est aussi quelque chose dont je peux m'inspirer. »
Christelle eut l'impression de se prendre un éclair dans le dos.
Elle écarquilla les yeux et dévisagea le Prince Impérial. « J'ai jamais vu un renard comme lui de ma vie.
Il parle du Prince Jesse ! »
« Je ne savais pas que Christelle avait ce côté-là. »
« Haha……
La jeune noble parvint à peine à rire face à la réponse affectueuse de la Cardinale.
« Votre « fils » bien-aimé est en train de tourner *My Sassy Girl* tout seul en ce moment. J'ai envie de sauter de colère et de casser cette table en noyer en deux ! »
« Quand vous êtes-vous rencontrés pour la première fois ? C'était au Bal du Printemps ? »
« Oui, Madame. »
Le Prince Impérial répondit sans la moindre honte. Son joli visage ne montrait aucune hésitation.
Christelle repassa une scène de film dans sa tête et fit des remarques sarcastiques.
« Vous ne devez surtout pas donner d'alcool à M. Jesse. C'est une personne sincère.
Si vous allez dans un salon de thé, ne buvez pas de café ou de thé noir. Buvez une tisane…… »
« Et la petite Sarnez ? »
« Excusez-moi ? »
Christelle leva les yeux.
L'Impératrice rejeta en arrière ses courts cheveux argentés et la regarda.
Un sourire était sur son visage, comme si elle trouvait ça extrêmement divertissant.
« On dirait que seul le Prince Impérial a des sentiments pour vous. Vous n'avez rien d'autre à ajouter ? »
« C'est à mon tour encore ? » Christelle mordit l'intérieur de sa joue et baissa les yeux.
La montre à sa cheville indiquait qu'il était 20h40. Elle devint extrêmement nerveuse.
« Pourquoi le Prince Jesse n'est-il pas là ? Il s'est vraiment perdu ? »
« Je……
Elle avala sa salive machinalement.
Il faisait calme dehors, donc il n'y semblait pas y avoir de problème. Ça voulait dire qu'ils devaient tous deux travailler dur pour gagner du temps.
Christelle prit solennellement de grandes respirations. « C'est ce bâtard qui a commencé. »
Elle donnait toujours le meilleur d'elle-même dans un combat, peu importe l'adversaire.
Même s'il ne s'agissait que d'un gamin de vingt-quatre ans.
« J'aime que Son Altesse Royale soit bon cœur. Il sourit bien et est gentil avec les enfants et les animaux. »
– *Clang.*
La cuillère que le Prince Impérial avait brisée en deux tomba mollement sur la table.
Christelle eut l'impression que le côté de son visage était en feu, mais elle n'y prêta aucune attention et continua.
« Il ne veut rien de moi politiquement et il est extrêmement respectueux. Ah, la couleur de ses yeux est très jolie aussi. »
La Cardinale parut choquée.
« C'est inattendu. »
« N'est-ce pas, Votre Éminence ? J'y ai réfléchi et je pense que le mariage irait bien aussi. Ce serait comme avoir une cohabitation exclusive et secrète avec un ami. »
« La grande sœur a gagné, petit gamin. » Christelle sourit comme le Joker et regarda le Prince Impérial.
Des étincelles comme on en voit dans le soudage étaient visibles au coin des yeux du jeune homme.
La nappe devant Christelle commença à noircir sur les bords.
Il y eut un craquement alors que le vin du Prince Impérial gelait.
La Cardinale eut un air gêné en ouvrant la bouche pour parler.
« Ami ? Il y a un instant, vous avez dit……
Ce fut à cet instant.
– *Toc toc.*
« Entrez. »
L'Impératrice répondit au coup comme si elle l'attendait.
La porte s'ouvrit bientôt et un bel homme familier poussa le chariot à desserts dans la salle à manger.
Il haletait en s'excusant.
« Je suis vraiment désolé d'être en retard. »
« ……François ? »
La Cardinale repoussa son monocle en demandant. Christelle et le Prince Impérial furent tous deux stupéfaits.
« Attendez, comment vous avez fait pour vous transformer en François Duhem ? »
*
« Excusez-moi, qu'est-ce que vous venez de dire, Votre Éminence ? »
Je demandai bêtement en retour. J'étais si choqué que mon cerveau ne fonctionnait plus correctement.
« Qui avez-vous dit que j'étais ? »
« Ce domestique ressemble trait pour trait à François. »
La Cardinale Boutier commenta doucement. Je la regardai et fis de mon mieux pour reprendre mon souffle.
La seule personne que mon maître appellerait François, ce serait le Marquis Duhem.
« Donc vous dites que c'est pour ça que personne ne m'a aidé et m'a regardé comme si j'étais un dingue quand j'ai tourné trois fois au même endroit ?
C'était pour ça que les membres de la Garde Impériale m'ont laissé tranquille alors que je passais avec un chariot et des vêtements qui ne me vont pas ?
Quelle vie mène le Marquis ? »
« Hahahaha. »
L'Impératrice Frédérique éclata de rire et brisa le silence gênant. Je tressaillis.
J'étais choqué et apeuré parce que je ne l'avais jamais entendue rire à gorge déployée.
Je me rappelai naturellement le conseil de Benjamin.
« Saute par la fenêtre si elle pose la main sur le fourreau de son épée. Il a dit que c'était la décision sûre. »
« Je ne me suis pas amusée depuis longtemps parce que j'étais trop occupée. J'ai eu droit à un spectacle divertissant. »
« ……
— Ton jeu d'actrice était bon, Aurélie.
— Qui croyez-vous que je suis ?
La Cardinale sourit doucement et répondit à l'Impératrice.
Les deux adultes sirotèrent leur vin rouge en silence.
Je tournai mon regard vers nos deux protagonistes.
« Vous avez merdé, les gars ? »
*Secoue secoue.*
Christelle croisa mon regard et secoua la tête avec des yeux innocents.
« La raison pour laquelle je suis venue aujourd'hui, c'est parce que j'estimais votre capacité à tout mettre en place. »
L'Impératrice vida son verre de vin avant de commenter.
Bien qu'elle regarde droit devant elle, on n'avait pas l'impression qu'elle regardait son fils, le Prince Impérial Cédric, qui était assis là.
Je restai silencieux et écoutai attentivement les paroles de la souveraine.
« Tu es vraiment populaire. Non seulement tu as mon fils de ton côté, tu as embarqué les gamins du Comté Moutet et du Duché Sarnez. Quant au Duché Blanquer, tu as utilisé un message pour vendre ton plan. Inutile de parler du prêtre du Vatican en résidence surveillée.
« ……
— Utiliser ce festin était plutôt malin. Je n'ai d'autre choix que d'être fière de toi pour avoir pu mettre autant de choses en œuvre alors que tu étais enfermée dans un petit palais froid. »
Elle tourna lentement la tête.
C'était la première fois que je croisaient le regard de l'Impératrice depuis mon entrée dans la salle à manger.
Ses yeux cerise acérés me transpercèrent. J'eus instantanément des frissons partout.
« L'erreur que tu as commise, c'est de croire qu'il se passait quelque chose au Palais Impérial que j'ignorais. Mais peu importe. »
Je ressentis une peur nouvelle, bien que ce ne soit pas la première fois que je discutais avec elle.
C'était clairement la pression d'un maître de l'épée. Mes lèvres s'asséchèrent.
Je parvins à peine à empêcher ma jambe de reculer instinctivement.
L'Impératrice desserra sa cravate et parla d'une voix basse.
« J'écouterai ce que tu as à dire. Alors débarrasse-toi de ce stupide déguisement, Jesse Venetiaan. »
C'était un ordre impérial. Je fis tout ce que je pus pour que ma main ne tremble pas en retirant le cache-œil.