« Patron. Tu as l'étoffe d'un assassin, tu sais. »
Une fois le nettoyage terminé grâce à la coopération des slimes, on me lança cette remarque sans prévenir.
« L'étoffe, c'est-à-dire ? »
« T'as plein de compétences qu'il faut pour assassiner. Être fort c'est bien, mais être juste fort ça ne marche pas. »
Ce qui compte pour un assassin, c'est donc autre chose que la force pure.
« Du temps où le magasin subissait encore des sabotages, le patron y laissait les médicaments qu'il fabriquait lui-même. Tu as des connaissances en poisons et en remèdes ? C'est ça aussi qui est crucial pour un assassin. Tout à l'heure, t'as fait le ménage avec tes slimes. Gérer les cadavres, le sang sur les vêtements et les armes, ce genre de nettoyage est hyper important. Et ta façon de marcher, de te cacher avant le combat, tout était bon. »
Là, il parut se rendre compte de quelque chose.
« J'ai mal dit. Je voulais pas dire "tu as l'étoffe", mais "tu deviendrais un bon assassin". »
« Ah… »
C'était différent. On avait l'air de me complimenter simplement.
« J'ai pas mal pris l'habitude de votre langue, mais je me trompe encore parfois. »
« Apprendre la langue d'un autre pays, c'est pas évident… »
Moi aussi, à l'époque où on m'obligeait à traiter avec des entreprises étrangères, j'avais galéré à cause de la barrière de la langue. J'ai surtout le souvenir que le small talk sans rapport avec le travail était éprouvant.
C'est vrai, à propos de langue…
« La magie utilisée tout à l'heure au combat, c'est de la magie de l'empire de Jilmar, non ? »
« "Ien" ? C'est de la magie d'attribut poison, ça veut dire "fumée". »
Effectivement, hormis la langue, c'est la même magie que le « Smoke » de ce pays.
En creusant, j'appris que Fei maniait un peu la magie de poison et de vent, et que sa spécialité consistait à déployer un rideau de fumée pour se cacher, puis à achever les ennemis aveuglés dans le brouillard.
Effectivement, d'après les cadavres qu'on avait nettoyés, les quatre hommes tombés dans la fumée avaient été percés d'un seul coup dans un point vital par une faille de leur armure, par-derrière. Les quatre premiers, eux, avaient été abattus depuis l'ombre des arbres par des aiguilles empoisonnées dont l'éclat métallique était matifié. Huit hommes neutralisés en un coup sec au total.
… C'est indécent, mais c'était si expéditif qu'on aurait cru voir le héros de ce genre de jeu.
« Moi j'ai fait du bruit pour attirer leur attention, mais d'habitude j'utilise la magie sans parler. »
« Sans incantation ? »
La technique de lancer des sorts sans prononcer un mot… Moi aussi j'essaie de m'y entraîner quand j'ai le temps, mais le taux de réussite est faible et la puissance chute drastiquement, donc ce n'est pas encore utilisable en combat réel. Est-ce qu'il pourrait me donner des conseils…
« Ah, discuter debout ici comme ça, c'est pas terrible non plus. »
Puisque la maison est là, pas la peine de rester dehors indéfiniment.
J'effondrai la falaise par magie de terre et ouvris l'entrée de ma demeure d'antan.
« Hou… C'est ici que le patron habitait avant. »
Fei, qui avait l'air impressionné, me suivit à l'intérieur.
« Ah… C'est nostalgique, mais c'est poussiéreux… »
On dit qu'une maison inoccupée se dégrade vite, mais comme je l'avais bouchée, elle n'a pas tant changé. Presque tout est comme quand je l'ai quittée, la nostalgie est forte, mais la poussière s'est accumulée proportionnellement à la durée de mon absence. Une araignée a même tissé sa toile au plafond, venue on ne sait d'où.
Bon, avec l'aide des slimes, ce sera réglé en un rien de temps.
Pour l'instant, je nettoyai vite fait une pièce et sécuriai un endroit pour dormir.
« Bon, c'est fait. »
Au sol, Sticky, Poison, Acid, Heal, Scavenger et Cleaner… Les slimes qui vivaient ici avec moi autrefois semblent s'en souvenir, chacun rampant librement vers les endroits qu'il fréquentait.
Peut-être à cause de l'agitation qui vient de s'apaiser, ils ont l'air étrangement calmes, détendus…
J'ai apporté assez de nourriture, et les slimes doivent être rassasiés pour aujourd'hui.
Nous aussi, reposons-nous.
Je préparai des boissons et de quoi grignoter, puis reposai la question de l'incantation omise.
« Si tu veux utiliser la magie sans incantation, le mieux c'est de répéter le même sort sans cesse. D'abord tu apprends à te cacher, à manier les armes, ensuite tu t'habitues à manipuler poisons et remèdes. En accumulant l'expérience comme ça, tu continues à t'entraîner. Et un jour tu y arrives. Jusqu'à là, j'utilisais pas beaucoup la magie pour l'assassinat. Les médicaments et les outils passaient en priorité. La magie c'est pas ma spécialité, alors te conseiller c'est difficile. »
Je vois… Et pour les poisons et les médicaments, alors ? Enfin, le poison des aiguilles tout à l'heure, ou le sérum de vérité utilisé lors de l'affaire des voyous, d'où il les tire, ça m'intrigue.
« Pour les poisons et les médicaments, la base c'est de les préparer soi-même. Les ingrédients, je les achète en ville ou je vais les cueillir dehors avec le salaire et les jours de repos que le patron me donne. À force de traverser plein de régions pour le travail, on a fini par connaître pas mal de remèdes à base de plantes qu'on trouve partout. Grâce à ça, ici aussi on arrive à en fabriquer un certain nombre. »
Je compris. Mais un point me turlupinait.
« Fei, si c'est nécessaire au travail, vous pouvez le passer en frais ? »
Je lui fis comprendre qu'un employé n'a pas à payer de sa poche.
« C'est pas "nécessaire au travail", c'est pour pas que nos compétences s'émoussent qu'on les fait… »
Fei semblait considérer ça comme un entraînement privé, voire un passe-temps.
« … Maintenir votre niveau en tant que garde du corps du magasin, ça profite au magasin. Je pense qu'une prise en charge est justifiée. Si Fei et Leelin ne tiennent pas particulièrement à cacher ce genre de connaissances, j'aimerais en parler à Kalm après notre retour. »
« Ça nous arrange. Pour les connaissances et techniques, on dira qu'on a suivi une formation d'infirmier militaire. Mon pays, la guerre dure depuis longtemps, les médicaments coûtent un bras. Les gens ordinaires peuvent pas se les payer. Y a plein de contrefaçons. Mais les infirmiers militaires, eux, ont les vraies connaissances. Et bien sûr, c'est un métier qui n'éveille pas les soupçons. »
« Entendu. »
Visiblement, ils préfèrent ne pas mettre en avant leur passé d'assassins. … Ce qui est tout à fait normal, d'ailleurs. Dans la fiction japonaise, les « ninjas qui ne ninja pas » sont monnaie courante, mais à la base, assassin est un métier de l'ombre.
Au fait, est-ce qu'ils regrettent leur ancien métier ?
« Personnellement, j'aimerais que vous continuiez à travailler chez nous le plus longtemps possible. »
« Regret… Je dirais pas qu'il n'y en a pas. Moi, j'ai été assassin longtemps. J'ai beaucoup entraîné. J'ai beaucoup "régé". Ça, on peut pas l'oublier. Mais rentrer au pays et recommencer ce travail, j'y pense pas. Nous, on a reçu un dernier ordre, voyez-vous. »
« … Ça se peut, d'en parler ? »
« Y a pas de souci. Le dernier ordre qu'on a reçu, c'était "mettre les gens du territoire en lieu sûr". Mais dans nos ordres, y a des codes planqués un peu partout dans la transmission, donc parfois faut pas lire le texte tel quel. Le dernier ordre, c'était pareil. Le vrai ordre, c'était "Mourrez pas pour rien, fuyez chacun selon votre jugement"… À ce moment-là, l'issue de la guerre était quasi jouée, le suicide n'avait plus de sens. L'organisation nous traitait pas mal non plus, et jusqu'au bout ils nous ont ordonné de vivre. Le chef de la famille Win était un bon homme. »
C'est pour ça qu'eux et Leelin ont fui le pays en sauvant un maximum de gens, paraît-il.
« Et vous avez abouti au royaume de Reform. »
« On a réussi à entrer, on a cherché du boulot jusqu'à Gimul. Là, le maître de guilde nous a grillés d'un coup d'œil… »
« Ah, Grisiera… »
« Au final, ils ont compris qu'on n'était pas des espions et ils nous ont aidés à trouver du travail, mais sur le coup j'ai eu une frousse… J'étais prêt à vivre en fugitif. »
C'est sûr que cette personne n'est pas ordinaire…
« Donc, en résumé, vous n'avez pas l'intention d'arrêter de sitôt, c'est bien ça ? »
« Continuez à bien vous occuper de nous. »
« C'est moi qui vous le demande. »
Et je le remerciai aussi d'avoir répondu, là en pleine forêt, à des questions vraiment sans gêne.
« Puisqu'on approche de l'heure du dîner, et à tout hasard, si ça ne vous déplaît pas, que diriez-vous d'un verre grâce à l'« Item Box » ? »
« Pas mal. »
Sur cette lancée de discussion à cœur ouvert, je l'invitai à boire, et il accepta volontiers.
C'était ma première fois que je buvais un coup avec les gens du magasin, toussa toussa.
Si l'emploi du temps de tout le monde le permet, je vais peut-être organiser une fête de fin d'année…