Clois soupçonna un instant qu’Ibi cherchait à lui faire bonne impression, sachant que cet endroit abritait le tombeau de l’Impératrice et de la Princesse.
Cela s’expliquait par le passé : certains avaient déjà tenté ce genre de manœuvres.
Des personnes qui nourrissaient des espoirs démesurés, persuadées qu’en feignant d’honorer l’Impératrice et la Princesse que l’Empereur ne pouvait oublier, elles se gagneraient sa faveur.
Se demandait-il si Ibi faisait partie de ceux-là.
Mais après y avoir réfléchi un instant, il réalisa que c’était une pensée absurde.
Ibi n’était qu’une enfant de l’orphelinat qu’il avait personnellement choisie. De plus, c’était sa première fois dans le palais impérial.
Qu’une telle enfant traverse des broussailles par un sentier ignoré de tous pour arriver jusqu’à l’espace préféré de l’Empereur, et tente de lui faire impression ?
C’était tout simplement impossible.
‘Il faut d’abord que je bloque le chemin.’
Il semblait que, tandis que l’académie des talents restait déserte depuis longtemps, de grands animaux y avaient frayé un passage.
S’il laissait les choses ainsi, un autre élève de l’académie pourrait revenir ici.
Une vive contrariété s’empara de Clois à l’idée que cet endroit n’était pas seulement dangereux, mais qu’autrui pourrait également s’y frayer un chemin.
‘Hormis celle-ci.’
Penser qu’Ibi pouvait éventuellement venir le surprenait lui-même.
Après tout, c’était une enfant qui n’avait aucun lien avec lui. Pourquoi donc dérogerait-il à la règle pour Ibi Elden uniquement parce qu’il l’avait croisée une fois ? Pourquoi ?
Tandis que Clois réfléchissait, le ciel s’assombrit.
Puis, quelque temps plus tard, une sonnerie retentit en provenance de l’académie des talents. C’était la cloche annonçant la sonnerie préliminaire, suivie aussitôt par le couvre-feu total.
Réveillé par ce carillon, Clois se leva d’un bond et s’approcha de la tombe de Lilian.
En contemplant la couronne de fleurs encore imprégnée du parfum de l’herbe et des plantes, il parla d’une voix douce, comme si sa femme était là.
« Lilian, Est-ce qu’Evevien aurait été pareille si elle avait survécu ? »
Si elle avait vécu, elle aurait eu sept ans, comme Ibi.
Clois se remémora l’apparence d’Ibi, juste quelques instants plus tôt.
Elle était petite et maigrichonne en ce moment, mais si elle s’en sortait bien à l’académie, elle prendrait sûrement des formes comme les autres enfants de son âge sous peu.
Alors ses cheveux dorés, ternes aujourd’hui, retrouveraient leur éclat, et ses yeux verts scintilleraient davantage.
À cette évocation, un frisson parcourut le corps de Clois.
Il ressentait une familiarité troublante, comme s’il la connaissait depuis longtemps, alors même qu’il ne la voyait qu’en première fois. Tout venait de la couleur de ses yeux, ce vert identique à celui de Lilian.
De plus, si sa chevelure fonçait légèrement, elle arborerait un blond très proche du sien.
Tout comme l’enfant qu’il avait vaguement imaginé lorsque Lilian était enceinte, bien des années plus tôt…
‘Reviens à toi.’
Clois, plongé dans un état d’âme trop nostalgique, se réprimanda intérieurement.
Il avait porté de ses propres mains le corps de Lilian. Et celui d’Evevien, serré contre elle.
Tous ceux qui se trouvaient dans le château à ce moment-là affirmaient que Lilian avait pris la petite Evevien et s’était rendue seule aux remparts pour tenter d’épargner les habitants, se sacrifiant conformément au souhait de l’ennemi.
Puis, par la suite, l’ennemi avait mutilé leurs cadavres…
« Hah ! »
Clois essuya la sueur froide qui perlait à son front et chassa ses pensées.
S’il s’attardait plus longtemps, il ne ferait qu’alimenter des réflexions oiseuses. Le monarque jeta un dernier regard sur la sépulture avant de rebrousser chemin vers le palais impérial.
Bien plus tard, Clois regagna ses appartements et s’installa sur un canapé, fixant le bouquet qu’il avait rapporté.
Après y avoir longuement prêté attention, il retira les jolies dispositions florales situées dans le vase de la chambre et y replacea le bouquet qu’il avait apporté à la place.
Soudain, il comprit qu’il avait gardé le mouchoir qu’Ibi lui avait offert.
« Ah mince. »
C’était manifestement un objet neuf qu’elle venait de recevoir, et parce qu’il l’avait pris, elle l’avait involontairement égaré.
‘Je devrais le lui rendre.’
Le récupérer ne poserait aucune difficulté. Il pouvait demander à l’un de ses vassaux de le lui restituer. Il lui serait facile de dissimuler que l’empereur personnellement l’envoyait.
Pourtant, Clois continuait de songer à la manière dont il pourrait se rendre lui-même à l’académie pour le remettre en main propre.
Finalement, il fit la constatation.
Ce qui le poussait avant tout, c’était le désir de revoir Ibi Elden, bien plus que l’envie de restituer ce mouchoir.
Clois esquissa un sourire amer.
« Je crois que je deviens vraiment faible. »
Cela expliquait sans doute pourquoi il cherchait constamment le visage d’Evevien chez les autres enfants.
Il déposa le mouchoir sur la table basse.
Décidé à charger un serviteur de le rapporter officiellement dès l’aube venue.
Ting. Ting. Ting.
La cloche résonna dans toute l’académie des talents, annonçant le couvre-feu total.
Dans le hall du dortoir, Ibi reprit son souffle.
Grâce à sa fuite rapide dans la forêt dès qu’elle avait entendu la sonnerie, elle eut la chance de regagner son dortoir avant que ne retentisse celle du couvre-feu total.
Tandis qu’Ibi haletait encore, le personnel occupé à classer des dossiers à l’intérieur sourit et lui adressa la parole.
« On dirait que vous avez filé ici à toute allure ? Ce serait bien de penser à arriver plus tôt à partir de demain. »
Ibi redoutait une réprimande pour son arrivée de dernière minute, mais contrairement à ce qu’elle imaginait, le personnel fut bienveillant, sans doute en raison de son premier jour.
Après avoir promis d’être plus vigilante dès le lendemain, Ibi monta les marches lorsqu’un souvenir soudain la frappa ; elle s’arrêta net pour interroger le personnel.
« Excusez-moi, peut-on vérifier le nom de mon tuteur ici ? »
« Un tuteur ? L’information est facile à obtenir, mais… êtes-vous entrée sans savoir ? »
La plupart des enfants intégrant l’académie rencontraient généralement leur tuteur au moins une fois avant la rentrée.
Même dans les cas où ils ne s’étaient pas rencontrés, ils connaissaient au moins son nom.
« Oui. J’ignorais que ce système existait, mais j’ai lu quelque part qu’il était obligatoire d’en avoir un. Je voudrais simplement connaître le mien. »
« Quel est votre nom ? »
« Je suis Ibi Elden. »
Sur les mots d’Ibi, le personnel sortit un dossier contenant les informations des élèves et se mit à le feuilleter.
« Voyons… Ibi Elden… Ah, voilà qui est trouvé. »
Le fonctionnaire retrouva rapidement le registre d’Ibi et répondit.
« Votre tuteur est le professeur Sian Roshen. Il porte le titre de baron. »
« Comment ? Sian Roshen ? »
La voix d’Ibi s’éleva naturellement à l’écoute du prénom cité par l’employé.
Réalisant qu’elle s’était laissé emporter, elle referma précipitamment la bouche.
« Pourquoi ? Y a-t-il un problème ? »
« Non, rien du tout. Merci pour votre aide. »
Ibi salua le personnel et gravit les escaliers menant à sa chambre.
'Sian Roshen !'
Elle dut se frotter les oreilles dès que ce nom eut quitté les lèvres de l’interlocuteur.
L’inconnu qu’elle venait de croiser dans la forêt s’appelait Sian Roshen.
D’autre part, cet homme n’avait-il pas affirmé être professeur à l’académie des talents ?
'Mais comment est-il devenu mon tuteur ?'
De la même manière qu’Ibi ignorait qui était le professeur Sian, celui-ci ne semblait pas non plus la connaître.
Dès lors, comment figurait-il parmi ses tuteurs officiels ?
'L’académie aurait-elle sollicité les professeurs parce qu’un enfant se retrouvait sans tutrice ?'
Quelle que soit la façon dont elle analysait la situation, c’était l’hypothèse la plus plausible.
Les jambes légères, Ibi avançait vers sa chambre, les pensées tournées vers le professeur Sian, celui qu’elle avait rencontré dans la forêt.
C’était un inconnu dont elle venait de faire la connaissance, mais qui lui inspirait pourtant une étrange familiarité, comme s’ils s’étaient fréquentés depuis des mois.
Surtout, c’était la première fois qu’elle n’avait peur d’un homme aussi grand.
Bien loin de la peur, elle aurait souhaité poursuivre la conversation s’ils avaient eu davantage de temps.
La sonnerie l’avait contrainte à la hâte au retour, mais le regret tenace, impossible à effacer, s’était niché en elle tout du trajet ; et désormais, cet homme était son tuteur.
Il existait donc une possibilité de le revoir.
'De plus, étant professeur à l’académie, n’allait-elle pas nécessairement le croiser un jour pendant les cours ?'
Puis, soudain, Ibi se rappela un détail crucial.
« Mon mouchoir ! »
En y réfléchissant bien, elle venait de retourner après avoir remis ledit mouchoir au professeur Sian.
Par précaution, ellevida toutes ses poches, mais le tissu n’était nulle part.
'On avait dit que si l’on voulait d’autres objets fournis par l’école, on pouvait simplement les réclamer…'
Pour Ibi, habituée à économiser chaque rien au sein de l’orphelinat, un mouchoir neuf représentait une véritable fortune.
Recevoir un tel luxe gratuitement était déjà une grande grâce, et pourtant, elle avait l’impression d’avoir commis une faute en perdant cet objet dès la première journée.
Cependant, elle ressentit aussi un soulagement. Dorénavant, elle disposerait d’une excuse valable pour approcher librement le professeur Sian.
'La carte de l’académie ne mentionnait pas le laboratoire du professeur Sian.'
Celle qu’elle avait mémorisée indiquait pourtant les emplacements des ateliers de tous les enseignants. Or, le nom du professeur Sian n’y figurait pas, et de toute évidence.
'Je demanderai à un autre employé demain.'
Le cœur battant à l’idée de retrouver le professeur Sian, Ibi poussa la porte de la chambre 305.
« … ! »
Ibi crispa ses yeux et se figea sur place en croisant ceux d’une douzaine de jeunes filles présentes dans la pièce.