Troisième jour de subjugation de bêtes magiques.
Avant-hier, j'ai mis des aventuriers malhonnêtes hors de combat, et hier, l'affaire du roi gobelin a fait de nombreux blessés. Conséquence : la progression de l'extermination des monstres accuse un retard sur le planning.
À cause de ce qui s'est passé hier, mon groupe a été dissous. et les autres encadrent chacun des aventuriers de bas rang pour assurer la sécurité et les former.
Quant à moi, je n'ai pas besoin d'encadrement, mais mon rang est bas et je suis aventurier depuis peu, ce qui rendrait ma mise en tutor un peu risquée. Du coup, je chasse seul avec mes slimes.
Chauves-souris des cavernes et rats nains se collaient comme de la glu aux bâtons des sticky slimes, que je faisais cracher leur liquide adhésif ou que j'enduisais avant de les agiter ; les mantes religieuses des cavernes étaient abattues sans peine hors de portée de leurs faucilles par les poison slimes armés de lances, avant d'être dévorées comme proies.
Comment dire… ces slimes ont non seulement gagné en nombre grâce à l'entraînement, mais chaque individu est devenu plus fort… Et en les voyant combattre les mantes, j'ai repensé à ce truc… comment s'appelait-il déjà, ce jeu sur Terre ? Un truc qui a cartonné un moment. Je me souviens que le thème était une chanson tranquille, mais les paroles étaient d'une violence étonnante.
C'est dire si je travaille avec une marge de manœuvre confortable, au point de pouvoir laisser divaguer mes pensées.
Et la matinée s'est achevée sans incident notable. Ceci dit, s'il y avait une journée comme hier tous les jours, ce serait problématique.
Je n'ai croisé qu'un groupe de cinq gobelins, sans autres congénères aux alentours ; après un signalement par précaution, on a conclu qu'il s'agissait probablement de rescapés du village détruit la veille, et l'affaire en est restée là.
À partir de l'après-midi, j'ai expérimenté de nouvelles tactiques pour les sticky slimes.
Par exemple, je les faisais se coller au plafond, étirer leur corps vers le bas pour pendre, et avancer ainsi dans les galeries. Les chauves-souris tournaient de manière insupportable, alors j'ai eu l'idée du papier tue-mouches ; ça a fonctionné à merveille, elles restaient collées par dizaines et se faisaient dévorer.
Ensuite, j'ai ordonné au sticky le plus adroit de se transformer en filet juste après un saut ; il l'a fait.
Puis j'ai saisi ce slime et l'ai lancé vers une chauve-souris volante. En l'air, il s'est déployé en filet, a enveloppé la bête et est retombé au sol.
Rebelote avec un autre sticky. … Encore. … Encore. … En moyenne, quatre à cinq captures par lancer.
Ça a un paquet d'applications ! Le sticky slime, c'est ultra pratique ! Comment dire… je trouve que le sticky slime a un éventail de possibilités énorme. Un slime utile au combat comme dans la vie de tous les jours.
L'enthousiasme monté, j'ai continué à faire razzia de petites bêtes magiques avec les stickies jusqu'à la fin de mon service.
Puis vint le soir.
Au retour en coche partagé, un accident de roue survint juste à l'entrée de la ville. Personne n'a été blessé, mais la voiture s'est mise à violemment tanguer ; trop dangereux pour continuer, tous les passagers, moi compris, ont terminé le trajet à pied.
La nuit tombait sur la ville, l'odeur des dîners flottait depuis les tavernes voisines. Les plus pressés avaient déjà commencé à boire, des éclats de rire joyeux perçaient par instants. C'est dans cette ambiance paisible que je passai devant la compagnie Morgan de Serge.
… Tiens, hier la potion de récupération de mana que m'avait donnée Serge m'a bien sauvé… Il pourrait aussi avoir des sacs standards pour la blanchisserie, autant faire un tour.
J'entre sans arrière-pensée et repère Serge immédiatement.
Il discutait avec une employée au comptoir ; à ma vue, il sourit et m'invite au salon.
S'il avait été en pleine négociation, j'aurais patienté en regardant les marchandises… mais bon.
« Bienvenue, Monsieur . Que puis-je pour vous aujourd'hui ? »
« Lors de la mission d'hier, la potion de récupération de mana que vous m'aviez donnée m'a été précieuse ; je tenais à vous remercier. Et j'ai besoin de certaines choses, mais je ne connais pas d'autre magasin fiable. »
« C'est une excellente nouvelle que notre produit vous ait servi. C'est un honneur que vous veniez nous voir pour vos achats ; que cherchez-vous ? »
« La matière peut être bon marché, mais il me faut plusieurs sacs solides. Pour la taille… j'hésite encore. »
« Ho, puis-je demander à quel usage ? »
« Cela va demander un peu d'explications, mais en fait… »
Quand j'ai expliqué que je prévoyais de m'installer à mon compte, Serge a affiché sa surprise, puis m'a regardé avec admiration en manifestant de l'intérêt pour le métier de blanchissier.
« Une activité secondaire entre deux missions d'aventurier, en prévision d'une éventuelle reconversion… Vous faites preuve d'une remarquable prévoyance pour votre âge, Monsieur . »
C'est normal, j'ai vraiment quarante-deux ans… Comparé aux quadras japonais, je ne sais pas, mais au moins j'ai conscience d'exercer un métier dangereux et je me prépare en conséquence. Ici, pas d'assurance ni de retraite dont on entende parler. Et s'il en existe, les conditions doivent être draconiennes.
« Mais non, pas du tout. »
« De l'humilité… Toutefois, une blanchisserie… Certes, à un sac pour une à plusieurs pièces de cuivre menues, la clientèle irait bien au-delà des aventuriers. Mais il vous faudra de la main-d'œuvre et des résultats satisfaisants. Au début ça ira, mais si la clientèle grandit, vous ne suivrez plus seul. »
Ah, j'ai oublié de parler du cleaner slime.
« Il y a un point que j'ai omis. Un instant, s'il vous plaît. »
Je sors un cleaner slime de ma Dimension Home.
« C'est mon familier, un cleaner slime. »
« Une espèce de slime inconnue. »
« Oui, c'est une nouvelle espèce que j'ai découverte. J'ai communiqué l'information à la Guilde des Dresseurs, mais je suis probablement le seul au monde à en avoir un sous contrat. »
Puisqu'un dieu en personne m'a dit que c'était une nouvelle espèce, il n'y en a pas d'autres que le mien.
« Ce slime a-t-il un rapport avec votre projet ? »
« Il possède une compétence appelée "Nettoyage" ; grâce à elle, il ne mange que la saleté. L'objet débarrassé de ses taches redevient propre, mieux qu'avec un lavage classique. »
Serge reste bouche bée. Évidemment, c'est difficile à croire…
Je sors alors de mon Item Box le pagne d'un gobelin abattu aujourd'hui.
« Les paroles ne suffisent pas. Regardez : ce tissu vient d'un gobelin que j'ai tué au travail. Si vous le permettez, je le ferai nettoyer sous vos yeux pour vous montrer le résultat. »
À ma proposition, Serge avale sa salive et murmure :
« Je vous en prie. »
« Voulez-vous une expertise, par précaution ? »
« Ce serait plus prudent. L'odeur ne laisse aucun doute sur l'origine, mais… »
Il expertise en souriant. Une fois confirmé que c'est bien un tissu de gobelin, je le tends au cleaner slime. Celui-ci l'absorbe, s'agite comme une machine à laver, et en moins de trente secondes recrache le tissu sur la table du salon.
Serge prend le tissu, visiblement plus clair, avec hésitation, l'expertise à nouveau. Le verdict tombe : "tissu propre". Il s'exclame : « Un pagne de gobelin couvert de toutes sortes de saletés, rendu aussi propre en si peu de temps ! », s'empare de mes mains et se met à me couvrir d'éloges.
Mes mains, je viens de toucher le pagne sale, elles sont sales… Mon regard le fait réaliser, son teint se trouble légèrement. Tombant à pic, je lui explique le bain de cleaner slime et lui fais essayer. Sur les mains seulement.
Il ré-expertise ses mains, les examine, puis reprend mes mains dans une nouvelle vague d'éloges.
C'est un brave homme, je le sais, il ne me juge pas sur mon apparence. Mais mentalement, c'est épuisant…
« Je vous ai montré un spectacle indigne. Cependant, ce slime est véritablement extraordinaire. Avec lui, rien n'empêche Monsieur d'ouvrir sa blanchisserie. Prix, rapidité, finition… je vois déjà la prospérité. »
Il est en transe tout seul…
« Du coup, quelle taille de sac me conseillez-vous ? Honteux à l'avouer, j'ignore les prix du marché. »
« Voyons… Je vais en faire apporter plusieurs. »
Serge appelle une servante qui apporte une série de sacs.
« Comme vous voyez, du plus petit au plus grand. Le plus petit contient une garde-robe complète pour un adulte. »
« Il me faut un peu plus grand. Une famille a plus de linge, et les célibataires hommes ont tendance à tout entasser par flemme.
D'ailleurs, plutôt qu'une pièce de cuivre moyenne pour un vêtement, proposer quatre ou cinq pièces pour le même prix donne au client l'impression d'une aubaine. De mon côté, l'effort est identique pour un ou cinq articles ; tant que je couvre mes frais vitaux, je n'ai pas besoin de gros marges par prestation. Je préfère baisser le prix unitaire pour fidéliser un maximum de gens et dégager du bénéfice sur le volume. »
Le principe du petit bénéfice et grand volume, je m'en suis beaucoup servi dans ma vie antérieure… les restos de gyudon le midi, par exemple.
Et moi, je faisais mes courses presque toujours aux mêmes endroits ; pour ces commerçants, j'étais un client fidèle. Impossible de savoir combien j'ai dépensé au total dans les boutiques de mon ancien quartier. Mais je n'ai aucun regret. Je suis reconnaissant d'avoir été soutenu par elles.
De là, fidéliser la clientèle est crucial, et le prix bas est une arme puissante. Bien sûr, à condition que le travail donne satisfaction.
Pendant que je rumine tout ça, Serge me fixe avec des yeux brillants…
« Magnifique. Monsieur possède déjà une ligne directrice clairvoyante, qui ne se laisse pas aveugler par le profit immédiat. Je suis impressionné, moi, Serge. »
Qu'est-ce que ce malaise… Je ne faisais que partager mon expérience d'avant, mais à force de louanges, la gêne vire au sentiment de culpabilité… Désolé pour ceux qui étudient sérieusement le management au Japon… bon, disons que c'est du brainstorming…
« Alors, ce sac-ci vous conviendrait ? Rempli, il prend le linge de deux jours pour une famille de trois à quatre personnes. »
« Effectivement, pour une personne seule, ça fait une semaine pile, c'est net. Je le prends. Et puis un sac du double de volume, et un autre au quintuple, deux ou trois exemplaires chacun, ça vous va ? »
« C'est possible, mais ne sont-ils pas trop grands ? »
« Le premier vise les particuliers. Le double, les petites équipes comme les groupes d'aventuriers. Le quintuple, les grosses structures : guilde des aventuriers, forges avec beaucoup d'apprentis, chantiers de construction. »
Par exemple…
« On compte une personne par jour sur sept jours pour le sac individuel : sept personnes. Le double en prend quatorze, le quintuple trente-cinq.
Sac individuel : une pièce de cuivre moyenne, dix sous. Double : une pièce moyenne et huit menues, dix-huit sous. Quintuple : quatre pièces moyennes, quarante sous. En ciblant les groupes avec une remise, on attire plus de clients ; s'il leur manque du monde, ils en parleront autour d'eux pour compléter, ce qui fait de la pub gratuite pour la blanchisserie.
En plus, plus il y a de gens, plus le linge s'accumule vite. Ce qu'un seul met quatorze jours à remplir, quatorze le remplissent en un jour. La fréquence des commandes augmente, j'ai de l'argent tous les jours, et le coût par client baisse. Sur le long terme, c'est gagnant-gagnant, et mis en avant, ça devient un argument commercial. »
Brainstorming : méthode qui consiste à émettre des idées sans les juger sur le moment.
Cela faisait longtemps, mais ça marche encore pas mal.
« De plus, forgerons et ouvriers du bâtiment salissent vite leurs vêtements de travail ; ils les feront laver aussi. Si la qualité les convainc, ils confieront peut-être aussi leur linge personnel, ou celui de leurs collègues.
Ce sont des milieux d'hommes ; beaucoup sont mauvais à la lessive ou la trouvent fastidieuse. Aujourd'hui même, j'en ai discuté avec des aventuriers… Si un gros lot part du lieu de travail, on touche cette clientèle là… »
Là, je remarque l'air de Serge.
… Ah ! Ah… raté, il a les yeux ronds et est figé… Vieux défaut : je monopolise la parole. Combien de fois ça m'a valu des ennuis au travail ou dans mes relations dans ma vie d'avant… Je me suis laissé aller parce que ça faisait longtemps que je ne parlais pas boulot d'avant…