J'avais fini mon petit-déjeuner de bonne heure et j'attendais que les gamins arrivent quand…
« Frérot, on est là ! »
« Ouais, bienven… heu ? Eh, attendez, y a pas un peu trop de monde ? »
La troupe qui débarquait était nettement plus nombreuse que la veille.
« Bah, c'que… »
En me regardant de coin, Luis avait l'air gêné.
Quand j'ai entendu l'histoire, c'était le même schéma qu'hier.
Ils avaient rapporté le bloc de viande de sanglier des donjons, les autres gamins avaient demandé « t'as chopé ça où ? », et les plus bavards avaient balancé qu'ils avaient bouffé des grillades d'abats et causé du nettoyage des tripes.
Du coup, c'était devenu le sujet du jour : si le boulot de nettoyage des abats rapportait une pièce d'argent et un bon repas en prime…
« C'est pour ça qu'y a tout ce monde. Bon, plus y a de bras, plus le boulot avance, c'est pas plus mal. »
« En gros, presque tous ceux qui avaient pas de taf aujourd'hui nous ont collé aux basques. »
Vu la taille du groupe, y avait probablement le double d'hier.
« Et pour une raison que j'pige pas, y a surtout ceux qui veulent devenir cuistot plus tard et tenir un stand ou un resto qui jurent qu'ils viendront à coup sûr. »
« "Raison que j'pige pas", toi… c'est juste qu'ils veulent connaître la méthode de nettoyage des abats, non ? »
Si ils ont causé d'hier, c'est la seule explication possible.
« Hein, pourquoi ? »
« Toi, c'était comment hier quand t'as mangé ? »
« C'était démentiellement bon ! »
En repensant aux grillades d'abats d'hier, Luis en est venu à dire « ça faisait joua dans la bouche ».
« C'est ça. Et cette viande, c'était quoi, déjà ? »
« ………… Ah ! C'est vrai, c'était un "raté" ! »
Luis a enfin pigé.
Que les abats, ici, sont ce qu'on appelle des « ratés » dans le donjon, et que la plupart des aventuriers les laissent sur place.
Que ce soit le sanglier des donjons ou le bœuf des donjons, un seul drop en donne déjà une sacrée quantité.
Si on demande à un aventurier connu d'en ramener ne serait-ce qu'un morceau et qu'on se le fait filer pas cher, de quoi tenir un resto, non ?
Jusqu'ici, avec leur gueule et un nettoyage bâclé, c'était juste dégoûtant. Mais s'il existe un moyen de les rendre bouffables, c'est normal que ceux qui visent la cuisine veulent le savoir.
« Mais dis, frérot, c'est bien ? Ce genre de truc, on le garde secret, non ? J'entends dire que même dans les restos, les recettes secrètes, on te les file pas facile. »
« Mmm, peut-être. Si j'avais prévu d'ouvrir un resto ici, ça aurait été différent, mais j'en ai pas l'intention pour l'instant. Et savoir bouffer mieux, c'est jamais une mauvaise chose. »
« C'est vrai. Merci, frérot. »
« Bon, par contre, bossez sérieusement… Au fait, ça me chiffonne depuis tout à l'heure, mais c'est quoi l'idée d'amener des gamins aussi petits ? »
Là où je regardais, des mômes d'environ cinq ans tenaient la main des plus grands.
Même en comptant vite, y en avait six.
Un gamin homme-bête aux oreilles de lapin, deux filles homme-bête aux oreilles de chien et de chat, deux garçons humains et une fille humaine.
Évidemment, aucun ne savait pourquoi ils étaient là ni ce qu'on allait faire, mais ils avaient l'air ravis de tenir la main de leur grand frère ou grande sœur.
« C'est qu'ils voulaient venir à tout prix. Quand on a essayé de les laisser, ils'ont chialé… »
Luis avait l'air complètement dépassé par ces mômes.
Ils avaient fini par les emmener parce qu'ils hurlaient.
« Bon, bah, puisque c'est fait, c'est fait. »
« Vraiment, désolé, frérot. »
***
« Hé, pourquoi c'est à moi de garder tes gamins ? »
« T'es pas le seul, Fel. J'ai demandé à Dora-chan et Sui aussi. »
« Les mômes, j'suis pas doué. Fel en chef, moi j'suis juste l'assistant. »
« Sui, elle va jouer avec tout le monde ! »
Sui sautillait à côté des mômes.
En le voyant, ils piaillaient de joie.
« Loup-chan ! »
La petite humaine, Flora, s'est accrochée à Fel.
« Ah, c'est pas juste, moi aussi ! »
La petite homme-bête aux oreilles de chat, Debbie, a fait pareil.
Du coup, les autres mômes aussi : « moi aussi ! », « moi aussi ! » et ils se sont tous accrochés à Fel.
« Hé, hé, les gamins, lâchez-moi ! »
De se faire pomponner par une bande de mômes, Fel paniquait un peu, c'était marrant.
« Il fait beau, laissez-les jouer dans le jardin sous votre surveillance. Ils ont l'air d'aimer Fel, alors compte sur vous. Nous, on continue le nettoyage des abats comme hier. »
« Atten… attendez un peu ! »
« Allez, c'est bon. Ah, faites gaffe à pas les blesser. Et qu'ils sortent pas du terrain. Dora-chan et Sui aussi, aidez Fel à les surveiller. Ce soir, je vous fais un bon truc. »
« Pff, c'est bon, c'est bon… »
« YATTA ! Sui va faire de son mieux ! »
« Tu t'en souviendras, toi ! »
Fel marmonnait quelque chose, mais j'entends pas, j'entends pas.
« Hé, frérot, ça va vraiment ? »
« Ça va, ça va. Fel, Dora-chan et Sui, c'est du costaud. Allez, c'est la suite d'hier. Je veux finir le nettoyage des abats aujourd'hui, alors tout le monde, donnez-vous à fond ! »
Après ça, les grands gamins ont continué le nettoyage des abats comme la veille.
Il restait les abats blancs, et ils ont fait le foie, le cœur, le bonnet, etc.
Pour le foie, cette fois j'ai utilisé le sel et le vinaigre qu'on avait sous la main.
On malaxe sel et vinaigre, on laisse poser dix-quinze minutes, puis on rince en changeant l'eau jusqu'à ce qu'elle soit claire, et c'est bon.
Y a la méthode du lait, mais depuis que je sais que sel et vinaigre marchent, quand y a pas de lait, je fais comme ça.
C'est un peu plus rapide, en plus.
Pour le cœur, on fait une incision, on retire les caillots de sang, on rince à l'eau, on malaxe dans l'eau salée, puis on trempe dans l'eau froide.
Le nettoyage du bonnet, c'est le plus chiant des abats, mais ils se sont démenés.
On le trempe dans de l'eau à différentes températures pour décoller la peau noire, puis on la gratte à la cuillère.
C'est un boulot qui demande de la patience, mais sans ça, ça pue et c'est immangeable.
Une fois la peau noire enlevée, le bonnet demande encore de l'ébouillantage et tout, donc c'est long : je m'en suis chargé.
Pendant ce temps, les gamins râlait un peu mais ils avançaient bien sur le nettoyage.
Surtout ceux qui veulent devenir cuistots : « Ah, donc comme ça ça vire la puanteur » et ils bosse sérieusement en marmonnant.
Ils me posaient plein de questions, aussi.
Bah, j'ai répondu dans la mesure de ce que je savais.
Comme ça le boulot a avancé et…
« Bon, c'est fini. Merci à tous. »
Quand j'ai dit ça, les gamins ont poussé des cris de joie.
Grâce au nombre, c'était fini plus tôt que prévu.
« Bon, le repas promis. Y a du monde, on mange dans le jardin. »
Nouveaux cris de joie.
Et ils se sont rués dans le jardin tout contents.
Quand je les ai suivis, les mômes qui devaient jouer dans le jardin étaient endormis à poings fermés, appuyés sur Fel, crevés.
Sui aussi, mélangée aux mômes, dormait comme une bûche.
« Toi, t'arrives enfin… »
Fel avait une tête épuisée.
« Ces gamins, faites quelque chose. Ils me tirent les poils, essaient de m'escalader, c'est pire que des monstres. »
Ah… des mômes, ils connaissent pas la peur, ils font n'importe quoi.
Courage.
Mais grâce à ça, on a été tranquilles.
J'ai dit à Luis de réveiller les mômes qui roupillaient sur Fel.
Certains ont un peu râlé, mais quand on a dit qu'y avait de la bonne bouffe, ils ont ouvert grands les yeux.
« Fuh, j'suis sauvé… »
« Merci pour le boulot. Maintenant on mange, et y a tes karaage préférés, Fel, alors goinfre-toi et reprends des forces. »
« Ouais. Faut que je mange un bon truc pour me remettre, sinon j'pourrai pas tenir. »
Après, c'était la fête au karaage.
J'en avais fait une grosse quantité la veille au soir avec de la viande de cocatrice choppée dans le donjon.
Karaage classiques sauce soja et karaage sel.
Les deux ont cartonné chez les gamins, ils disparaissaient à vue d'œil.
Fel, Dora-chan et Sui aussi en engloutissaient à toute vitesse.
« C'est bon, les karaage ? »
Je demande aux gamins, et eux, la bouche pleine, hochent la tête vigoureusement.
« Y en a encore plein, mangez tranquilles. »
J'ai dit ça, mais ils se jetaient dessus comme des affamés.
« Ah, j'oubliais ! Ça, c'est pour toi, frérot. »
Luis, en bouffant ses karaage, s'est souvenu de sortir un papier de sa poche.
« C'est quoi ? »
« C'est de la part de la directrice. Elle m'a dit de te le donner. »
J'ai lu la lettre : c'était un mot de remerciement de la directrice.
Une lettre polie qui me met un peu mal à l'aise.
J'ai juste filé de la viande, moi.
Y avait aussi écrit qu'elle regrettait de pouvoir pas me remercier en direct.
Apparemment, l'employé qui aidait a quitté, et maintenant la directrice et deux sœurs gèrent l'orphelinat à elles trois, c'est la course.
D'après Luis, y a une soixantaine de gamins, dont des nourrissons, ça doit être l'enfer.
Tant que je suis dans cette ville, je vais faire un petit don.
J'aime pas donner sans savoir où ça passe, mais pour les gamins, je regrette rien.
« Haa~, c'était bon. »
« C'était délicieux~. »
« J'peux plus rien avaler. »
En se frottant le ventre, les gamins avaient l'air satisfaits.
Le karaage, ça rate jamais.
Bonne idée d'en avoir fait plein.
« Maître, j'aimerais bien apprendre à faire ces "karaage", mais plus que ça, j'voudrais vraiment que vous nous appreniez comment cuisiner les abats d'avant ! »
………… Maître ? J'ai jamais eu l'intention d'être ton maître, moi.
« C'est ça, Maître ! S'il vous plaît, apprenez-nous à cuisiner les abats ! »
Euh, donc non, j'suis pas votre maître.
Ces deux-là qui m'appellent maître tout naturellement, c'est Meynard et Enzo, les deux plus motivés parmi ceux qui veulent devenir cuistots.
« Maître, s'il vous plaît ! »
« S'il vous plaît ! »
Meynard et Enzo qui insistent.
« Ah, bon, d'accord, d'accord. Mais aujourd'hui c'est trop tard, ce sera pour plus tard. »
« C'est quand, "plus tard" ? »
« Demain ? »
« Soyez clair ! »
Ces deux-là ont une pression incroyable.
« Ah, euh, demain. Demain matin, à la même heure qu'aujourd'hui. »
Poussé par leur énergie, j'ai lâché ça sans réfléchir.
Meynard et Enzo ont souri : « Alors, on revient demain. »
Haa… pour une raison que j'ignore, demain faut que j'apprenne la cuisine des abats à ces deux-là.
Ah, la pièce d'argent de salaire, je l'ai filée à chacun avant qu'ils partent.
Tous la serraient dans leur main avec un air ravi.