« Le travail… Tabuchi, ton rapport d'avancement… »
Ryôma s'éveille au cœur d'une forêt profonde, dans l'ombre née des arbres serrés. Comme les dieux le lui avaient annoncé, il a l'apparence d'un garçon de moins de dix ans, il est vêtu de toile et il dormait adossé au pied d'un arbre.
Ces mots qui jurent avec sa nouvelle apparence à peine sortis, il ouvre les yeux, plisse les paupières sous la lumière filtrée par le feuillage et, la conscience encore brouillée, examine les alentours.
« Une forêt ? Ce n'est pas un rêve, alors… »
Puis, à mesure qu'il sent l'odeur de la terre, de la forêt et du vent, il se rappelle peu à peu pourquoi il se trouve là.
« C'est vrai… c'est donc ça, l'autre monde. Tiens ? »
Son regard a saisi, posés près de ses hanches, une sacoche de cuir et un livre au format d'un carnet. Il le prend en main et regarde la couverture : y est écrit, en caractères qui ne sont manifestement pas japonais, le mot « lettre ». Les expéditeurs sont les trois dieux qui l'ont invité dans ce monde.
« Gain, Kufo, Rurutia… »
Il a lu ces noms tout naturellement, et il repense aux dieux tels qu'il les a gardés en mémoire.
'Ils m'ont tout expliqué avec le plus grand soin avant de m'envoyer, ils m'ont donné les connaissances et la force nécessaires pour vivre, et il faut encore qu'ils complètent tout ça par une lettre. Cela dit, ce n'est pas une lettre, c'est un mode d'emploi…'
Il tourne la couverture : la première page portait trois informations.
D'abord la première. Il se trouve dans un monde nommé « Sailfall », au royaume de Rifall, dans un endroit appelé la forêt de Gana, où les bêtes féroces et les bêtes magiques puissantes sont rares, et qui est donc relativement sûr.
La deuxième : comme ce n'est pas non plus un lieu absolument sûr, consigne lui est donnée de vérifier sans tarder l'état et les mouvements de son nouveau corps, puis de gagner un endroit où l'on peut vivre en sécurité. Ils ont même eu la délicatesse de joindre une petite carte.
Enfin, ces mots qui referment la première page : « Lis la suite une fois arrivé à l'endroit indiqué. »
Songeant à des dieux qui ne laissent rien au hasard, Ryôma esquisse un sourire indéfinissable et se redresse, mais c'est là qu'il éprouve un fort sentiment d'étrangeté à l'égard de son propre corps.
« Un corps d'enfant, pour de bon… Ryôma Takebayashi, trente-neuf ans, célibataire, ingénieur informatique. Ne garder que la mémoire, on dirait un certain détective. »
Les dieux le lui avaient bien expliqué, mais éprouver réellement cette transformation du corps a de quoi surprendre, et Ryôma commence par s'assurer que sa santé et sa mémoire ne présentent aucune anomalie. Au bout d'un moment, rassuré, il souffle et se met peu à peu à bouger.
Il commence par des mouvements simples, plier et tendre les jambes, ouvrir et fermer les mains, mobiliser chaque partie du corps, puis vient l'assouplissement et la gymnastique matinale, et le rythme s'intensifie peu à peu. Enfin, après avoir exécuté un à un, comme pour les vérifier, les enchaînements d'arts martiaux que son père lui avait enfoncés dans le crâne de son vivant sans lui demander son avis, il s'immobilise.
L'instant d'après, son regard s'est planté sur un arbre mince dressé à côté de lui, et Ryôma a lancé un coup de pied sec dans le tronc. Alors…
Piii !
Tchip ! Tchip !
Une détonation légère a résonné dans la forêt silencieuse et l'arbre frappé, bien que vert, s'est proprement rompu avant de tomber au sol, faisant fuir en désordre les oiseaux qui se reposaient dans les arbres voisins. Devant ce résultat, Ryôma fait le bilan de tout ce qu'il vient d'essayer.
'Mitigé… La force est égale à celle de ma vie d'avant, ou supérieure. Mais elle ne correspond pas à ma carrure. Le corps est léger et se déplace trop, et je ne parle même pas de la longueur des membres. La distance et les sensations sont faussées. Marcher, courir, les gestes de base, aucun problème, mais… il faudra bien que je m'y habitue avec le temps.'
Sur cette conclusion, Ryôma s'approche du pied de l'arbre où il s'est réveillé, vérifie sur la carte, grâce aux repères qui y figurent, sa position actuelle et le chemin jusqu'à sa destination, puis range la lettre dans la sacoche qu'il ramasse. Il y trouve aussi un couteau, qu'il accroche à sa ceinture, et le voilà en marche vers l'endroit que les dieux lui ont indiqué.
Deux heures plus tard.
Il a bien aperçu à plusieurs reprises de petits animaux et des créatures appelées « bêtes magiques », qui n'existent pas sur Terre, mais toutes étaient faibles : ou elles s'enfuyaient d'elles-mêmes, ou Ryôma les ignorait et passait son chemin.
Avec des jambes d'enfant il lui a fallu un certain temps, mais en route il a même eu le loisir de récolter des herbes médicinales et de quoi manger, en se servant des connaissances que les dieux lui avaient données à l'avance.
Après avoir marché dans cette forêt sombre, Ryôma a fini par atteindre le fond des bois. Les arbres s'écartent, et devant lui s'étend une falaise dont la roche affleure, haute et nue. Ryôma inspecte les alentours, s'assure que le lieu est sûr, pose bien vite son bagage et son postérieur, et se met à lire la suite de la lettre des dieux.
« Tiens, il y a une rivière tout près. Parfait pour s'installer. »
À l'écouter marmonner de temps à autre tout en avançant dans sa lecture, on ne perçoit chez Ryôma aucune intention de gagner les terres habitées ; de fait, sortir de la forêt ne lui traverse pas même l'esprit. Comme il en a décidé avec les dieux, il compte bien commencer une vie de retraite au fond des bois.
« Il paraît qu'il y a une tente dans mon bagage, mais avec les bêtes magiques, une grotte serait plus sûre… »
Sous une tente, même sans bête magique, l'apparition d'un gros animal aurait de quoi inquiéter. Sur cette réflexion, Ryôma s'approche de la falaise, pose l'index droit contre la roche et ramène les yeux sur la lettre qu'il tient de la main gauche. Sur la page ouverte figure l'emploi de la magie.
« D'abord se calmer, puis rassembler à l'intérieur de son corps… c'est ça ? … On dirait qu'un ballon d'eau s'est formé sous ma peau, c'est désagréable… »
Il a beau dire que c'est désagréable, sa voix se teinte d'excitation et de joie, et ses traits se détendent un peu.
Seulement, il a beau avoir des goûts d'otaku, jeux vidéo et light novels, il a beau avoir imaginé la chose un nombre incalculable de fois entre deux dossiers, il n'a évidemment jamais employé la magie. Aussi.
« Voyons, une fois qu'on sent l'énergie magique en soi… on la met en mouvement en se représentant son flux dans le corps, et on la fait sortir, donc. »
Cette manière de procéder point par point, en vérifiant chaque étape, lui donne des airs de vieux monsieur aux prises avec un appareil moderne, le mode d'emploi à la main. Mais quand Ryôma se représente l'énergie magique qu'il sent en lui jaillissant du bout de son doigt, lentement mais sûrement, l'énergie magique sort.
La magie comporte…
Néant, feu, eau, vent, terre.
Glace, foudre, bois, poison.
Lumière, ténèbres, espace.
… soit douze attributs, classés par difficulté et appelés, de haut en bas, attributs inférieurs, intermédiaires et supérieurs.
Et la magie s'obtient en libérant de l'énergie magique tout en gardant en tête l'image du sort voulu, ce qui en convertit l'attribut, puis en prononçant l'incantation, qui est aussi le nom du sort.
Après avoir lu ce passage à voix haute, Ryôma a choisi parmi les quelques sorts consignés dans la lettre un sort de terre, et l'a essayé.
« L'énergie magique imprègne la roche de la falaise, elle s'effrite et devient terre… Brise-Roche. »
Une fois l'image bien arrêtée, Ryôma prononce le nom, et la falaise que touche son doigt s'effrite très légèrement, se change en terre, et un trou rond s'ouvre dans la paroi. Le trou fait environ trois doigts de diamètre et la profondeur de la première phalange. Un creux, plutôt qu'un trou, à vrai dire, mais l'intéressé, devant le résultat, riait tout seul, sans bruit.
'À quand remonte la dernière fois que j'ai éprouvé ça… Les nuits blanches et les heures supplémentaires pour habitude, la navette entre la maison et le bureau, ou les beuveries imposées par le chef. Je ne dirais pas que je n'avais aucun plaisir, mais… ce sentiment-là, je crois bien l'avoir oublié depuis longtemps.'
Tout en surveillant les alentours, Ryôma a continué un moment à employer Brise-Roche, un sourire idiot aux lèvres.
Mais après avoir eu son content de magie, Ryôma finit par murmurer.
« Ce n'est pas efficace. »
'Je peux enfin y faire entrer mes deux poignets, mais… ce ne sera pas fini avant la nuit. Et puis, l'énergie magique dont je dispose doit avoir une limite.'
Sur cette réflexion, Ryôma en profite pour faire une pause, va puiser de l'eau à la rivière voisine, et à son retour reprend la lecture de la lettre.
'Pourvu qu'il y ait là-dedans quelque chose d'utile… au pire, ce sera la tente. Sur Terre, deux ou trois nuits blanches d'affilée n'avaient rien d'exceptionnel, et je pourrais tenir en montant la garde, mais… oh.'
Cherchant une piste de solution, Ryôma tourne les pages, et un tableau chiffrant les techniques et les capacités physiques qu'il possède désormais lui saute aux yeux.
'Un statut. Voilà qui est pratique. Je vais pouvoir mesurer ce dont je suis capable.'
Ryôma examine son statut de plus près. Voici ce qui y est écrit.
[Nom : Ryôma Takebayashi]
[Sexe : masculin]
[Âge : 8]
[Espèce : humain]
'Le nom et le sexe n'ont pas changé. Mais le prénom passe donc en premier. Huit ans. Quel genre d'enfant étais-je, à cet âge-là… Je ne me souviens que des séances d'entraînement que mon père m'imposait. Passons.'
[Vigueur : 10 486]
[Énergie magique : 102 300]
(Note) La vigueur d'un homme adulte moyen tourne autour de 1 000 ; chez ceux qui s'entraînent, aventuriers ou soldats, elle est de 2 000 à 3 000 en moyenne.
« Une brute, ma parole. »
'C'est vrai que je bougeais mieux que les jeunes d'aujourd'hui ou que mon chef bedonnant, mais de là à un tel écart ? Pour l'énergie magique, on m'a prévenu qu'elle augmenterait en me faisant servir d'étai, donc je comprends encore, mais… je n'ai rien demandé pour la vigueur.'
Comme la vigueur, l'énergie magique porte une note : 100 chez un homme ordinaire ; de 500 à 700 chez les guerriers qui s'en servent en appui au combat ; de 1 000 à 5 000 chez un mage ordinaire ; et de 10 000 à 50 000 en moyenne chez les mages de cour.
'Enfin, ce n'est pas d'en avoir trop qui me gênera. Reste les compétences, autrement dit le savoir-faire.'
[Vie quotidienne : Tâches ménagères Nv 10 · Savoir-vivre Nv 7 · Instrument de musique Nv 3 · Chant Nv 3 · Calcul Nv 5]
[Combat : Corps à corps Nv 7 · Épée Nv 7 · Dague Nv 6 · Armes dissimulées Nv 7 · Lance Nv 4 · Arc Nv 4 · Bâton Nv 6 · Fléau Nv 4 · Lancer Nv 7 · Discrétion Nv 6 · Pièges Nv 4 · Contrôle du corps Nv 5 · Maîtrise du souffle Nv 5]
[Magie : Dressage magique Nv 1 · Barrières Nv 1 · Magie de soin Nv 1 · Alchimie Nv 1 · Magie de feu Nv 1 · Magie d'eau Nv 1 · Magie de vent Nv 1 · Magie de terre Nv 1 · Magie du néant Nv 1 · Magie de foudre Nv 1 · Magie de glace Nv 1 · Magie de poison Nv 1 · Magie de bois Nv 1 · Magie de lumière Nv 1 · Magie des ténèbres Nv 1 · Magie de l'espace Nv 1 · Perception de l'énergie magique Nv 1 · Maniement de l'énergie magique Nv 1 · Récupération accélérée de l'énergie magique Nv 1]
[Production : Pharmacie Nv 6 · Forge Nv 1 · Construction Nv 2 · Menuiserie Nv 2 · Modelage Nv 3 · Dessin Nv 4]
[Résistances : Résistance à la douleur physique Nv 8 · Résistance à la souffrance morale Nv 9 · Santé Nv 7]
[Spéciales : Renforcement vital Nv 3 · Récupération supérieure Nv 3 · Renforcement de l'endurance Nv 6 · Concentration Nv 5 · Survie Nv 3]
[Titres : Renversement des rangs · Celui qui a achevé une vie de malchance · Disciple du dieu de la guerre · Disciple du sage · Favori des dieux]
[Bénédictions : Bénédiction de Gain, dieu créateur · Bénédiction de Kufo, dieu de la vie · Bénédiction de Rurutia, déesse de l'amour]
'Pour les compétences, l'échelle donne : niveau 1 quand on a acquis les bases, 2 pour l'apprenti ou le débutant, 3 pour celui qui sait faire, 4 pour le chevronné, 5 pour l'excellent, et à partir de 6 le maître, donc… Ce sont mes trente-neuf ans d'expérience qui parlent ? Pour presque toutes ces compétences, je vois d'où elles viennent : mon travail, mes petits boulots d'étudiant. La programmation et les savoir-faire qui semblent ne pas exister dans ce monde n'y figurent pas… Quant aux titres et aux bénédictions, je ne vois pas comment m'en servir pour l'instant… Bon. Ce statut étant posé, comment est-ce que je creuse ?'
Ryôma réfléchit en épluchant, presque en le fusillant du regard, le texte descriptif des compétences consigné à la page suivante, et dix minutes plus tard, une compétence a retenu son attention.
« Maîtrise du souffle » — technique qui renforce le corps au moyen de la force vitale. En percevant le souffle logé sous le ventre et en le faisant circuler dans tout le corps, comme on le fait de l'énergie magique, on améliore l'ensemble des fonctions corporelles. En enveloppant une arme de souffle, on peut aussi en accroître la puissance et le tranchant. Elle s'acquiert naturellement quand on entraîne longtemps son corps ou ses techniques de combat : il arrive donc qu'on l'emploie sans le savoir.
'C'est donc ça qui expliquait que mon corps réponde si bien tout à l'heure. En le comprenant, je devrais pouvoir m'en servir. Et il y avait bien un autre sort de terre… trouvé.'
Magie de terre, niveau élémentaire — « Roche ». Sort qui durcit la terre et la change en pierre ou en roc. La forme est réglable à la volonté du lanceur.
« Roche. »
Ryôma jette le sort sur les déblais tombés de la falaise, et en un clin d'œil la terre se change en cailloux.
« Bien. Roche. Roche… »
Avec le même sort, il tire ensuite des déblais un court bâton de pierre, puis en affine la pointe avec Brise-Roche pour lui donner la forme d'un croc de bête. Le résultat vérifié, Ryôma saisit le bâton à l'envers, fait de nouveau face à la falaise, inspire un grand coup et emploie la maîtrise du souffle. Il enveloppe de souffle son bras droit et la pointe du bâton, et abat le tout de toutes ses forces sur la surface de la falaise.
Ha !
Contre la falaise dressée vient frapper un bâton du même matériau qu'elle, renforcé par le souffle. Le coup a creusé dans la paroi une rainure profonde comme la deuxième phalange de l'index.
Voyant ce résultat, Ryôma continue de frapper la falaise avec son bâton, et il creuse à une cadence infiniment plus rapide qu'en fixant une image puis en prononçant une incantation.
« Tss. Cassé ? Roche. »
En réparant ainsi son outil chaque fois qu'il se brise, Ryôma parvient, avant le crépuscule, à creuser une cavité juste assez grande pour lui et son bagage. Mais à force d'employer un souffle et une magie auxquels il n'est pas habitué, Ryôma ressent une légère lassitude.
'Je vais m'arrêter là pour aujourd'hui.'
Il tourne les yeux vers l'extérieur pour rentrer dans son abri désormais achevé les vivres et l'eau qu'il a rapportés, et le spectacle qui s'ouvre devant lui le laisse sans voix.
« Oh… »
Sans qu'il s'en aperçoive, le dehors s'était paré d'un crépuscule embrasé. Les feuilles des arbres alignés se teintaient de rouge, tandis que les feuilles et les herbes basses à l'abri du soleil déployaient leur vert profond. Pendant qu'il se laisse prendre par la beauté de ce paysage, le ciel passe peu à peu du couchant au ciel étoilé de la nuit.
'C'est beau… déjà tant d'étoiles. La dernière fois que j'ai vu de mes yeux des étoiles innombrables, non, la dernière fois que j'ai simplement regardé un paysage, à quand cela remonte-t-il ?'
Il a beau contempler et réfléchir, aucune réponse ne vient. Mais Ryôma rentre son bagage dans la grotte avec un air vaguement satisfait, étale la couverture qu'il en tire pour se ménager un endroit où se reposer, s'adosse à la paroi et mange les vivres qu'il en sort également. Comme il n'a retenu que du cru, fruits et herbes sauvages, la quantité n'est pas très grande, mais la moitié du total suffit déjà à le rassasier convenablement.
'Je garde le reste pour demain, et je vais dormir. À partir de demain, il faudra que je rassemble de quoi manger et de quoi vivre… Il y a du travail, mais il y a de quoi faire aussi.'
Son repas terminé, Ryôma bouche l'entrée de la grotte, en ne laissant par sécurité qu'un trou d'aération.
« Gain, Kufo, Rurutia, je vous remercie sincèrement, vous et votre bienveillance. »
Le travail achevé, il s'est aussitôt enroulé dans sa couverture, et ces mots d'un Ryôma tourné vers la vie qui l'attend ont résonné dans la grotte obscure avant de s'éteindre ; quelques minutes plus tard, on entendait le souffle paisible du sommeil.
Au même moment, dans le monde céleste, trois paires d'yeux épiaient le dormeur. Elles appartenaient à Gain, Kufo et Rurutia — autrement dit, aux dieux qui avaient envoyé Ryôma sur Sailfall.
« Pour l'heure, tout va bien. »
« Oui, et la force lui a été transmise sans difficulté. »
« Il a même un abri provisoire, ça devrait aller. »
Dans un espace infiniment vaste et uniformément blanc, chacun d'eux laisse paraître son soulagement.
« Certes. Toutefois, veillons sur lui quelque temps encore. Il a beau avoir donné son accord, il me serait pénible qu'il lui arrive trop de malheurs. Et surtout, quelque chose m'intrigue un peu. Vous en êtes d'accord, Kufo, Rurutia ? »
« Oui. Je suis d'accord avec Gain. »
« Moi aussi. … Cela dit, à quoi pensait donc le dieu de la Terre ? Toucher au destin d'un vivant par pure malice. »
Kufo approuve la proposition de Gain, Rurutia enchaîne, mais elle laisse éclater, comme au souvenir de la chose, son dégoût du dieu de la Terre.
« Calmez-vous, Rurutia. Il est vain d'en parler maintenant. »
« N'empêche que ça intrigue. Toi aussi, Gain, non ? »
« Assurément. Humainement, il n'est pas mal, mais surtout, un homme dont on a trafiqué le destin, on n'en croise pas si souvent. D'ailleurs, même pour un dieu, il va de soi qu'on ne touche pas au destin à la légère. Et à plus forte raison ravir le bonheur d'un homme : disons-le franchement, c'est inexcusable. »
« Je ne vois pas non plus quel intérêt il y avait à employer une épreuve pour cela. »
L'épreuve est une forme de secours que les dieux gardiens d'un monde accordent aux vivants d'en bas, normalement lorsqu'un péril auquel on ne peut résister menace un ensemble aussi vaste qu'une espèce ou un pays. Accorder ou non une épreuve, et à quel moment, relève du jugement des dieux de ce monde ; mais qui surmonte l'épreuve reçue en tire une force à la mesure de celle-ci.
« Le but, c'est d'infliger des souffrances, mais une épreuve reste une épreuve. Une fois les souffrances surmontées, on finit par recevoir la force qui va avec… »
« Chaque fois, la chose semblait contenue dans les limites d'un malheur ou d'une malchance de la vie ordinaire, mais c'était continu, et sur une bien longue durée… »
« Les petits ruisseaux font les grandes rivières. Et le plus sournois, c'est qu'on avait fait en sorte que la force acquise ne serve pas à grand-chose pour le travail ou pour la chance. Enfin, en contrepartie son corps était devenu très solide, ce qui est heureux, car sans cela… »
« C'est un peu grâce à ça que nous l'avons remarqué, d'ailleurs. Et puis, à en juger par ses souvenirs, son père aussi… »
L'entretien des dieux s'est poursuivi jusqu'au réveil de Ryôma, qui dormait sans rien soupçonner de tout cela.