Clois se sentait bizarrement décalé depuis ce matin.
Ce n'était pas une sensation désagréable. Plutôt un sentiment d'anticipation qui faisait battre son cœur plus vite.
Ça faisait si longtemps qu'il n'avait pas accueilli le matin avec une telle impression qu'au début, il n'avait même pas réussi à identifier son propre état d'esprit.
Puis, ça lui est revenu d'un coup.
Il y a très longtemps, quand l'être qui lui était cher était encore en vie, il commençait chaque journée avec ce sentiment.
« Mais pourquoi suis-je soudainement comme ça ? »
Il ne se passait rien de spécial.
Ce n'était pas un anniversaire, ni le jour où quelqu'un était décédé. Juste une journée ordinaire sans emploi du temps particulier.
Mais il ne comprenait pas pourquoi il était si excité dès le matin.
Il a même soupçonné avoir pris le mauvais médicament.
Mais il n'avait toujours pas touché aux médicaments que le médecin lui avait donnés, donc ce n'était pas ça.
Ne trouvant rien d'inhabituel dans l'emploi du temps du jour, Clois a repassé en revue ses souvenirs de la veille.
Récemment, il ne s'était rien passé de spécial, si ce n'est l'aggravation de sa dépression...
« Ah. »
Non. Il y avait eu cet enfant qui était apparu soudainement devant les tombes de Lilian et Evevien.
Mais il lui avait donné une fausse identité plausible et l'avait renvoyé. Il n'y avait pas besoin de se revoir, donc rien à craindre.
Il n'y avait donc aucune raison qu'il en soit affecté...
Clois se rendit à son bureau avec une légèreté inhabituelle.
Les vassaux croisés en chemin le saluèrent avec plus d'entrain que d'habitude, s'inclinant profondément.
Ils parlaient de la beauté du temps et de la bonne mine de Sa Majesté.
Il ne comprenait pas pourquoi les vassaux étaient si excités, même s'il l'était lui-même.
C'étaient les mêmes personnes qui d'ordinaire avaient du mal à croiser son regard.
À moins qu'ils n'aient tous perdu la raison, il n'y avait aucune raison qu'ils soient si amicaux.
Pourtant, ils surveillaient tous son humeur avec attention.
Peu après, Clois comprit pourquoi ils agissaient ainsi.
Ceux qui se trouvaient dans la salle de conférence se ruèrent soudain vers les fenêtres et se mirent à bavarder.
« Là-bas, ce sont les enfants de l'Académie des Élus qui arrivent. »
Au moment où il entendit ces mots, il réalisa pourquoi ils avaient été si attentifs à son humeur et plus loquaces que d'habitude depuis le matin.
« Aujourd'hui, c'était le jour où les enfants de l'Académie des Élus visitaient le Palais Impérial. »
Après avoir ordonné d'inscrire Ibi Elden, Clois n'avait plus jamais mentionné l'Académie des Élus.
De plus, les suggestions concernant la succession vacante s'étaient multipliées récemment.
Les vassaux voulaient donc entendre ne serait-ce qu'un mot sur ce que pensait Clois.
Ils semblaient croire que c'était l'occasion, d'autant que les enfants qui pouvaient être candidats entraient dans le Palais Impérial.
Leur raisonnement se tenait à sa manière.
S'il devait exprimer son avis sur l'héritier, aujourd'hui serait une bonne opportunité.
Mais...
« Je ne me sens pas bien aujourd'hui. Poursuivez la réunion sans moi, je recevrai le compte rendu séparément. »
Les visages des vassaux, pleins d'attente, s'assombrirent instantanément.
Clois n'avait aucune intention de les gronder.
Bien sûr, certains espéraient secrètement que leurs enfants, petits-enfants ou proches collaborateurs attirent l'attention de Clois.
Mais il savait que la plupart étaient sincèrement inquiets pour « l'héritier » à présent.
Ils espéraient que quelqu'un soit désigné au plus vite pour la stabilité complète de l'empire, peu importe qui.
Mais il ne pouvait toujours pas trancher.
Il connaissait la réponse.
Comme tout le monde s'y attendait, Arcel et Ruska. Il n'avait qu'à choisir entre les deux enfants.
Si le cœur des hommes était imprévisible, lui avait traversé la vie et la mort aux côtés du duc Keilen et du marquis Ragselb, les pères des deux enfants.
Il connaissait donc leur caractère.
Tous deux ne souhaitaient pas que leurs enfants deviennent héritiers.
Il savait aussi qu'au moment où ils seraient désignés, ils abandonneraient tous leurs postes au Palais Impérial et se retireraient immédiatement dans leurs lointains territoires.
« Les enfants vont bien aussi. »
Tous deux avaient du sang royal mélangé dans leur ascendance.
Alors quand la rumeur s'était répandue pour la première fois que l'un des deux deviendrait héritier, personne n'avait particulièrement remis en question leurs qualifications.
Mais Clois avait choisi ces deux enfants comme candidats dans son cœur non pas pour de telles conditions.
« Lilian les chérissait énormément. »
Il y avait beaucoup d'autres enfants sur les terres de Lilian en dehors d'Arcel et Ruska.
Comme son séjour avait été long, ses aides avaient amené leurs familles avec eux.
Mais Lilian chérissait particulièrement ces deux enfants. Comme s'ils étaient les siens.
Clois faisait autant confiance aux yeux de Lilian qu'aux siens.
S'ils étaient des enfants qu'elle chérissait, il n'y aurait pas de problème.
« Mais Votre Majesté, les jeunes élèves doivent être ravis de visiter le Palais Impérial. Si vous vous sentez assez bien, ne serait-il pas bon de les saluer au moins une fois ? »
Juste au moment où il commençait à s'agacer face aux vassaux qui refusaient de lâcher prise et tentaient de le retenir,
Clois fut brutalement tiré de ses pensées par ces mots.
« Cet enfant croit que je suis un professeur. »
Il avait donné le nom du professeur qu'il avait utilisé parce qu'il ne pouvait pas dire qu'il était l'Empereur.
À quel point serait-il surpris s'il le voyait soudainement ici ?
De plus, s'il savait qui il était, il ne lui parlerait jamais aussi confortablement que lors de leur rencontre devant la tombe de Lilian.
Pensant jusque-là, Clois se leva vivement de son siège.
Au vu de l'attitude des vassaux, ils s'approcheraient pour saluer les enfants lorsqu'ils entreraient.
Mieux valait simplement quitter les lieux avant que cela n'arrive.
« Très bien. Je serai dans mon bureau, envoyez quelqu'un s'il y a quelque chose d'urgent. »
Clois quitta rapidement la pièce.
Il se rendit à son bureau et déplia les piles de documents comme d'habitude.
Quoi qu'il en soit, la réunion du jour n'avait pas d'ordre du jour particulièrement important. C'était donc une aubaine d'avoir plus de temps pour travailler seul.
« Je devrais finir ça vite. »
Il y avait toujours beaucoup de documents en attente de sa validation.
Il devait donc les examiner rapidement, les signer et les renvoyer.
Mais contrairement à ses pensées, sa main bougeait à peine.
Il aurait déjà dû lire plusieurs pages, mais ses yeux restaient bloqués sur la toute première phrase du document.
Il n'y avait qu'une raison. C'était à cause des voix d'enfants qui venaient de l'extérieur.
« Sont-ils déjà proches ? »
Des cris d'admiration, des appels aux amis, des bavardages sans fin.
Il ne pouvait pas du tout se concentrer à cause des voix de jeunes garçons et filles qu'on entendait rarement au Palais Impérial.
« Ibi doit être venue aussi. »
Au moment où il pensa cela, il posa enfin le document qu'il tenait et se leva de son siège.
Heureusement, les fenêtres étaient couvertes de rideaux. S'il regardait par l'entrebâillement, il pourrait observer en secret sans être vu.
Comme il s'y attendait, il put voir les élèves à travers les rideaux.
« J'ai entendu dire que beaucoup d'enfants n'avaient pas supporté et avaient déjà abandonné. »
Pourtant, il y avait plus d'élèves restants qu'il ne le pensait.
Certains abandonneraient à nouveau pour diverses raisons.
Pensant cela, il scruta attentivement les enfants.
Finalement, il vit l'enfant qu'il cherchait.
Ibi, qui peinait à trouver sa place parmi des élèves bien plus grands que lui, allant et venant.
L'enfant était bousculé par les autres élèves, mais il ne pouvait pas détacher les yeux du Palais Impérial.
Et Clois ne pouvait pas détacher les yeux d'Ibi.
« C'est si impressionnant que ça ? »
C'était compréhensible. Le Palais Impérial devait sembler un autre monde pour un enfant venu d'un orphelinat rural.
Les bâtiments de l'Académie des Élus étaient aussi excellents puisqu'ils étaient affiliés au Palais Impérial, mais ils ne pouvaient pas être comparés au Palais.
Il ne put s'empêcher de sourire en le voyant fixer le vide.
S'il n'y avait pas les autres enfants, et s'il n'y avait pas les autres élèves.
« Alors je serais descendu et j'aurais fait semblant d'être un professeur, en lui expliquant ci et là. »
Pensant jusque-là, Clois fut saisi d'effroi.
Il avait pensé qu'il ne devait plus jamais le rencontrer, mais il voulait aller lui en parler.
Quelle était la raison de ces pensées contradictoires ?
À cet instant, Ibi, qui regardait le Palais Impérial depuis l'extérieur, s'inclina profondément.
Clois, pensant qu'il le saluait, fut surpris et recula vivement.
« Comment... »
A-t-il été vu ?
Clois dut s'efforcer de calmer son cœur qui battait la chamade.
Après avoir lentement exhalé, il s'approcha prudemment de la fenêtre à nouveau après un long moment et regarda le jardin à travers les rideaux.
Les enfants de l'Académie des Élus s'éloignaient déjà, suivant le personnel.
Un jeune enfant suivait le bout du groupe à pas pressés.
Heureusement, il ne semblait pas l'avoir reconnu.
« Alors pourquoi ? »
Pourquoi s'était-il incliné devant le Palais Impérial ?
Clois resta près de la fenêtre et continua d'observer son dos jusqu'à ce qu'Ibi ne soit plus visible.