Deux jours plus tard
« Oui, aucun problème. »
« Merci beaucoup. »
Le voyage s'était déroulé sans encombre, sans la moindre attaque, et ils avaient pu franchir les portes de Kereban sans incident.
« Ah, excusez-moi. J'ai encore une question : connaîtriez-vous le chemin pour l'« Atelier d'outils magiques Dinoom » ? L'adresse indiquée est par ici… »
« Pour cette adresse, c'est vers l'est. Suivez cette rue tout droit jusqu'à la 24e avenue… …… excusez-moi, par là-bas les ruelles s'entrecroisent, c'est difficile à expliquer oralement… »
« Non, c'est déjà très utile d'en savoir autant. Merci beaucoup. »
« C'est bon alors, prenez soin de vous. Ah, si vous prenez la diligence par là-bas, ce sera plus rapide ! »
Il remercia le garde qui avait été d'une politesse exemplaire, puis se dirigea vers l'embarcadère indiqué.
Là stationnait une voiture sans capote ni bancs, ressemblant à une charrette agrandie.
Il n'y avait que le cocher à bord… mais c'était bien le bon véhicule, non ?
« Excusez-moi, combien pour la 24e avenue ? »
« La 24e ? Deux pièces de cuivre. »
« Alors voici. »
« Monte à l'arrière, c'est l'heure du départ. »
« Excusez l'intrusion. »
Une fois monté, l'homme lança la voiture.
« Dis donc, ce pot, tu peux pas le baisser un peu ? »
« Pitié, ma grande sœur ! »
« Hé ! Ne vous séparez pas ! »
En contemplant le paysage urbain qui défilait paisiblement, il percevait l'effervescence de la ville.
Déjà bien peuplée lors de sa venue précédente, elle semblait encore plus bondée aujourd'hui.
« Hé, le gamin, t'arrives d'où ? »
« De Gimul. »
« C'est pas loin. Tu fais du tourisme tout seul ? »
« Je suis aventurier. Une fois ma mission finie, je pensais faire un peu de tourisme. J'ai entendu dire qu'un marché d'outils magiques allait s'ouvrir ? »
« Ah oui, demain. Cette fois c'est un marché d'outils magiques. »
« Il y a d'autres marchés ? »
« Quoi, le gamin vient de loin pour débarquer par ici ? Même à Gimul, enfin dans le coin, c'est connu. Il y a six marchés par an. Le produit principal change à chaque fois, mais le lieu est toujours la place centrale. Le reste, étals et tout le bazar, c'est pareil à chaque fois. Mais au bout de quelques années, ça devient banal. »
Six par an, c'est un rythme d'un tous les deux mois. De quoi lasser les habitants, en effet.
« Du coup, nous on a plus de périodes pour gagner, ça aide. Allez, serrez-vous un peu. »
La voiture s'arrêta et de nouveaux passagers montèrent d'un coup. Une sacrée densité de population…
« Hein ? … Accrochez-vous bien quelque part ! La suite risque de secouer ! »
Le cocher cria, et chaque passager s'agrippa au rebord de la benne. L'imitant, il saisit lui aussi le rebord, mais qu'est-ce qui se passait ? La route était-elle en mauvais état… ? Il vit alors, sur la droite devant eux, une petite charrette avançant lentement.
« Arrête de traîner, bon sang !! »
« C'est trop lent, vieux con !! »
Elle transportait de gros tonneaux, tirée par un vieux monsieur bien âgé. Une voiture menée par un jeune cocher à la langue bien pendue la dépassa, puis une autre, puis une autre.
« Putain, c'est dangereux… »
Le cocher de la diligence fronçait les sourcils. Effectivement, le jeune homme avait dépassé de façon un peu forcée, vu de néophyte. Mais le vieux allait indéniablement lentement, donc pour certains c'était peut-être une gêne. Au fond, qui défendait-il… ?
« Hé, hé… »
« Celui-là, il va monter ? »
Cette fois, ce furent les passagers alentour qui s'agitèrent.
Suivant leurs regards, il vit à l'arrêt suivant une femme au gabarit de lutteur de sumo…
« Jusqu'à la 24e avenue, s'il te plaît. Yoisho… !? »
« Gah… !? »
La femme s'effondra sur lui avec tout son élan.
« Pardon ! »
« Ça va… »
Il lui fit signe qu'il n'était pas blessé, juste un peu compressé, et la femme resta à ses côtés… la diligence déjà étroite lui parut encore plus exigüe…
« C'est ici. »
« Merci beaucoup ! »
« De rien, bon courage pour le travail. »
Guidé par la femme assise à côté de lui, il arriva à destination : l'« Atelier d'outils magiques Dinoom ».
Honnêtement, sans elle, il se serait peut-être perdu sur ce chemin. Il avait bien fait de demander.
Item Box
Il prépara les bagages et la feuille de mission, et… c'est bon !
« Bienvenue ! Oh ? Quel mignon petit client. »
En franchissant la porte, il fit face à un comptoir derrière lequel était assise une femme de forte corpulence.
La boutique n'était pas grande, pour dire les choses poliment. Disons l'équivalent d'un kiosque sur un quai de gare.
« Visage inconnu. Tu fais une course ? Les lumières c'est par ici, le feu par là. »
La femme désigna du doigt, sous le comptoir, une étagère alignant de petits objets qui semblaient être des articles.
Mais, navré, il n'était pas un client. Il allait expliquer qu'il était un aventurier venu pour une livraison.
« Une livraison ? »
« Oui, pourriez-vous signer ici ? »
« Un instant, papa‑an ! »
« Oh !? Attends un peu ! »
« Patiente un peu, j'arrive. »
Quelques minutes après ces cris, un homme barbu apparut.
« Quel est ton business ? »
« C'est une livraison, dit-elle. C'est pour papa, alors mieux vaut que tu la récupères toi-même. Tiens. »
« Une livraison ? … Ah, les pièces. Je pensais qu'elles n'arriveraient pas à temps… voilà. »
Il récupéra la feuille de mission signée. La demande était accomplie. Il ne restait plus qu'à faire le rapport.
« Merci bien. Alors, je vais… »
« Attends. Tu es venu de Gimul avec ça ? Si t'es pas pressé, bois une tasse de thé avant de partir. C'est du bas de gamme, ceci dit. Hé, je te laisse le reste. »
« Oui, oui. »
L'homme s'esquiva prestement vers l'arrière, mais sa fille se mit à préparer le thé.
Autant en profiter, se dit-il.
« Voici, s'il te plaît. »
« Je prends. »
Il but le thé dans un coin du comptoir. … ? Ce thé avait un goût proche du café.
« Comment est-il ? Il te plaît ? »
« C'est bon. J'aime bien. »
« Tant mieux. C'est un thé rare, j'avais un peu peur. »
« J'ai déjà bu quelque chose de semblable. C'est fait à partir de haricots grillés ? Ou de racines de fleurs ? »
« On dit que c'est la racine de la fleur de Dante. Je connais pas les détails, mais paraît que c'est bon pour la santé. »
Je vois, du café de pissenlit. Nostalgique… à l'époque où j'étais employé, j'en buvais régulièrement avec un petit truc en plus.
« Où peut-on s'en procurer ? »
« Tu l'aimes tant que ça ? … Celui qui m'en donne toujours, c'est le vieux pharmacien du coin, mais c'est un passe-temps, il en vend pas… »
« Je vois, merci. »
Puisqu'il connaissait le nom de la fleur servant d'ingrédient, il n'avait qu'à se la procurer et la préparer. Si sa mémoire était bonne, le café de pissenlit terrestre consistait à laver les racines à l'eau, les sécher, les torréfier puis les infuser… rien de bien compliqué.
« Merci pour le repas. »
« De rien. Tu pars déjà ? »
« Oui, il faut que je trouve un hébergement pour ce soir. Merci pour le thé. »
Après les salutations, il s'apprêta à quitter la boutique.
Juste au moment où sa main posa sur la poignée, une force s'exerça depuis l'extérieur.
« Ho. »
« Oh, pardon… »
Celui qui ouvrait la porte et lui. Tous deux s'immobilisèrent simultanément pour éviter le contact.
À cet instant, en voyant l'autre, ses mouvements se figèrent encore davantage.
« -sama ? »
« Serge-san ? »
Devant lui se tenait, sans aucun doute possible, Serge.
Le fait d'avoir été appelé par son nom écartait toute possibilité de ressemblance fortuite.
« Bonjour. Quelle coïncidence. J'avais entendu que vous alliez au marché d'outils magiques… »
« Tout à fait. Et vous, Monsieur , que faites-vous par ici ? »
« En tant qu'aventurier, pour une mission de livraison. C'était urgent, ça s'est décidé un peu à la hâte. »
« C'est sûr… Moi, je fais ma tournée de salutations. Cet atelier est l'un de ceux avec lesquels je suis en bons termes. »
« Ah, c'est pour ça. »
« Hé, le patron Serge ! Tu arrives enfin ! »
« Oh ! Excusez-moi, Monsieur Dinoom, ça fait longtemps. »
« Deux ou trois mois, c'est pas la peine d'en faire tout un plat. Enfin, le patron a l'air en forme, c'est l'essentiel. Au fait, tu connais ce gamin ? »
L'homme sorti de l'arrière-boutique salua, puis tourna vers lui un regard perplexe.
« Je m'appelle . Je suis toujours redevable envers Monsieur Serge. »
« C'est nous qui le sommes. … Malgré son jeune âge, c'est quelqu'un avec qui on a envie de garder de bons rapports. Il s'intéresse aussi aux outils magiques. »
« Hou… pour que le patron dise ça… Moi, c'est Dinoom. Si ça t'intéresse, tu veux visiter l'atelier ? »
« Est-ce bien permis ? »
« Je te dis que oui. De toute façon, j'ai des trucs à montrer au patron. »
Lâchant ça sans attendre de réponse, Dinoom s'enfonça dans l'arrière-boutique, suivi par Serge qui avait l'habitude. Il baissa la tête vers la fille et les rejoignit.
« C'est ici. »
« Hé… »
En franchissant la porte communicante, il découvrit une pièce d'une ampleur inimaginable depuis la boutique. D'abord, quatre engins qui ne ressemblaient qu'à des caisses sur roues. Probablement les fameux véhicules magiques. Des pièces et des établis étaient visibles dans les coins. De l'autre côté, une grande porte et de larges fenêtres, sans doute pour l'entrée et la sortie des matériaux, rendaient l'espace lumineux et ouvert.
« Tant que tu touches pas n'importe comment, regarde à ton aise. Le patron, c'est par là. »
Même s'il lui disait ça, il ne savait pas par où commencer, alors il suivit Serge.
Apparemment, ils allaient lui expliquer le véhicule magique.
« C'est le dernier modèle ? … L'apparence a peu changé. »
« De l'extérieur, oui. Mais la puissance a été renforcée et la caisse allégée. Regarde, ici. Mais… ça résout pas encore le problème. »
« C'est impossible de charger des marchandises… »
« Des trucs légers, on peut encore. C'est limite. Si on allège plus, cette fois c'est la solidité qui pose problème. La sécurité, on peut pas la sacrifier. »
« En effet, c'est un problème. Les courses impliquent inévitablement des accidents et des chocs… »
Le fait que la course de véhicules magiques revienne dans la conversation laissait penser qu'ils y participaient peut-être. Dinoom en mécanicien, Serge en sponsor, en quelque sorte ?
Au début, il suivait encore, mais les deux se mirent à activer des outils magiques en main pour entamer des discussions de plus en plus pointues.
Quand le sujet en vint au régime de rotation de la motorisation, il s'éclipsa discrètement.
Il fit le tour de l'atelier… mais rien qu'en regardant, il comprenait mal. Qu'est-ce qu'ils fabriquaient exactement… ? Tiens ?
« Celui-là… il est normal. »
Au milieu des véhicules magiques qui n'étaient que caisses et roues, un seul ressemblait à une voiture de chevaux ordinaire.
La seule différence étant la présence ou non de l'attelage… mais il y a même un siège de cocher. Ce n'est pas un véhicule magique, mais un autre outil magique ?
Intrigué, il attendit une pause dans leur conversation pour demander.
« Monsieur Dinoom, quel genre d'outil magique est celui-là ? »
« Celui-là ? C'est pas un outil magique, juste une voiture de chevaux normale. Un gars du quartier m'a demandé de la réparer. »
C'est ce qu'il pensa, mais Serge, à côté, pencha la tête.
« C'est rare, que vous acceptiez de réparer une voiture ordinaire. »
« Ah, disons… »
Devant son hésitation, il demanda ce qu'il en était, et Serge baissa la voix pour lui expliquer.
« Depuis la naissance de son petit-fils il y a quelques années, il s'est pas mal assagi, mais c'était quelqu'un qui ne touchait à rien d'autre qu'aux outils magiques. Si une voiture cassait, il renvoyait chez le sellier ou le charron, je croyais… »
« … En fait, j'ai besoin d'un peu d'argent, pour… mon petit-fils. »
Gêné, il rougit sous sa barbe et lâcha ces mots à contrecœur.
« Un cadeau ? Dans ce cas, laissez-moi vous aider. »
Dans une atmosphère doucement attendrie, Serge fit cette proposition.
Mais il la refusa.
« Mauvais, patron. C'est pas un cadeau, c'est les frais de scolarité. »
« Frais de scolarité ? Si c'est la capitale… »
« Ouais. Pourquoi, tu demandes… »
D'un ton qui en faisait des tonnes, il dégageait pourtant une envie évidente d'en parler.
C'est peut-être…
« En fait, mon petit-fils est peut-être un génie ! Il vient à peine d'avoir quatre ans, tu te rends compte ? Il vient tout le temps écouter nos discussions de boulot. Du coup, le dernier apprenti se la pète en grand frère et lui explique tout fièrement. Je me disais : « Qu'est-ce qu'il raconte, ce demi-portion ? »… mais regarde un peu ça ! »
Tout en affichant un sourire béat de grand-père gaga, il sortit plusieurs engrenages du tiroir de l'établi. Dinoom en prit un et y fit couler sa force magique.
« Oh ? »
L'engrenage imprégné de force magique se mit à tourner. C'était le même genre d'outil magique que l'engrenage reçu de Serge l'autre jour. Cependant… comparé à celui-là, la rotation était incroyablement lente, et ça s'arrêtait et redémarrait par à-coups, comme grippé.
« Vu le contexte, c'est l'œuvre de votre petit-fils ? »
« Tu piges, gamin ! C'est ça, c'est pas fou ? Un produit commercialisable, c'est pas encore ça, mais il a seulement quatre ans ! »
« C'est effectivement précoce. »
« C'est ça ! Quand il était bébé, je l'ai porté sur le dos en travaillant, alors il a peut-être retenu… mais quand même, j'en reviens pas. »
« Moi je sais pas utiliser la magie d'enchantement, alors c'est un peu enviable. »
Avec ce genre de personne, mieux vaut pas fourrer son nez n'importe comment. Mais pour pas passer pour quelqu'un qui écoute pas, le plus sage est d'acquiescer avec une attitude positive.
Fidèle à l'expérience de sa vie antérieure, il finit par passer un bon moment à écouter les vantardises de grand-père…