« Maître, nous comptons sur vous ! »
« Comme promis, apprenez-nous comment cuisiner les abats, Maître ! »
« Écoutez, vous deux, vous arrivez trop tôt. Et puis, arrêtez avec ce "Maître", voulez-vous ? On s'est rencontrés hier, tout de même. »
« Non, un maître est un maître. »
« C'est ça, Maître. »
« Pfiou… »
Face à Meynard et Enzo qui ne semblaient pas prêts d'abandonner cet appel de « Maître » quoi que je dise, j'ai fini par soupirer, résigné.
Hier, poussé par leur insistance, j'avais accepté de leur apprendre la cuisine des abats, mais ils ont débarqué bien plus tôt que l'heure convenue.
J'avais juste fini de prendre mon petit-déj et j'étais tranquille.
« Maître, dépêchez-vous de nous apprendre à cuisiner les abats ! »
« C'est ça. Pour nous, c'est important ! »
« Haa, bon, d'accord, d'accord. Suivez-moi, alors. »
Bon, tant pis, j'ai guidé Meynard et Enzo jusqu'à la cuisine.
« Cuisiner les abats, les tripes, c'est pas si spécial que ça. Le plus important, c'est le pré-traitement qu'on vous a fait faire hier. Si vous le faites correctement, il n'y a plus d'odeur et c'est bon, que ce soit grillé ou mijoté. »
« Je vois. »
« Surtout, parmi les abats, ceux dont on avait le plus de quantité, les tripes blanches… voilà. »
En disant ça, j'ai sorti les tripes blanches qu'ils m'avaient aidé à préparer hier de ma Boîte à objets pour les leur montrer.
« Ça, coupé en morceaux, juste salé-poivré et grillé, c'est bon. Mariné dans une sauce puis grillé, c'est bon aussi. En gros, c'est pareil que la viande de porc des donjons ou de bœuf des donjons qu'on vend dans les stands de rue ici. C'est juste que ce sont des abats de porc des donjons ou de bœuf des donjons. »
« Je vois. Donc, en brochettes, ça marcherait aussi ? »
« Bien sûr. »
À ces mots, Meynard et Enzo se sont regardés et ont affiché un sourire en coin, pour une raison que j'ignore.
« Hé, Enzo, ça marche ! »
« Ouais. Nous, on a notre sauce ultime, qu'on a mise au point à force d'essais à deux. »
Dignes d'aspirants cuisiniers à Rausendaal, la capitale de la gastronomie, ils avaient déjà développé leur propre sauce.
« Pour la cuisson à la grille, vous avez compris le principe. Et pour les plats mijotés, on fait comment ? Je peux vous en faire une démo ? »
« Oui, s'il vous plaît ! »
« Absolument ! »
Tous deux comptent apparemment commencer par un stand de rue, donc s'il y a un plat mijoté qui peut se vendre sur un stand, ils veulent le connaître.
« Bon, y a plusieurs options, mais… »
Le motsu-nabe (mijoté d'abats) ne convient pas trop pour un stand, et le motsu-ni (abats mijotés) demande de la sauce soja ou du miso, donc…
Tant que je ne peux pas me procurer de sauce soja ni de miso, je ne peux pas leur apprendre.
Dans ce cas, le plus sûr, c'est un mijoté à la tomate style tripes.
Avec ce qu'on trouve ici, ça devrait le faire.
« Bon, on fait un mijoté à la tomate. »
***
« Voilà, le pré-traitement, c'est bon comme ça. »
J'ai découpé la panse et les tripes blanches en morceaux de taille convenable, fait deux fois l'opération de blanchiment en partant de l'eau froide, puis rincé à l'eau.
Je pense que les tripes blanches de porc des donjons sont bonnes aussi, mais pour faire style tripes, j'ai décidé d'utiliser des abats de bœuf des donjons aujourd'hui, panse et tripes blanches.
« Je pensais que c'était utilisable direct, mais la cuisine des abats, ça demande du boulot, hein. »
Meynard, qui faisait le blanchiment sous mes instructions, a lâché ça.
« Puisqu'on a pris la peine d'utiliser de la farine et du sel, je croyais qu'on pouvait les utiliser tout de suite après. »
Enzo a enchaîné sur le même ton.
« Mouais. Pour griller, le pré-traitement d'hier suffit, mais pour mijoter, ce "blanchiment", mieux vaut le faire. Ça enlève l'amertume et le visqueux, et c'est bien meilleur. »
« Je vois… »
Tous deux me regardaient avec des yeux sérieux, bien décidés à mémoriser la méthode.
« Les ingrédients sont prêts, on y va. »
Pendant qu'ils blanchissaient les abats, j'avais déjà acheté les ingrédients au Supermarché en ligne.
« Bon, à partir de là, on se partage le travail. Meynard, tu fais la tomate pelée… »
Normalement, j'aurais utilisé une conserve, mais impossible ici, alors on la fait from scratch.
Bon, la tomate pelée, il suffit de monder les tomates à l'eau bouillante, de les cuire avec de l'eau et du sel en écumant, et c'est fait.
« Enzo, tu coupes les légumes. »
Oignon, carotte, céleri en dés d'un demi-centimètre, ail haché.
*Glouglouglou…*
*Toc toc toc…*
Dignes d'aspirants cuisiniers, ils ont une sacrée dextérité.
« Bon, la tomate pelée est prête, les légumes sont coupés. On passe à la suite. D'abord, on met de l'huile d'olive dans la marmite, on ajoute l'ail haché et on fait revenir à feu doux. »
L'ail haché rôtit doucement dans l'huile d'olive dorée.
« Quand l'ail, l'ail chez moi on appelle ça "garlic" mais bon, quand son parfum se dégage, on ajoute les légumes qu'Enzo a coupés… et puis, une feuille de laurier, et on fait revenir. »
Dans ce monde, les herbes séchées existent assez couramment, et le laurier est facile à trouver, donc pas de souci.
« Quand l'oig… l'oignon devient translucide, on ajoute les abats et on fait sauter rapidement. Ensuite, on verse la tomate pelée de Meynard, le jus de réhydratation de la viande séchée, et la conserve de pois chiches, et on laisse mijoter. »
J'aurais bien voulu utiliser un cube de bouillon, mais devant eux, je me suis rabattu sur de la viande séchée qu'il me restait dans la Boîte à objets, réhydratée à l'eau, et j'ai utilisé son jus.
Les "pois chiches en conserve", ce sont des pois chiches en boîte achetés au Supermarché en ligne.
J'ai acheté une boîte, vidé dans une assiette à l'avance.
Ce monde a des "pois chiches" qui ressemblent trait pour trait aux pois chiches, donc pas de problème.
Des haricots blancs ou des fèves de soja en conserve iraient aussi, mais ici, "haricot" veut dire pois chiche, alors j'ai pris des pois chiches qui y ressemblent.
« Une fois les abats tendres, on rectifie avec du sel et du poivre, et c'est prêt. Assez simple, non ? »
Je me suis tourné vers les deux qui suivaient la recette très sérieusement, et ils ont hoché la tête.
« Cette cuisine d'abats, tout dépend de la qualité du pré-traitement, c'est bien ça, Maître ? »
« C'est ça, Meynard. »
« Honnêtement, je trouvais que la farine et le sel, c'était du gaspillage, mais c'est pour que ce soit bon, en fait. »
« Ouais. Cela dit, on n'en utilise pas des tonnes non plus. Enzo, tu as à peu près retenu les quantités hier ? »
« Oui. »
Enzo a marmonné en réfléchissant : « Pour un drop énorme, la farine, c'est un bol moyen… » etc.
« Effectivement, en y réfléchissant, ce n'est pas une si grande quantité. »
« C'est ça, Enzo. Et puis, nous… »
D'après Meynard, l'orphelinat reçoit farine et sel en nature comme soutien, et en quantité plus que suffisante.
Parce que cette région est un grand bassin bléicole et produit aussi du sel gemme.
En fait, cette ville est connue pour sa viande grâce au donjon à viande, mais les villages alentour cultivent beaucoup le blé, paraît-il.
Maintenant qu'il le dit, je me rappelle avoir pas mal vu de champs de blé en arrivant.
Pendant qu'on causait…
« Oh, c'est bon. Il reste plus qu'à rectifier sel-poivre… et voilà, c'est prêt. »
« *Gulp*… Ça a l'air bon avec tout ça dedans. »
« L'odeur aussi, elle est appétissante. »
« Ah, le poivre c'est cher, donc si vous n'en avez pas, c'est pas grave. Et si vous mettez du basilic séché, c'est pas mal non plus. Enfin, adaptez selon ce que vous avez, testez des trucs. Bon, goûtez. »
Pendant que je servais dans les assiettes pour Meynard, Enzo et moi…
Ils étaient déjà là, nos gloutons.
« Ah, Fel et compagnie, bien sûr. »
« Naturellement. »
À l'apparition soudaine de Fel, Dora-chan et Sui, Meynard et Enzo ont flippé grave.
Je leur ai expliqué que c'étaient mes familiers, donc pas de danger, ils ont retrouvé un minimum de calme, mais restaient sur leurs gardes.
« J'en ai pas fait assez pour les rassasier, donc c'est vraiment juste pour goûter, hein. »
J'en ai mis aussi dans leurs gamelles.
« Quoi, vraiment juste un peu… »
« C'est une dégustation, c'est normal. S'il c'est bon, tu nous en referas. »
« C'est minuscule… »
Visiblement, c'était trop peu pour eux.
« C'est pour ça que j'ai dit "juste pour goûter"… »
Tout en râlant, Fel et les autres ont mangé le mijoté d'abats à la tomate style tripes.
« Allez, Meynard, Enzo, goûtez vous aussi. »
Ils ont hoché la tête, prélevé une cuillerée et porté à la bouche.
Puis ils ont savouré longuement.
« C'est bon… Je craignais un peu qu'il y ait une odeur, mais rien du tout, c'est super facile à manger ! Et les abats, tendres et imprégnés du goût, c'est une tuerie ! »
« Je m'attendais à un goût particulier parce que ce sont des abats, mais ça se mange très léger. C'est délicieux ! L'acidité de la tomate donne envie de manger encore. Et comme y a plein d'ingrédients, c'est consistant, et ça doit aller super bien avec du pain. »
Ils ont nettoyé leurs assiettes en répétant que c'était bon.
« Hé hé hé hé hé, Enzo, avec ça, on peut gagner. »
« Hé hé hé hé hé, ouais, Meynard. On peut viser le haut. »
« Hé hé hé hé hé hé hé. »
Hein, quoi ?
Soudain, Meynard et Enzo ont pété un câble.
« Notre sauce ultime pour les grillades et ce mijoté… c'est parfait ! »
« Ouais. Avec ça, on peut viser le top ! »
………… De quoi ils parlent ?
« Hé, de quoi vous causez depuis tout à l'heure ? »
« Ah, désolé, Maître. On s'est emballés tous les deux. »
« Mais grâce à vous, Maître, on a de l'espoir. On peut viser le haut au festival du donjon à viande ! »
« Festival du donjon à viande ? »
D'après Meynard et Enzo, le festival du donjon à viande est un événement annuel organisé depuis huit ans pour revitaliser la ville, avec pour but de faire goûter la viande du donjon à tout le monde.
Ça dure trois jours, et pendant cette période, les stands vendant des plats à base de viande du donjon envahissent les rues.
Celui de cette année commence dans dix jours, et même les grands restaurants sortent un stand pour l'occasion.
« Chaque année, ça augmente, et l'an dernier, y en avait près de cent ! »
« Ouais. Et grâce à ce festival, nous, et les nouveaux restos qui viennent d'ouvrir, on a notre chance ! »
Pour eux, ce festival est un gros événement, et plus ils en parlent, plus ils s'emballent.
Apparemment, pendant le festival, n'importe qui peut demander un stand à la Guilde des Marchands, et eux comptent bien en prendre un.
« Normalement, faut être inscrit à la Guilde des Marchands pour faire du commerce, mais pendant le festival, c'est exceptionnel. Donc pas mal de gamins comme nous, qui s'entraînent pour devenir cuisiniers, participent pour se tester. »
Ils mettent en commun pour payer le stand.
« L'événement principal du festival, c'est la remise de prix le dernier jour. Les cinq stands les plus votés par les clients sont annoncés ! »
Enzo l'a dit tout excité.
« C'est ça. Les cinq premiers deviennent des restos populaires du jour au lendemain ! Celui qui a fini quatrième il y a deux ans, le stand de Marks, venait juste de s'installer et il est devenu hyper connu direct ! »
Meynard a enchaîné sur le même ton.
Je vois.
Restos connus, stands sans boutique, nouveaux indépendants… peu importe, si t'entres dans le top 5, t'as ta chance.
Pas mal comme rêve.
« Nous, on est pas encore indépendants ni rien, mais si on arrive à se classer ici, on peut se faire embaucher par un grand resto. Et selon les cas, on nous confierait peut-être même un resto, paraît-il. »
C'est sûr, avec ce prestige, ils auraient le choix.
Mais bon…
« Intéressant, ça. Dis, les inscriptions sont encore ouvertes ? »
« Hein ? »
« M-Maître… vous comptez participer ? »
« Pourquoi, j'ai pas le droit ? »
« N-non, c'est pas ça mais… »
Pour une raison que j'ignore, Meynard et Enzo avaient l'air embarrassés.
« On aurait dû fermer notre gueule sur le festival… »
« Un rival de taille en plus… »
Ils marmonnaient ça entre eux.
« Quoi, vous vous faites du souci pour ça ? Je compte pas vendre des abats, donc vous, vous attirerez plus l'œil. Y a pas d'autres stands qui vendent des abats, non ? »
« C'est vrai… »
« Ah ! Enzo, y a aussi l'emplacement ! Les inscriptions ferment une semaine avant, mais les places sont attribuées dans l'ordre d'arrivée, donc si on s'inscrit maintenant, les bons coins sont déjà partis. »
« Ah, c'est vrai. Il reste que les bouts, des endroits pas terribles. Même Maître, ça risque d'être dur. »
« Bon, au lieu de vous méfier de moi qui veux juste m'amuser à avoir un stand, concentrez-vous sur votre boulot. Vous visez le haut, non ? Si vous vendez des abats, réfléchissez bien à comment vous les procurez, des trucs comme ça. »
À mes mots, ils ont enfin réagi : « Ah, c'est vrai ! »
Ils avaient la tête pleine de la recette et n'avaient pas pensé à l'approvisionnement.
Mais tout de suite, ils ont eu une lueur dans les yeux et m'ont fixés intensément.
Puis, se frottant les mains, voix mielleuse…
« Maître~ »
« Qu'est-ce qu'il y a ? »
« Donnez-nous des abats ! »
Ils deviennent de moins en moins gênés, ces gamins.
Je m'en fiche de leur en donner, mais autant en profiter pour leur faire bosser un peu.
« C'est bon, mais vous m'aidez à préparer mon stand pour le festival. Comme ça, je vous donne… disons, quatre drops d'abats. »
À ma proposition, Meynard et Enzo ont commencé à négocier entre eux.
« Maître, faites-en cinq, s'il vous plaît ! »
« Et on aide seulement un jour, trois jours avant le festival. La veille et l'avant-veille, on a notre propre prépa, donc c'est non négociable. »
Cinq drops, pourquoi pas. Et un seul jour d'aide, trois jours avant… Comme j'ai la Boîte à objets qui stoppe le temps, mes préparations ne pourriront pas… ouais, zero problème.
« Marché conclu. »
J'ai serré fermement la main de Meynard et d'Enzo.
« Hé, c'est fini de causer ? »
« Hmm ? Quoi, Fel ? »
« Celui-là, c'était pas mal bon. J'en veux encore, fais-en. »
« Moi aussi j'en veux. »
« Sui aussi veut en manger encore~ »
………… Oui, oui.
Sur la demande de Fel, Dora-chan et Sui, j'ai fait une grosse quantité de mijoté d'abats à la tomate style tripes après le départ de Meynard et d'Enzo.