Le lendemain, un peu après midi, j'étais secoué dans une voiture.
« Je n'aurais pas cru vous rencontrer, les gens de la maison ducale, dès le lendemain. »
« Après votre départ de Gimul, Kalm m'a fait parvenir une missive m'annonçant son départ. L'horaire et la date d'arrivée prévue y étaient indiqués ; je les ai transmis à la maison ducale, et l'on m'a répondu que l'on pouvait vous recevoir aujourd'hui si cela nous arrangeait… J'ai moi-même été quelque peu surpris. »
« D'ordinaire, comme vous l'imaginez, , on n'obtient pas si facilement une place dans un emploi du temps. »
« C'est vrai… »
Nous avions convenu de rejoindre Serge « d'ici trois jours », et j'étais arrivé un peu en avance pour ne pas être en retard…
« Ils doivent avoir envie de voir . »
« C'est la seule explication possible. »
« Haha… »
Avec des gens aussi prévenants, c'est bien possible. Le fait qu'ils se soucient encore de moi après notre séparation me fait plaisir.
« Tiens, l'aspect de la ville a changé. »
Depuis un moment, la voiture gravissait lentement une pente. Le paysage par la fenêtre évoluait en conséquence : des petites boutiques et maisons serrées les unes contre les autres, pleines de vie, laissaient place à de grands magasins et restaurants alignés.
« Bientôt le quartier des nobles. Les gens se font plus rares. »
« Quartier des nobles »… C'est donc là devant.
« En effet. Cette ville est construite sur une colline et la plaine qui l'entoure. Plus on monte la colline, plus les résidences et commerces de luxe sont nombreux.
Mais pas la peine de vous crisper. Bien qu'on l'appelle quartier des nobles, des citoyens ordinaires un peu aisés y habitent aussi, et l'accès n'est pas restreint dans cette ville. »
« Cela dit, c'est pas l'endroit où on se promène sans raison. Nous, on file droit au palais ducal, donc y a rien à craindre.
Au passage, le manoir du duc est au sommet, le point le plus haut du quartier des nobles. »
« C'est assez facile à imaginer. »
Quel genre de manoir cela peut-il être ? Au vu de leur rang, ce ne peut pas être petit. Alors un château comme dans ce fameux royaume des rêves ?
« Pas la peine de vous presser, on y est presque. »
« Le manoir restera une surprise jusqu'à l'arrivée. »
« « Au fait » »
Les deux voix se superposent. Aucun des deux ne l'avait fait exprès, et après s'être poliment cédé le passage, Serge prend la parole.
« -sama, à propos de votre tenue… »
Ah, on parle des vêtements !
… Aujourd'hui, je porte un costume bleu marine fait sur mesure chez un tailleur de Gimul. Comme il a été confectionné exactement selon mes instructions, j'en suis personnellement très satisfait. Mais…
« C'est quand même terne, non ? »
« C'est sobre. Pas irrespectueux, mais… »
« Vous auriez pu oser un peu plus, vous savez ? »
Les tenues de ces deux-là, elles, me semblent ultra-voyantes.
Pioro porte une chemise couverte de volants en dentelle, et un manteau dont les fentes laissent dépasser des tissus aux couleurs éclatantes.
Serge, lui… Le tissu a l'air luxueux, mais la coupe est plutôt classique. En revanche, il a ce col plissé au cou, et sur le genou repose un béret à grande plume qu'il mettra sans doute en sortant.
Maintenant que j'y pense, c'est normal. Puisque la vendeuse l'a tant recommandé, c'est que ça plaît à la majorité. Et que ces deux-là portent ce genre de vêtements n'a rien d'étrange.
Mais moi, ça me va.
« J'aime ce design. Et c'est facile à bouger. »
« Je vois. Avoir ses préférences, c'est bien. Surtout pour les vêtements. »
« Suivre la mode, ça veut pas dire qu'on a du goût, et on s'entend rarement dire le contraire. »
« Haha… Je n'ai pas confiance en mon sens vestimentaire, moi. »
« Mais non, cette coupe épurée. Les matériaux sont de première qualité, la confection soignée. J'en voudrais presque un moi-même. Chez quel marchand l'avez-vous pris ? »
« Une boutique du quartier ouest de Gimul. Cinquième coin à droite depuis la grande avenue. »
« Quartier ouest, cinquième coin… C'est cette boutique, alors. J'avais entendu dire qu'elle était encore neuve… Vous avez trouvé une bonne adresse. »
« C'est Kalm-san qui l'a repérée pour moi. Grâce à lui, j'ai pu me faire faire l'ensemble sans encombre. »
« Hoh. Cette épingle de cravate aussi ? »
Forcément, il remarque.
« La pierre vient de l'héritage que m'a laissé ma grand-mère. Le bijoutier le plus fiable et le plus habile parmi mes contacts l'a montée. »
La base de l'épingle représente des lignes droites et courbes qui s'entrelacent, des vrilles enlacées rendues par un fin travail d'or, et au centre une grosse diamant enfermé dans une fleur éclose. Pas de clinquant à force de pierres éparpillées, mais une seule harmonie née de la main de l'artisan.
« C'est effectivement un talent remarquable. Cette délicatesse… Probablement un artisan maîtrisant la magie du métal. »
« Comme attendu de Serge-san. On m'a donné la même explication quand je l'ai reçue. »
La magie du métal, terme familier pour désigner l'art de travailler le métal en combinant les magies de terre et de feu. Manier plusieurs attributs élève déjà la difficulté de la magie ; l'appliquer à la joaillerie exige en plus un contrôle microscopique. C'est une pièce d'exception née d'une technique de très haut niveau. Les mages du métal d'élite sont souvent débauchés par la Monnaie ou d'autres institutions nationales, donc en trouver un en dehors est rarissime.
« Mmm… Je ne pensais pas qu'un tel artisan se trouvait à Gimul. J'aimerais beaucoup le rencontrer… »
« Moi aussi, je pensais en acheter un pour ma femme. »
« Ah, pour un anniversaire de mariage ? Cran-san sera ravie. »
La conversation avec eux deux file agréablement, les sujets s'enchaînent, et la voiture cesse de pencher.
« Nous avons fini la montée sans nous en rendre compte. Préparons-nous à descendre. »
« On voit déjà le manoir par la fenêtre. »
« Hein ? »
Je regarde par la fenêtre indiquée, et ce que je vois, ce sont des douves et un haut mur de pierre… ou plutôt une muraille ?
« Serge-san, Pioro-san. Ce n'est pas un "manoir", c'est un "château", non ? »
Je change d'angle pour essayer d'en saisir l'ensemble, mais impossible de voir autre chose qu'un château. Pas le château blanc, féerique et fantasque de ce fameux royaume des rêves, mais une haute muraille où des soldats montent la garde par endroits, et dont l'intérieur laisse émerger des tours comme des pièces d'échecs.
… Sous n'importe quel angle, c'est une forteresse.
Tandis que je rumine ça, la voiture ne s'arrête pas, tourne et se dirige vers la porte fortifiée où les soldats sont alignés.
« Tête de la compagnie Morgan, Serge Morgan, et deux accompagnateurs. Le cocher et les deux personnes à l'arrière sont des serviteurs. La cargaison est un modeste cadeau pour le duc. Nous demandons le droit de passage. »
« Nous en avons été informés. Veuillez avancer jusqu'au manoir. Au-delà, nos gens dédiés vous guideront. »
Je m'attendais à un contrôle bien plus strict, mais la vérification s'achève simplement, et la voiture repart.
« ? »
Qu'est-ce que c'est…
« Quelque chose ne va pas ? »
« J'ai eu une drôle de sensation tout à l'heure… »
« Si c'est ça, c'est pas une barrière ? De la magie d'espace pour empêcher les voleurs de s'infiltrer. »
« Une barrière… ? »
« Les personnes sensibles à la magie peuvent ressentir un malaise en traversant une barrière. Le manoir ducal est protégé par plusieurs couches de barrières, maintenues par des outils magiques et des mages de barrière attitrés. »
Je n'avais jamais ressenti ça en utilisant la magie de barrière moi-même, mais bon…
« Quoi qu'il en est, on arrive vraiment au manoir maintenant. »
Ah, c'est vrai.
Je fais un dernier contrôle de ma tenue et me redresse.
« Merci pour la peine. »
Je salue le domestique de Serge qui a conduit, et je descends de la voiture.
Ce qui frappe d'abord… C'est la rangée de domestiques venus nous accueillir, vingt personnes au total. Ils forment un couloir, hommes à gauche, femmes à droite, et s'inclinent sur notre passage.
… J'ai vu ça des dizaines de fois dans les mangas, mais à l'époque, je n'aurais jamais imaginé être un jour du côté de ceux qu'on accueille…
Ce qui me surprend encore plus, c'est le bâtiment au bout de cette haie humaine. Il n'a rien à voir avec l'allure de forteresse vue de l'extérieur : c'est un splendide manoir de style occidental. Les murs extérieurs et les tours rappellent bien une forteresse, mais le manoir niché à l'intérieur évoque un palais d'accueil. De la pierre grise, visiblement ancienne, mais si bien entretenue qu'on ne voit aucune trace de saleté. Au contraire, on y sent l'histoire et la dignité.
« Soyez les bienvenus. »
Un majordome s'avance seul pour nous adresser la parole. Ce doit être le plus haut gradé parmi eux.
D'après lui, nous — qui allons rencontrer les membres de la maison ducale — sommes guidés vers un salon d'attente. Les trois serviteurs, dont Fei-san, attendront dans une pièce à part. Les cadeaux sont remis ici au personnel, inspectés, et s'ils sont jugés sûrs, ils seront apportés au salon avant l'audience.
« Alors, par ici, s'il vous plaît. »
Je suis docilement la servante qui nous guide, et…
« Veuillez patienter ici un instant. »
« ! »
Dans le salon où l'on me fait entrer, deux femmes familières attendent déjà.
« -san ? Et -san aussi ? »
« Cela fait longtemps, -sama. »
« Nous vous attendions. Vous avez l'air en forme, tant mieux. »
La servante qui nous a menés ici nous regarde, l'air de dire : « Vous les connaissez ? »
« Pardon. Ces deux personnes m'ont beaucoup aidé par le passé. »
« C'était donc cela. Je vous laisse alors. Si vous avez besoin de quelque chose, adressez-vous à elles. »
La servante s'en va, et je souffle un peu.
« Que désirez-vous boire ? »
« De l'eau, du thé, de l'eau de fruit, et de l'alcool léger, nous avons tout prêt. »
« Moi, je prendrai de l'eau de fruit. »
« Moi, du thé. »
« De l'eau, s'il vous plaît. »
Fidèles à leur habitude, ces deux-là restent parfaitement naturels.
« Voici. »
« Merci…… fû… »
C'est frais, et la sensation dans la gorge est agréable.
« Quoi, t'es tendu ? »
« Évidemment. »
Je le trouve moi-même bizarre, mais rencontrer les gens de la maison ducale ne m'angoisse pas plus que ça. Simplement, c'est ma première visite dans un manoir noble. Et en tant que responsable de ma boutique, je dois faire figure de patron digne de ce nom.
Cela dit… Dans ma vie d'avant, je n'étais qu'un employé de bureau comme les autres. En tant que patron, je suis encore novice, et au fond de moi, je ne suis pas tout à fait serein.
Il faut rester digne. Mais trop, et on s'attire les foudres… Le critère est flou, c'est ce qui est difficile. Les salutations, la place où s'asseoir, l'angle ou l'endroit : ce n'est pas comme les choses clairement codifiées ; ça dépend de l'ambiance, de la personnalité de l'autre, de sa façon de recevoir.
… Enfin, les gens qui disent « aie confiance en toi » en te regardant, puis « t'es arrogant » ou « t'as pas assez d'humilité » quand tu essaies de te corriger, et qui, si tu fais attention, te disent « t'es servile » ou « ton humilité est insultante »… Qu'est-ce qu'il faut faire pour les satisfaire ?
« -sama ? Ça va ? »
Oups, ma frustration a mélangé des choses étranges. C'est la faute du costume ?
« Oui, juste un peu tendu. »
« Vrai ? T'avais les yeux morts. »
« Tant que ce n'est pas la santé… Mais ne vous mettez pas la rate au court-bouillon. S'il y a un souci, Pioro et moi assurons les arrières, et jusqu'ici, je n'ai pas trouvé que c'était nécessaire. »
-san et -san ajoutent chacune un mot : « Vous avair l'air parfaitement calme », « J'ai vu des clients bien plus nerveux ».
Ces prévenances me font du bien. Bon, faisons de notre mieux.
Après ça, nous avons bavardé de choses et d'autres.
Pour me détendre sans doute, les deux servantes participent activement à la conversation.
Elles en deviennent même le centre. Comment nous nous sommes rencontrées, ce qu'elles sont devenues après notre séparation, et puis les nouvelles récentes — comme le mariage d'une collègue — font passer le temps d'attente.