« Bon, ben voilà comment c'est. »
D'après ce que m'a raconté le vieux directeur, l'orphelinat tourne à flux tendu, on pourrait même dire qu'il fait du vélo pour avancer.
Apparemment, la règle veut que les gamins quittent l'orphelinat à quatorze ans pour voler de leurs propres ailes, mais la réalité c'est qu'il en arrive plus qu'il n'en part.
Des gamins qui ont perdu leurs parents, d'autres qu'on a déposés ici parce que la vie ne tenait plus la route et que les parents voulaient au moins sauver leurs mômes... Quelle qu'en soit la raison, ce genre de gamins ne disparaîtra jamais.
Du coup, les mômes commencent à bosser vers onze-douze ans, histoire de rapporter un peu de sous et d'apprendre un métier.
Ceux qui veulent devenir marchands, cuisiniers ou artisans utilisent les contacts de l'orphelinat ou de l'église, voire se démènent eux-mêmes pour se faire embaucher.
Quant à ceux qui visent l'aventure, le vieux — qui est un ancien aventurier de rang A, excusez du peu — leur bourrine les bases à fond.
Ensuite, ils vont cueillir des herbes médicinales et tout ça hors des murs.
Bien sûr, « hors des murs » veut dire juste assez près pour pouvoir rentrer en courant si ça tourne mal, et le vieux a formellement interdit de mettre les pieds dans la forêt.
La guilde des aventuriers rachète quand même les trouvailles même si on n'est pas aventurier — évidemment, ils tirent les prix vers le bas — et ça leur fait un peu de thune.
Bref, la moitié du fric gagné file à l'orphelinat, l'autre moitié est mise de côté pour leur envol.
Ici, on demande aux sœurs qui viennent donner un coup de main d'enseigner la lecture, l'écriture et le calcul de base, et ça aide bien les gamins quand ils prennent leur indépendance.
Moi non plus je ne le savais pas avant que le vieux me le dise, mais apparemment ceux qui embrassent la carrière religieuse ont souvent un niveau d'instruction correct, du coup ils peuvent assurer ce genre de cours.
« C'est pour ça que les anciens d'ici ont une sacrée réputation. »
Le vieux l'a dit avec une pointe de fierté.
D'ailleurs, les gamins qu'on repère comme prometteurs partent parfois en apprentissage avant leurs quatorze ans.
« Bon, du coup, y'a pas mal de parents qui nous refilent leurs mômes exprès parce qu'ils ont vent de ça, et c'est là que le bât blesse. Le nombre de gosses augmente d'année en année, et pour l'instant on a déjà tout juste de quoi les nourrir. »
Le vieux grogne en disant ça.
Il parait que quasi tout le budget de l'orphelinat y passe dans la bouffe.
Pour caler des gamins en pleine croissance, c'est la quantité qui prime sur la qualité.
Du coup, au menu tous les jours : patates et pain noir dur comme de la pierre, les seules denrées qu'on peut acheter en volume avec un budget riquiqui.
« Quand t'as pour seule priorité de leur remplir le ventre, tu finis inévitablement par là. Les gamins râlent, mais on n'a pas le choix. »
Tiens, le gamin Corne tout à l'heure disait justement qu'on leur sert de la soupe de patates fade avec du pain dur comme du béton.
Se taper ça tous les jours, c'est trop triste.
Attends, moi j'ai plein de viande du donjon à viande en stock, je pourrais bien leur faire un festin avec.
Je suis pas un grand chef, mais ça sera quand même vachement mieux que leur soupe fade et leur pain béton.
En plus j'ai encore plein de pain qu'on a choppé à l'orphelinat de Rausendaal.
Vu comment ils bouffent d'habitude, ils ont bien droit à un petit extra de temps en temps.
Quand j'en ai parlé au vieux...
« Vrai ?! Les gamins vont être aux anges. Je t'en supplie, fais-le ! »
***
Le vieux m'a guidé vers la cuisine de l'orphelinat.
L'air pas pratique du tout, en plus c'était un fourneau à l'ancienne.
« Hmm, vieux bâtiment, c'est normal. Bon, tant pis... »
J'ai sorti mon réchaud magique de prédilection.
Et j'ai ouvert le Supermarché en ligne comme d'habitude.
J'ai dit au vieux que je me démerdais seul, donc y'a pas de souci.
« Bon, qu'est-ce que je prépare ? C'est pour des gamins, faut que ce soit nourrissant. Et vu le nombre, faut que je puisse en faire des tonnes. »
Des gamins qui ont la dalle, ils ont besoin de calories et de volume.
Dans ce cas...
« Ah, les haricots au lard, ça pourrait le faire. »
Le pork and beans.
Un grand classique de la cuisine familiale ricaine, qu'on voit tout le temps dans les films.
J'avais vu ça à l'écran, je me suis demandé ce que ça donnait, j'ai cherché la recette et j'ai testé moi-même.
En gros, c'est un ragoût de haricots à la tomate.
Comme son nom l'indique, y'a des haricots à gogo, des légumes à foison, c'est bourré de nutriments, le plat idéal pour les gosses.
Bien, c'est parti pour le pork and beans.
« Du coup, il me faut... »
D'abord, j'ai pris des pois chiches en conserve.
Ici, les haricots qu'on utilise le plus sont des « pois chiches locaux » qui leur ressemblent.
Donc les pois chiches en conserve, c'est indispensable.
Y'a aussi des « fèves de soya » qui rappellent le soja, assez courantes, du coup j'ai pris du soja en conserve aussi.
Ensuite : oignons, carottes, patates, ail et tomates pelées en boîte.
« Allez, au boulot. On commence par la viande. »
J'ai sorti de la viande de porc du donjon de ma Boîte à objets, taillé en cubes d'un bon centimètre cinq, salé-poivré.
Ensuite, oignons, carottes, patates en dés d'un centimètre, ail haché menu.
Égoutté les pois chiches et le soja.
Huile d'olive dans la marmite, ail haché, je fais chauffer jusqu'à ce que ça sente bon, puis je fais dorer la viande de porc du donjon.
Quand la viande a changé de couleur, j'ajoute oignons, carottes, patates, et je continue de faire sauter.
Quand les légumes deviennent un peu translucides et sont à peu près cuits, j'incorpore les tomates pelées écrasées, de l'eau, du bouillon, et je porte à ébullition.
Une fois que ça bout, j'y jette les pois chiches et le soja égouttés, je laisse mijoter jusqu'à ce que les légumes soient tendres, un dernier coup de sel-poivre et c'est prêt.
Je goûte...
« Mmh, la douceur des légumes a bien infusé, les gamins devraient aimer. Avec tous ces haricots, c'est nutritif à mort et ça cale bien. »
« Maître~, moi aussi je veux en manger~ »
La voix de Sui, qui s'était réveillée sans que je m'en rende compte, résonna dans ma tête, pleine d'espoir.
« Ah, ça c'est la portion pour les gamins d'ici, t'as droit qu'à un p'tit peu. Je vous ferai votre part à toi et aux autres quand on rentrera. »
« Ouai, compris~ »
J'ai mis une portion réduite de pork and beans dans une assiette devant Sui.
« Ça donne quoi ? »
« Y'a un peu moins de viande mais c'est bon~. Les haricots aussi c'est bon ! »
« Bien bien, tant mieux. »
J'en avais mis pas mal de viande, mais j'en ai mis encore plus de haricots et de légumes pour l'équilibre nutritionnel.
Sui a donné son aval, ça doit être bon.
J'ai prévenu le vieux qui était dans son bureau que c'était prêt, et il a illico appelé les gamins.
Et voilà les mômes qui débarquent en troupeau dans le grand réfectoire un peu vétuste.
Le vieux directeur et moi, on les regardait debout.
« Aujourd'hui, exceptionnellement, ce grand frère vous a concocté un bon déjeuner. Mangez avec gratitude ! »
« « « « « Oui ! » » » » »
Sur cette réponse énergique, les gamins se sont rués vers le comptoir de distribution en faisant un boucan d'enfer.
Mais comme le vieux sévère rodait, ils étaient sagement rangés, c'était presque mignon.
Ça me rappelait la cantine de l'école.
La distribution était assurée par deux jeunes novices, deux charmantes demoiselles de seize-dix-sept ans.
C'est toujours les novices qui s'y collent, d'où ce tableau.
Je ne les avais pas croisées jusqu'ici parce qu'elles suivaient des cours supplémentaires pour les gamins qui veulent devenir marchands.
C'est là que Fel et Dora-chan, l'air lessivés, ont pointé le bout de leur nez dans le réfectoire.
La porte semblait un peu étroite pour Fel, mais il a réussi à passer sans tout casser.
« J'ai morflé... »
« C'est vrai ça... »
Fel comme Dora-chan se sont aussitôt effondrés de tout leur long.
« Hé, moi aussi j'ai faim, faim. Faut que je mange sinon je tiens pas le coup. »
« Moi aussi, à manger~ »
« Euh, là c'est la popote pour les gamins, j'ai pas prévu large pour vous. »
À ces mots par télépathie, Fel et Dora-chan se sont redressés d'un bond.
« Quoi ?! »
« C'est parce que t'as dit de le faire que j'ai gardé les gosses, moi ! »
« Ah, mais c'est un ragoût bourré de légumes, ça. »
« Grrr, des légumes... »
« J'veux de la viande... »
« Allé allé, rentrés à la maison je vous fais vos portions comme il faut, patience juste un p'tit peu. »
« C'est de la viande. Faut que je mange de la viande sinon j'peux pas tenir. »
« Ouais, de la viande, de la viande ! »
« Ouais ouais, j'ai compris. »
Les gamins pleins d'énergie les ont visiblement mis à plat.
Même les bêtes légendaires en prennent pour leur grade.
En songeant à ça, j'ai posé devant chacun l'assiette de pork and beans que je leur avais réservée.
« Ouais, le goût passe, mais quand même j'veux de la viande. »
« Ah ouais. Un corps fatigué, ça réclame de la viande, de la viande. »
Haha, la viande c'est leur carburant à tous les deux, c'est ça ?
« Moi aussi j'veux manger... »
« Mmm, mais Sui t'as mangé tout à l'heure, non ? Y'en a plus de toute façon. Je vous ferai votre part quand on rentrera, tu peux patienter un chouïa ? »
« Ouais, Sui elle patiente~. Mais faut que tu me fasses manger plein de viande, hein ! »
« Hahaha, c'est noté. »
La viande, c'est aussi le carburant de Sui, visiblement.
Pendant ce temps, la distribution s'est terminée et les gamins se sont mis à engloutir le pork and beans.
« Y'a plein de légumes autres que des patates ! »
« Y'a de la viande ! »
« C'est bon ! »
De partout s'élevaient des cris de joie.
Rien que de les voir tous bouffer avec un tel appétit, ça fait plaisir.
Les deux novices aussi, elles mangeaient avec appétit en kichant.
Qu'elles sont mignonnes...
« Hé, t'as la bave aux lèvres. Je te préviens, pas la main sur elles. »
Le vieux, à côté de moi, m'a lancé un regard noir en disant ça.
« Quoi, q-quoi vous dites ?! J'ferais jamais ça ! »
Les deux beautés, c'est juste pour les yeux.
Jamais je ne poserais la main sur elles.
D'abord, avec mon éthique d'origine, impossible de toucher à des gamines qui ont l'âge des lycéennes.
« Bon, si c'est clair, tant mieux. »
« Pi-plutôt, le directeur il mange pas ? »
« Moi je prendrai le dernier. »
« Si vous attendez, y'en aura plus. »
J'avais fait deux grosses marmites bien pleines, mais l'appétit des gamins a dépassé mes prévisions, quasi tous sont revenus pour un second service.
« C'est pas grave. Vu comme ils se régalent, c'est très bien comme ça. »
En disant ça, le vieux directeur regardait les gamins avec un air ravi.
Vraiment, sous sa gueule de dur, ce vieux c'est un tendre.