Suite aux discussions de la veille, il avait été décidé que Yorgen-san et Adéla-san rejoindraient la guilde des aventuriers de Dolan pour surveiller Erland-san.
Moira-sama et Ugoor-san semblaient soulagés, mais l'affaire ne s'arrêtait pas là.
Après tout, Erland-san avait quitté la capitale en tournant le dos à tout pour venir ici, à Carina.
Les hautes instances de la guilde des aventuriers de la capitale seraient furieuses.
D'après Moira-sama, des voix radicales s'étaient même élevées pour réclamer qu'on le dénonce comme un voleur.
C'est compréhensible, puisqu'il avait emporté sans permission la « Magic Sword Caladbolg » qu'il m'avait empruntée.
Pourtant, Erland-san conserve, ne serait-ce que sur le papier, son titre de maître de la guilde des aventuriers de Dolan.
L'avis majoritaire était que faire sortir un criminel de la guilde des aventuriers, qui plus est un maître de guilde, nuirait à l'image de l'institution, si bien qu'il a échappé à la qualification de criminel.
Cela dit, la colère des pontes n'est pas retombée pour autant, et il a été décidé à l'unanimité de lui faire payer les frais occasionnés par cet épisode, plus une indemnité du même montant.
« Cette fois, plusieurs groupes de rang S ont dû se mouvoir. La note sera salée. Il va travailler gratis pendant un bon moment. »
Moira-sama avait soupiré en disant cela.
Et ce n'est pas tout : même avec le paiement des frais et de l'indemnité, la colère des dirigeants ne serait toujours pas apaisée…
« Il va falloir le traîner devant la guilde des aventuriers de la capitale. Il y passera au grill. »
C'est ce qu'avait déclaré Moira-sama.
Et elle avait ajouté en riant : « Moi aussi, évidemment, je ferai partie de ceux qui le grilleront. »
Moira-sama, c'est flippant.
Bon, vu à quel point elle a l'estomac retourné, c'est peut-être normal, ceci dit.
Erland-san ne fait que des bêtises, après tout.
Bref, il paraît qu'il veut rentrer à la capitale au plus vite.
Yorgen-san et Adéla-san sont déjà au courant.
C'est un membre de leur famille, après tout.
Simplement, ils doivent encore expliquer la situation aux autres hauts-elfes, alors ils ont demandé un jour de délai, ce que Moira-sama et Ugoor-san ont accepté.
Tous deux s'excusaient platement en répétant : « Vraiment, pardon de vous presser comme ça. »
J'aurais bien voulu organiser une fête de départ pour Yorgen-san et Adéla-san, mais faute de temps, ce n'est pas possible.
Du coup, je me suis dit que je leur préparerais au moins un plat pour aujourd'hui.
Tous deux attendaient mes repas avec impatience, et je les laisse partir sans trop leur en avoir fait goûter.
J'ai pensé à leur donner juste un gros morceau de viande, mais les hauts-elfes ne cuisinent guère.
Donc, place à la cuisine.
D'après ce qu'on m'a dit, la Boîte à objets d'Adéla-san ferait passer le temps au ralenti, environ huit fois plus lentement que la normale.
Mais ce n'est pas un arrêt total comme la mienne.
J'ai donc réfléchi à quelque chose qui reste bon une fois froid, et je n'ai vu qu'une solution.
Un rôti de dragon, bien doré en surface pour tenir le coup une fois refroidi.
C'est délicieux tel quel, tranché, et ça l'est tout autant dans du pain.
Surtout, ils s'étaient régalés avec le steak de dragon vert, alors le même morceau en rôti devrait leur plaire.
« Bon, je m'y mets. »
Comme je pensais qu'on pourrait en manger un morceau avec Moira-sama et Ugoor-san sur la route du retour, j'ai sorti deux gros blocs de viande de dragon vert.
La matière étant du dragon, Erland-san risque de faire un scandale, mais c'est Yorgen-san qui tranchera pour savoir s'il y goûte.
D'après ce que j'ai vu jusqu'ici, Yorgen-san ne semble pas du genre à se laisser impressionner par Erland-san, donc ça devrait aller.
Bon, assez palabré, au travail.
D'abord, je frotte les blocs de dragon vert avec de l'ail râpé, du sel et du poivre noir.
Je laisse reposer une trentaine de minutes, puis je fais chauffer de l'huile dans une poêle et je saisis la viande sur toutes ses faces.
Je dépose les morceaux bien colorés sur une plaque recouverte de papier cuisson…
« Le reste, c'est le four qui s'en charge. »
Je jette un œil de temps en temps, et pendant ce temps je prépare la sauce.
Je vais faire une sauce oignons à la japonaise avec le jus de cuisson.
Ça va avec n'importe quelle viande, et ce sera parfait pour ce rôti.
Allez, oignons râpés, râpés, râpés.
Grâce à l'immunité aux altérations d'état, mes yeux ne piquent pas, et c'est discrètement appréciable.
Alors que je surveillais la cuisson, j'ai senti une présence derrière moi.
Je me retourne : le quatuor gourmand, les yeux brillants d'envie.
« Qu'est-ce qu'il y encore ? »
« Le midi, c'est de la viande de dragon ? Tu as du flair. »
« Hmm hmm. Ça s'annonce bien. »
« Du dragon dès le midi ! C'est d'un luxe fou ! »
« Dragoon~ ! »
Tch, l'odeur a attiré les gloutons.
Ils prennent ce rôti pour leur déjeuner, ou quoi ?
« Ah, désolé de casser l'ambiance, mais ce n'est pas pour le midi. »
« Quoi ?! »
« Ce n'est pas pour nous ?! »
« Hé, c'est quoi ce cirque ?! »
« On n'y a pas droit ~ ? »
« Écoutez, je vous l'ai dit ce matin au petit-déj. Yorgen-san et Adéla-san accompagnent Erland-san pour le surveiller. »
J'ai expliqué qu'ayant pas le temps de faire une fête de départ, je leur préparais un plat à emporter à la place.
À ces mots, les quatre ont fait une tête déconfite, visiblement abattus.
« M… ma viande de dragon… »
« Je pensais pouvoir goûter à de la viande de dragon… »
« Quoi, j'étais sûr qu'on allait pouvoir en manger… »
« La viande de dragoon~… »
Euh… faut pas déprimer à ce point !
« Mais non, je vous gave bien de viande tous les jours, non ? »
« La viande de dragon, c'est une autre ligue. »
« Exact. C'est le sommet de la viande. »
« Ouais ouais. Ne la mettez pas sur le même plan que les autres viandes. »
« La viande de dragon, c'est super super super bon ~ ! »
Bon, okay, c'est délicieux, je concède.
« La déception de ne pas pouvoir en manger, comment tu vas la compenser… ? » (regard en coin)
« Haa~… quelle déception… » (regard en coin)
« Ma bouche a déjà le goût de la viande de dragon… » (regard en coin)
« La viande de dragoon~… » (regards insistants)
Urgh…
« Bon, d'accord, j'ai compris ! »
À ma reddition, le quatuor pousse des cris de joie.
« Mais ! Juste un petit bout, hein. Le menu du midi, c'est sandwich au menchi-katsu. C'est le plat principal, le rôti de dragon, c'est juste en accompagnement ! »
« J'aimerais m'en remplir le ventre, mais pour aujourd'hui, on fera avec. »
« C'est ça. Puisqu'on peut en manger, c'est déjà bien. »
« Ouais ~ »
« Viande de dragoon ~ ! Yatta ~ ! »
Je souris jaune devant leur vacarme.
Haa… je suis trop mou.
Mais leur pression gourmande est dingue.
Ce ne sont pas des bêtes mythiques pour rien.
Ils pourraient faire preuve de cette énergie ailleurs, ceci dit.
Bon, pas le choix.
Il faut préparer du rôti en plus.
Je chasse le quatuor de la cuisine et je me remets au fourneau pour leur portion.
Je ressoris deux blocs de dragon vert (même quantité, mais pour eux ce n'est qu'un « accompagnement ») et je les frotte à l'ail, sel, poivre.
Pendant qu'ils reposent, le premier rôti est prêt, je l'enveloppe dans du papier alu et le laisse reposer.
Entre-temps, la sauce oignons japonaise.
Dans une poêle, je mélange oignons râpés, jus de cuisson resté sur la plaque, vin rouge, ail râpé, sauce soja, sucre, et je réduis de moitié. Sauce prête.
« Bien, ça c'est pour Yorgen-san et les autres, je le garde de côté. »
Il me reste à faire la même chose pour la portion du quatuor…
« Hé, c'est pas prêt encore ? »
Le quatuor guette depuis l'entrée de la cuisine.
« Ça arrive, attendez de l'autre côté. Je vous l'apporte dès que c'est prêt. »
Pff, ma tribu est vraiment à fond dans la bouffe, c'est presque rafraîchissant.
Je pouffe et attaque la finition.
Et…
« C'est bon ~ ! »
« On t'attendait ! »
« Enfin on peut manger ! »
« On a attendu ! »
« Wa~i ! »
Sans surprise, menchi-katsu sandwich ET rôti de dragon ont été nettoyés illico par le quatuor.
Moi, le sandwich était si copieux que je n'ai pu avaler qu'une tranche de rôti.
J'ai raté mon menu.
Mais peu importe : je comptais aussi préparer des cadeaux pour Moira-sama et Ugoor-san, et je n'ai pas avancé d'un millimètre.
Vraiment…
Tout le monde quitte la ville demain, il faut que je m'y mette sérieusement cet après-midi.