« Allons chasser »
J’avais fini mon déjeuner, sirotais tranquillement mon café d’après-repas quand Fel a soudain lâché ça.
« Hein ? J’y vais pas. On vient tout juste de rentrer de la capitale, non ? »
« C’est du passé, ça. »
« Du passé ? Je viens de rentrer, je suis crevé, et je compte me la couler douce à la maison pendant un moment. »
« Un moment, c’est combien ? »
« Hmm, disons deux ou trois semaines ? Dès que les travaux de Bruno commencent, je risque d’être pris, donc tant que le chantier n’a pas démarré… »
« Donc tu es libre pendant tout ce temps. »
« Pas libre ! Je dis que je me repose ! »
Pas « libre », non. Je parle de ne rien faire, de glander pour évacuer la fatigue de la capitale ! Déjà que c’était l’enfer là-bas… Mon niveau de fatigue est au max.
« Et tu comptes faire quoi, pour te reposer ? »
« Ben, comme là, boire mon café en regardant dans le vide, faire une sieste, ce genre de trucs. »
En entendant ma réponse, Gon-jii, qui écoutait notre échange, s’est tourné vers nous.
« En d’autres termes, tu n’as absolument rien de prévu ? »
« Heu… b-ben, c’est possible, oui… »
À ma réponse, c’est au tour de Dora-chan de froncer les sourcils, l’air contrariée.
« Franchement, te suivre là-dedans pendant deux ou trois semaines, très peu pour moi. Si c’est pour glander, autant aller chasser avec Fel, ce sera bien plus marrant. »
Et Sui d’acquiescer : « Moi aussi je veux aller chasser ! »
Grrr… Pourquoi tout dérive vers la chasse ? Vous ne connaissez pas la fatigue, vous ? C’est quoi cette agressivité ?
Et Fel, avec l’appui de tout le monde, affiche un sourire suffisant qui m’énerve.
Et puis…
« Au fait, le dragon vert dont parlait Gon-jii l’autre fois m’intrigue. Puisqu’on part chasser, autant viser de la bonne viande. Qu’en penses-tu ? »
Il fait avancer le dossier comme si c’était acté.
Hé oh, on n’a pas dit qu’on allait chasser, nous !
« C’est une excellente idée. Trinquons à la bonne viande ! »
« Approuvé ! De la bonne viande, y en a jamais trop. Et si c’est de la viande de dragon, la meilleure, je dis oui ! »
« Je veux manger de la viiiiande de dragoooon ! »
Aaaah, ça finit toujours comme ça ! C’est la faute à Gon-jii et ses infos inutiles !
Mais moi, je suis fermement opposé !
« C’est bien ce que je dis : on ne va pas chasser ! »
Je le déclare haut et fort, mais Fel, Gon-jii, Dora-chan et Sui s’emballent déjà sur l’expédition dragon.
Mais non, je vous dis que je n’y vais pas !
Me voici seul contre tous, à ronger mon frein.
Mince, absolument pas ! On vient à peine de rentrer de la capitale, et on repartirait direct pour une chasse au dragon ? Hors de question ! Il faut absolument bloquer ça !
Bon, bon, faut que je propose autre chose pour détourner leur attention…
Je réfléchis en coinçant un œil sur la bande surexcitée.
… Oui !
C’est ça ! Ce truc !
Ce qu’on a chassé à la capitale !
La tortue-dragon !
Le maître de guilde avait dit qu’il la rachèterait ici. Comme il avait l’air débordé, je pensais attendre un peu, mais là, nécessité fait loi. Tout le monde attendait la viande de tortue-dragon avec impatience, alors si je joue cette carte, je peux détourner leur attention et enterrer l’histoire de la chasse au dragon.
Bon, c’est parti pour cette stratégie !
« Allez, tout le monde, regardez par ici. Pour la viande, pas la peine d’aller chasser, on en a déjà . Celle qu’on a eue à la capitale, vous savez. »
« Mmh, la tortue-dragon ? »
« C’est ça. »
« Voilà. Elle n’a pas encore été démantelée. Vous l’attendiez tous, non ? »
« Ah oui, c’est vrai. »
« La viande de tortue, c’est bon, disaient oncle Fel et papy Gon ! »
« Si on la fait démanteler, pas de souci pour la viande. Avec un corps aussi énorme, on en aura des tonnes. »
Donc pas besoin d’aller chasser le dragon.
« Effectivement, ça fait longtemps, j’aimerais bien regoûter à la tortue-dragon. »
« Oui. C’est pas du dragon, mais c’est excellent tout de même. »
« Moi j’en ai jamais mangé, ça me tente. »
« Moi aussi je veux manger la tortue ! »
Bien bien, l’attention de tout le monde est sur la tortue-dragon.
« C’est ça. Du coup, aujourd’hui, on va à la Guilde des aventuriers pour leur confier le démantèlement de la tortue-dragon, d’accord ? »
« Mmh, si c’est pour ça, pas le choix. »
« En effet. Nous aussi on veut en manger. »
« Ok, on fait comme ça. »
« La viande de tortue ! »
Yes ! Chasse au dragon annulée !
Ouf, soulagé.
Ceci dit, pas question de baisser la garde. Faut absolument aller à la Guilde.
***
Arrivé à la Guilde des aventuriers, j’explique l’affaire du rachat à l’accueil et on m’envoie direct au magasin.
Le réceptionniste a l’habitude.
Pendant que j’attends au magasin, le maître de guilde apparaît, mine fatiguée.
« Putain, laissez-moi un peu souffler, bordel. »
Premier mot en entrant : le maître de guilde râle.
« Moi aussi j’aurais préféré venir plus tard, mais… »
« Alors, quoi encore ? »
« Pas “quoi encore” ! Vous aviez dit que vous rachetiez la tortue-dragon qu’on a eue à la capitale, non ? »
« Ah… c’est vrai. »
Son visage s’assombrit.
« Y a un problème ? »
« Non, mais ton but, c’est le démantèlement, non ? »
« Oui. Je veux la viande. »
« Ben c’est impossible pour l’instant. »
« Hein ? »
« Tu le sais bien. Johan est à la capitale… »
« Ah. »
C’est vrai. Le vieux Johan a été appelé pour le démantèlement du Léviathan.
« Et lui… »
D’après le maître de guilde, la belle-sœur et le beau-frère de Johan habitent la capitale. Il a posé ses congés pour passer du temps en famille, pour la première fois depuis longtemps. Vrai raison : « Putain, ça fait longtemps que je suis à la capitale, je vais en profiter à fond ! » Apparemment.
« Les gars qu’on a réunis ont fini le gros du boulot depuis un moment, ils se sont bien amusés après, et lui doit être en route pour rentrer à peu près maintenant. »
Puisqu’on ne peut pas faire capitale-Carina en une journée comme nous, forcément, son retour va prendre du temps.
« Voilà pourquoi, c’est mort pour tout de suite. »
« Faites un effort ! »
Je le supplie presque, et le maître de guilde me regarde bizarrement.
« Hé, pourquoi t’es si pressé ? T’as plus de viande ? Non, c’est pas possible, t’as le Léviathan. »
« Non, en fait… »
Je lui raconte en chuchotant toute l’histoire de la chasse au dragon.
« Haa… La viande de dragon diminue, donc vous repartez en chasse… Si c’était pas vous, je douterais de votre santé mentale. »
C’est ça, haha.
« Dragon vert, hein. J’en ai vu que dans les bouquins. »
« Apparemment, Gon-jii connaît sa localisation. »
Fel et Gon-jii vivent depuis longtemps, ils connaissent plein de trucs. C’est utile parfois, mais ce genre d’infos — « tel monstre ultra-dangereux vit tel endroit » — franchement, on s’en passerait bien.
« Mais même si vous le tuez, on ne pourra rien faire ici, tu sais ? »
C’est genau le problème. Eux, ils l’ont pas compris. Ils pensent que tuer = viande bonne direct.
Restes de leur vie sauvage ? Le concept de « démantèlement » leur passe complètement au-dessus.
Et puis, pour le démantèlement de dragon, c’est Lui qui débarque.
« Je viens de rentrer de la capitale, j’ai pas envie d’y retourner direct. Et me retaper Lui, très peu pour moi… »
Gon-jii et Dora-chan l’ont compris, non ? Je vais me refaire harceler, pourchasser, stalker…
« C’est ça. »
Le maître de guilde me regarde avec pitié.
« C’est pour ça qu’il me faut la tortue-dragon, quoi qu’il arrive ! »
« Même si tu dis ça… Si la carapace est en miettes, on peut peut-être gérer le reste… »
« Ça, c’est bon ! Le reste, quand Johan rentrera ! Faut juste qu’on me la prenne, déjà ! »
« O, ouais. »
J’ai imposé mon rythme.
L’essentiel, c’est de gagner du temps.
Bref, j’ai refilé la tortue-dragon à la Guilde et on est rentrés.
Fel et les autres râlaient parce qu’ils n’auraient pas la viande tout de suite, mais je les ai calmés avec : « Mangez du Léviathan et fermez-la ».
J’espère que ça aura enterré l’histoire de la chasse au dragon…