Une semaine s'était écoulée depuis mon retour de la chasse au dragon vert.
J'avais passé des jours assez chargés, entre les offrandes au Dieu Créateur et les courses en ville.
Fel et les autres râlaient « on s'ennuie~ », cela dit.
J'avais aussi entendu des murmures du genre « à la chasse », mais j'ai fait comme si je n'avais rien entendu.
Quant aux hauts-elfes, ils restaient des esprits libres comme toujours, mais ils s'entendaient plutôt bien avec nos esclaves.
La nouvelle maison n'étant pas encore prête, ils utilisaient le bâtiment principal comme logement temporaire, mais pour les repas, ils semblaient être pris en charge par les employés.
On m'avait demandé de régler la note, et Aiya et Teresa, qui tenaient la cuisine du personnel, étaient venues me demander : « Est-ce qu'on peut vraiment accepter ? »
De mon côté, je m'inquiétais moins du coût que de la charge que représentaient six bouches de plus, mais elles m'avaient répondu que « ça ne fait qu'augmenter un peu les quantités à préparer », sans voir de problème particulier. Je me suis dit qu'elles avaient du répondant, et je leur ai dit « prenez, prenez ».
Cela dit, pour Aiya et Teresa, ça voulait dire préparer les repas de six hauts-elfes en plus. J'ai donc un peu augmenté les fournitures du Supermarché en ligne — condiments et compagnie — ainsi que les livraisons de viande.
Je leur donnais aussi un peu d'argent pour l'achat de farine et de légumes qu'on ne trouve pas dans les champs d'Alban, et j'ai voulu augmenter cette enveloppe aussi, mais elles ont refusé catégoriquement.
« C'est déjà plus que suffisant ! » m'ont-elles lancé.
Bref, nos employés et les hauts-elfes partageaient désormais la même table.
Déjà sur l'île, mais encore plus en ville, les hommes du groupe — Yorgen, Verde, Radomir — avaient l'air ravis, disant qu'on mangeait mieux ici qu'au restaurant.
Les femmes, elles, semblaient conscientes de ne pas être douées en cuisine, et n'avaient aucune plainte à ne pas avoir à s'en occuper tout en mangeant de bons plats.
Ah oui, les hauts-elfes, à la demande du maître de guilde, avaient déjà commencé le travail de démantèlement à la Guilde des aventuriers. Grâce à ça, quand de la bonne viande arrivait, ils se dépêchaient de l'acheter pour l'offrir à Aiya et Teresa.
Au début, ces deux-là avaient dit : « Ce genre de chose nous met dans l'embarras, et cuisiner séparément pour vous serait trop de travail, donc si c'est comme ça on préfère décliner l'invitation à manger ensemble. » Mais les hauts-elfes avaient répondu : « Utilisez-le juste pour le repas de tout le monde, c'est tout. »
J'avais eu droit à une consultation là-dessus aussi, et la position des hauts-elfes était : « Tant qu'on mange bien, c'est bon. Faites comme vous voulez pour les ingrédients. »
En résumé, tant qu'ils ont de la bonne bouffe, ils s'en fichent complètement que leurs apports finissent dans la gamelle du personnel.
Ils avaient l'air de se moquer totalement des détails.
Plus que ça, les hauts-elfes — réaction à la vie sur l'île, sans doute — semblaient avoir une envie dévorante de bien manger.
Du coup, j'ai dit à Aiya et Teresa : « Puisqu'ils disent que ça leur va, servez-vous-en avec gratitude. »
Elles ont soupiré : « Si Mukouda-san le dit… » et ont fini par accepter de les utiliser.
Les hauts-elfes mangent bien, les employés profitent des restes, et tout le monde est gagnant-gagnant, apparemment.
Les relations entre les hauts-elfes et le personnel étaient au beau fixe, et moi, je soufflais un grand coup de soulagement.
Et comme si on avait attendu ça, le bureau de l'entrepreneur Bruno m'annonçait qu'on pouvait commencer les travaux dès le lendemain.
***
*Tonkankan, tonkankan…*
Le bruit des travaux de charpente résonnait.
« C'est quand même rapide… »
Je suis venu voir l'avancement, et je n'ai pas pu m'empêcher de le dire à voix haute.
En à peine trois jours depuis le début du chantier, la structure était déjà debout.
« Si on se met au sérieux, une maison de cette taille, on la torche en dix jours. »
Bruno, qui passait par là, a répondu à mon monologue.
« Dix jours… »
Les nains, c'est dingue.
« Bon, avec l'intérieur, ça prendra encore un peu. Surtout chez vous, avec le bain et tout le tralala, vous voyez le luxe. »
Il y a l'eau courante alimentée par pierres magiques, le réchaud magique, et j'en passe.
L'ancien propriétaire devait tenir beaucoup à ses domestiques, parce que tout ça était déjà en équipement standard dans l'ancienne maison.
Autant refaire la même chose.
« Les longs bâtiments non plus, ça ne prendra pas trop de temps. Par contre, vos "mézonetto" — ces immeubles en duplex — risquent de demander plus de boulot. C'est un type d'habitation qu'on n'a jamais fait, après tout. »
Cette fois, j'avais commandé à Bruno : une maison identique à celles qu'occupent la famille de Toni, celle d'Alban et le groupe d'aventuriers ; un long bâtiment pour célibataires ; et un immeuble en duplex.
Les hauts-elfes étant tous en couple, l'idée était de les loger dans les duplex.
Pour le bâtiment de célibataires, ce seraient Luke, Arvin et Bartel, du groupe d'aventuriers, qui y emménageraient.
Parce qu'avant de lancer la construction, les jumeaux Luke et Arvin m'avaient consulté discrètement.
Apparemment, Tabasa et Peter étaient devenus un couple officiel.
Ils en étaient au stade où le mariage n'aurait rien d'étonnant, mais ils hésitaient à cause de leur statut d'esclaves — ou plutôt, ils disaient ne pas avoir l'intention de se marier.
Ils feraient mieux de s'en foutre, de ce statut.
Les jumeaux m'avaient confié que vivre sous le même toit qu'un couple en plein feuilleton, c'était trop dur.
En plus, comme Tabasa est leur grande sœur, c'était encore plus insupportable, m'avaient-ils dit en quasi-pleurs.
Du coup, je prévoyais de faire construire le bâtiment de célibataires pour y loger Luke, Arvin et Bartel, et de déplacer Tabasa et Peter dans un duplex, comme les hauts-elfes.
Ça libèrerait la maison qu'occupait le groupe d'aventuriers, et avec une deuxième construction neuve, on aurait deux pavillons individuels.
Les pavillons seraient pour les nouveaux esclaves — enfin, employés.
C'est encore un peu loin, mais je compte privilégier les familles entières pour les nouvelles recrues.
En voyant la famille de Toni et celle d'Alban, c'est évident : quand la famille est là, la motivation n'a rien à voir.
Ils prennent le boulot au sérieux, en plus.
Autant prendre des gens motivés et consciencieux.
Le bâtiment de célibataires, lui, serait pour le personnel de sécurité — anciens aventuriers ou mercenaires reconvertis, célibataires pour la plupart.
Voilà le raisonnement derrière ma commande à Bruno.
Les duplex comme le bâtiment de célibataires auraient cuisine, salle de bain et toilettes complets, ce qui a valu à Bruno de rester bouche bée.
Bon, l'argent, grâce à Fel et aux autres, on en a à un niveau presque inquiétant, alors autant en faire bon usage.
Pendant que je réfléchissais à tout ça, on me tape vigoureusement dans le dos.
« Laissez-nous faire ! On va vous bâtir une sacrée belle maison, avec tout notre cœur. Par contre, aujourd'hui encore… »
« Je sais, je sais. Le truc d'habitude, hein. »
« Tu piges vite, toi ! Gahahaha ! »
Je souris jaune face à Bruno, de si bonne humeur.
Avant de commencer le chantier, il m'a réclamé du whisky, à déduire sur la facture.
Les nains, tant qu'ils ont de l'alcool, leur motivation change du tout au tout. Je le leur donne sans même penser à la déduction.
Avec les nains, c'est l'alcool qui compte.
La puissance de l'alcool est grande, hein (valable pour les nains uniquement).