« Ça y est, tout le monde est prêt ? »
« Oui ! »
Arrivés à destination, nous commencions immédiatement les travaux d’inspection. À présent, nous nous tenions face à l’entrée d’une galerie. Le sol était presque entièrement recouvert d’herbes hautes, et des lianes envahissaient les parois rocheuses visibles aux abords du puits… On devinait assez clairement que personne n’avait franchi cet endroit depuis très longtemps.
Pour m’accompagner dans la mine, j’avais les quatre gardes ordinaires placés sous le commandement de , escortant la jeune maîtresse. Les autres membres de l’escorte étaient présents mais ils avaient choisi un tunnel différent pour traquer les bêtes magiques.
et son épouse faisaient également partie du groupe, à deux. Quant à , il entendait mener ses propres recherches en solitaire.
Interrogeant leur décision quant à la sécurité, et ses compagnons me répondaient ainsi :
« Ne vous inquiétez pas. Ces trois-là ont voyagé par le passé en qualité d’aventuriers. Et s’est même illustré lors d’un petit conflit frontalier opposant notre pays à un voisin autrefois. Aucune créature venue s’installer dans une mine désaffectée près de la cité ne pourrait même leur égratigner la peau. »
« Au fond, nous n’avons pas vraiment besoin d’eux pour veiller sur nous. Ils adorent flâner librement dans la ville, ils savent gérer leurs affaires, et la présence de couvre déjà tous nos besoins. Nous ne les avions d’ailleurs pas suivis dans les rues, n’est-ce pas ? »
« Les quatre jeunes maîtresses n’apprécient pas le faste, contrairement à la majorité des nobles. Elles embaucheraient sans problème un homme manquant de manières comme moi dès lors qu’il possède les compétences requises, et on leur a ordonné de pouvoir parler à n’importe qui hors des cérémonies officielles ou en présence d’autres aristocrates. »
Apparemment, ces trois personnages maîtrisaient admirablement l’épée ou la magie et disposaient d’une réelle puissance. Je comprenais vaguement pourquoi, mais était-ce prudent ? Certainement oui, il fallait bien le croire.
« Nous allons faire de notre mieux, nous aussi ! ! »
La jeune maîtresse portait d’ordinaire une robe dont je reconnaissais facilement la coupe simple mais le tissu fin et précieux. Mais ce jour-là, elle optait pour un chemisier confortable et un pantalon. Par-dessus, elle semblait revêtir une cuirasse fabriquée dans la peau d’une bête magique, et elle dégageait une ardeur communicative.
J’avais l’impression que sa tension avait quelque peu diminué.
Tandis que nous discutions, l’épouse de nous agita la main depuis l’entrée d’une galerie située non loin. Avait-elle entendu la voix de la jeune maîtresse ? En voyant nos mains se lever à leur tour pour la saluer, elle nous fit un dernier signe ample avant de suivre son mari vers l’intérieur du tunnel.
Après avoir observé leur départ, nous entamâmes à notre tour la descente dans la galerie. Zeuf ouvrait la marche, suivi de et de . Puis venaient moi-même et la jeune maîtresse. Fermant la marche figuraient ainsi que mes slimes.
Nous avancions en file indienne, mais l’obscurité régnait à l’intérieur de la mine. Après seulement quelques dizaines de pas, la lumière de l’entrée disparaissait déjà sans laisser de trace.
« Tch. Comme je m’en doutais, il n’y a plus de lampes spécifiquement dédiées aux galeries minaires. »
« On les a probablement récupérées pour les envoyer exploiter dans les mines orientales. »
« En théorie, elles auraient dû rester accrochées tant que l’abandon n’était pas officiellement acté… Mais à juger l’extérieur, la gestion doit être négligée. Réutiliser notre matériel permettrait d’alléger temporairement le budget dédié aux installations des mines orientales. »
« Cela reviendrait directement dans leur poche, tu parles. »
« C’est malheureusement fort probable… »
« Peu importe la réalité des choses, le soupçon guette toujours. C’est le lot de ceux qui ont perdu la confiance de leurs supérieurs. Faites attention, mademoiselle. Lumière. »
Ayant clos son intervention par ces mots, utilisa la magie élémentaire de base de l’attribut lumière nommée *Lumière*. Une sphère lumineuse prit naissance entre ses doigts.
L’orbe vint flotter au-dessus de nos têtes pour éclairer les parois sombres du tunnel. La clarté ne pénétrait pas jusqu’aux profondeurs les plus reculées, mais elle suffisait largement pour balayer les environs.
« Attention au sol, jeune maître et demoiselle. Ce fut un chantier où des ouvriers posaient pied naguère, donc normalement, on devrait être tranquille, mais les donjons regorgent souvent de pièges. Découvrir ce genre de trucs, c’est exactement le boulot d’un éclaireur comme moi. Ce sera surtout une mise en pratique aujourd’hui, alors faites gaffe de ne jamais prendre l’avance sur votre équipe. »
« Compris ! »
« Entendu. »
Nous marchâmes encore un moment avant qu’une forme ne se dessine devant nous. Zeuf planta immédiatement les pieds dans le sol ; nous fîmes de même. En y regardant de plus près…
« Un insecte ? »
Un spécimen ressemblant furieusement à une mante religieuse y stationnait seul. Cependant, sa masse approchait la mienne, ce qui représentait une taille démesurée pour cet ordre d’insectes. Point douteux : il s’agissait bien d’une bête magique.
…Si ce n’avait pas été une bête magique mais juste un insecte normal, ça aurait dû être un vrai cauchemar pour les personnes ayant peur des bestioles…
« Vous le voyez bien, jeune maître. C’est un mantis des cavernes, une bestiole insectoïde. Il creuse des terriers dans la terre grâce aux faux de ses pattes avant, ou bien il repère simplement une grotte ou une mine pour s’y installer définitivement. »
« Ma parole… Des emmerdeurs qui trainent dans les parages. »
« Est-il très dangereux ? »
« Il ne porte pas vraiment menace. Ses faux ne sont pas tranchantes et sa carapace manque de dureté. Si un ouvrier des mines le repère, un coup de pioche suffit généralement à l’immobiliser net. Mais il se reproduit extrêmement vite, donc on risque d’en croiser plusieurs. Et parfois, certaines variétés supérieures appelées mante-lames peuvent se mêler au groupe. Leur apparence rappelle trop celle des mante-sombre, ce qui prête à confusion. »
« Les lames des mante-lames étant plus affûtées que celles des mante-sombre, on peut subir des blessures inattendues si on laisse passer l’autre type sans méfiance. Gardez cela en mémoire. »
Après les mises en garde de Zeuf, apporta ces précisions complémentaires sur les mante-lames. Dans ce cas précis…
« Comment fait-on pour distinguer les deux ? »
« La mante-lame mesure légèrement plus grand. L’écart n’est pas fou. Pour les repérer instantanément, il faut compter sur l’habitude. Heureusement, celui qu’on voit là-bas est bien un mante-sombre. Je vais l’escorter jusque près de vous pour que vous puissiez observer de plus près. »
Zeuf prononça ces paroles et alla seul à la rencontre du mante-sombre. Dès que la bête releva la tête vers lui, il rebroussa chemin. Ensuite, il se positionna à portée visuelle de la jeune maîtresse et de moi, absorbant les assauts de l’insecte géant avec son bouclier portatif.
« Il s’agit bel et bien d’un mante-sombre. Ses frappes avec les faux sont relativement rapides, alors restez vigilants. »
« Demoiselle, pendant que Zeuf absorbe les coups, venez à bout de la avec vos sortilèges. »
« Je vous en prie, évitez la magie pyromancienne. Dans une cavité fermée, la fumée n’aurait aucune issue. »
« Je comprends… »
« À vous de jouer, mademoiselle ! »
« Très bien… Flèche de glace ! . Flèche de glace ! »
Le premier tir de la jeune maîtresse échoua à atteindre sa cible, qui esquiva, mais la seconde volée suffit amplement pour mettre l’animal à terre.
« La rapidité d’exécution est satisfaisante, mais efforcez-vous de viser davantage avec précision. »
« C’est noté. »
Nous reprîmes notre progression. Environ deux minutes après, un nouveau mante-sombre fit son apparition. Cette fois, ils étaient quatre.
« Quelle tactique ? Je pensais te confier la relève puisque c’est toi qui as traité les précédents… Mais affrontes-tu quatre cibles simultanément sans crainte ? »
Sur ces recommandations, je répondis que j’allais tenter l’expérience.
« Restez alertes. »
Hochant la tête pour confirmer, je dégaine les deux poignards fixés à ma ceinture et active la magie neutre nommée *Durcissement corporel*. Je fonce droit vers les mante-sombre, l’un d’eux remarque ma venue, braque ses yeux fixes sur moi et lève haut sa faux droite.
Avant qu’elle puisse frapper, je plante mon pied gauche dans la patte avant droite supportant son poids, la faisant céder violemment. L’insecte perd aussitôt l’équilibre et s’effondre contre le sol. J’appuie de mon talon droit sur sa tête pour achever la bête, puis je me retourne vers le deuxième spécimen qui bondit déjà à ma poursuite.
Ce second adversaire armait déjà sa faux gauche. Je pivote rapidement de quatre-vingt-dix degrés dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, esquivant l’attaque d’un cheveu tandis que ma lame droite tranche net l’articulation de son bras. Sans perdre une seconde dans le retour en place, j’utilise ma main gauche tenue en revers pour décapiter le monstre.
Derrière lui se trouvait le troisième individu. Je change ma prise à gauche, passant en grip inversé vers une prise classique, effectue une rotation anti-horaire de mon buste, pare d’un geste sec avec ma lame droite le coup préparé et me glisse sous la garde ennemie. D’une pression précise de mon poignet gauche, je tranche la nuque.
Le quatrième spécimen tente un large coup de faux horizontal visant ma tête. Je réduis l’espace pour éviter la pointe tranchante, bloque la lame avec mon poignard droit et sectionne aussitôt l’articulation adverse de ma lame gauche. Immédiatement après, il renouvelle son attaque horizontale, cette fois-ci avec sa patte droite. J’amortis le choc avec ma main gauche et romps l’autre jointure avec mon arme droite. Dépourvu de ses deux armes offensives, l’animal ne peut plus riposter. Son cou cède sous ma dernière impulsion.
…Rien de problématique à signaler. Mes lames restent intactes, sans la moindre ébréchure visible.
Ayant confirmé que l’animal était bien touché, je fais demi-tour pour retrouver la jeune maîtresse et les autres.
« Travail bien conduit. Ton efficacité en combat rapproché ne souffre d’aucune critique. Demoiselle, les bêtes insectoïdes sont têties ; faites comme , décapitez ou fracassez leurs têtes sans jamais baisser la garde tant que l’ennemi n’est pas neutralisé. »
« Je veillerai à le faire. »
« Tes précautions et l’activation préalable du sort d’endurcissement étaient judicieuses. Avec cette défense, les attaques du mante-sombre ne devraient plus vous inquiéter. »
« Bravo, . »
Je connaissais déjà bien les créatures de cette catégorie grâce aux chenilles vertes peuplant la forêt de Gana. Bien qu’elles fussent faibles, elles démontrèrent une vitalité particulièrement coriace. Acquérir l’habitude de capturer ces êtres vivants pour nourrir mes colonies de gelées gluantes rendait cette familiarité quasi naturelle.
Une fois ce premier combat terminé, nous poursuivons notre progression dans la galerie. Au bout d’une dizaine de minutes, la dynamique change : je marche en tête tandis que la demoiselle me suit, traitant conjointement les créatures magiques que nous rencontrons.
Les seules ennemies étaient des mante-sombre. Plus une vraie entraînement au combat qu’un travail de nettoyage monotone, ce qui ne posa aucun problème particulier pour et les siens… Mais en avançant, le nombre de mante-sombre augmentait. Quatre ou cinq d’entre eux surgissaient ensemble par vagues successives, et l’écart entre leurs apparitions se resserrait de plus en plus.
Pour moi, ce développement ne présentait aucune difficulté majeure.
« Très bien, à moi. »
Les mante-sombre se révélaient réellement fragiles.
Seul problème réel résidait dans l’état de la jeune maîtresse. Grâce à sa magie glacée, elle pouvait viser et neutraliser à distance les ennemis, diminuant ainsi le nombre d’attaquants ou les affaiblissant avant contact. Cette couverture me facilitait grandement la tâche, mais le rythme des combats répétés semblait l’alourdir. Elle paraissait fatiguée, et je constatais que la sensation de mana libérée à chaque lancement devenait de plus en plus intense.
Certes, les quatre gardes assureraient sa sécurité si la situation tournait vraiment à la crise… mais…
« Argile modelable. »
Je lance *Argile modelable* sous le pied avancé de la créature, faisant perdre l’équilibre à l’animal qui vacille, puis je le termine rapidement.
« Ne serait-il pas temps d’accorder une pause temporaire ? »
Je propose alors une petite pause.
« Tiens, voici quelques morceaux de viande séchée. Grignoter un peu soulagera rapidement ta digestion. »
« Merci beaucoup. »
Notre repos fut accepté sans attendre.
Installés au fond de la galerie, tout en surveillant attentivement les alentours pour anticiper d’éventuelles embuscades, nous prenions enfin le temps de nous reposer. La magie *Lumière* éclairait suffisamment le lieu. Des courants d’air indiquant la présence de conduits naturels parcouraient les murs, empêchant toute sensation d’étouffement. Malgré un léger taux d’humidité, l’endroit se prêtait parfaitement à une halte.
« Vous allez bien, mademoiselle ? »
« Merci de votre attention. Ma endurance et mon mana sont stables. Toutefois, j’ai bizarrement l’impression d’être plus fatiguée que d’habitude. »
« Combatre dans un environnement nouveau demande toujours plus d’énergie, c’est fréquent. C’est encore plus marqué dans des lieux comme celui-ci où le temps semble suspendu. L’important est de s’habituer, et c’est tout l’enjeu de cet entraînement. Et toi, , vas-tu bien ? »
, qui venait de donner ces conseils, se tourna vers moi. À mes yeux, ce cadre me rappelait néanmoins mon ancien foyer.
« L’architecture de mon ancienne demeure présentait exactement les mêmes caractéristiques. »
« Ah, juste. Effectivement. »
sembla comprendre, et se rappela soudain quelque chose en intervenant à son tour.
« Au fait, , quel sort avais-tu lancé pour faire perdre l’équilibre au mante-sombre ? Je vois bien que c’est de la magie tellurique. »
« De l’Argile modelable ? C’est un sort qui transforme temporairement la terre ou la pierre en pâte malléable grâce à ma mana. »
Comme pour *Création de bloc* utilisé lors des éboulements, il s’agit d’une combinaison de *Verrouillage* et *Fragmentation*. *Fragmentation* disloque la terre, tandis que *Verrouillage* maintient la cohésion des particules. C’était aussi un jeu inventé à l’époque où je ne savais pas encore bien manier la magie, utilisant l’élément terre. J’avais simplement baptisé ça *Argile modelable* au hasard.
« Obtenir directement la forme désirée avec un seul *Verrouillage* restait difficile, alors je façonnais les volumes à la main. Je tenais la pierre ou la terre dans mes mains, injectais la mana pour la ramollir et pétrissais le tout. Petit à petit, je me suis habitué et ma maîtrise du *Verrouillage* s’est améliorée. »
D’ailleurs, quand la mana nécessaire à cet état plastique s’épuise, le matériau retrouve sa forme initiale : terre pour la terre, pierre pour la pierre.
C’est pourquoi c’est un sort pratique pour ramollir des pierres, boucher des fissures ou des trous dans les murs, et même repeindre les surfaces. Bien sûr, à sa conception, je n’avais pas imaginé toutes ces utilisations.
En racontant cela, je reçus les regards atterrés de la jeune maîtresse et des quatre autres personnes présentes.
« Hoi, , , qu’en pensez-vous ? La gestion de la magie vous revient normalement, non ? »
« Créer un nouveau sort uniquement parce que les sorts primaires n’ont pas donné satisfaction… les actions de dépassent largement les prévisions habituelles… »
« Je ne dirai pas que c’est impossible, mais c’est largement compliqué. Si c’était pour apprendre auprès de nous, ce serait une chose, mais autant s’entraîner classiquement pour progresser plus vite que de chercher à tout fabriquer soi-même. »
Pendant que ces échanges eurent lieu, je profitais paisiblement de ma pause.
D’ailleurs, pendant ce temps, les slimes mangeaient inlassablement les bêtes magiques que nous avions abattues, situées derrière nous.
Ce travail discret était pourtant d’une aide précieuse pour nettoyer le passage.