Côté
Le temps file à une allure folle, et deux semaines se sont déjà écoulées depuis le sauvetage des disparus.
Et me voici en route vers la ville de Gaunago en compagnie de Fei-san pour rejoindre Serge-san qui doit se rendre au manoir ducal pour les salutations d'usage…… avec un petit détour qui nous fait traverser une forêt sombre.
« Excusez-moi de vous traîner dans mon caprice. »
« Pas de problème. Je suis officiellement la garde du corps du patron. Si le patron veut aller voir son ancienne maison, on y va. En plus, marcher dans ce genre d'endroit, c'est mon rayon, donc c'est tranquille. »
Effectivement, Fei-san me suit sans peine alors que j'ouvre la marche. Sa foulée est légère, on sent qu'elle a l'habitude de se déplacer en pleine nature. Normal pour une ancienne assassine.
« Ça m'arrange qu vous le disiez. Vous avez donc suivi ce genre d'entraînement ? »
« J'ai fait de l'entraînement, mais mon pays n'a pas autant de routes bien entretenues que celui-ci. S'il y a des routes, les gens circulent facilement, mais les troupes ennemies progressent aussi plus aisément. Officiellement, je marchande ambulante, alors je faisais le tour des petits villages, mais hors des grandes villes, c'est partout pareil. »
C'est vrai que…… maintenant que j'y pense, je n'ai jamais entendu parler du pays de Fei-san. Je sais juste que c'est un pays dangereux en guerre, et c'à peu près tout. Ça fait plus de six mois qu'elle est embauchée, et je n'ai jamais rien su.
Aux gens de la boutique, on fait passer ça pour « expérience militaire », et vu son ancien métier, c'est inévitable, mais……
« Si ça ne vous dérange pas, pourriez-vous me raconter ce qui ne pose pas problème ? »
« Je réponds à tout ? Rendre ça public, c'est chiant, mais puisque le patron sait déjà que je suis une ex-assassine, pas de souci pour causer. »
Trop simple, ça m'inquiète au contraire.
« Il n'y a pas de secrets d'État ou ce genre de choses ? »
« Le pays qui pourrait en faire un plat n'existe plus, alors aucun souci pour en parler. Les infos importantes sont soit devenues inutilisables, soit l'ennemi les a récupérées. Du coup, les filer à l'étranger… à l'ennemi de l'ennemi, ça pourrait même l'emmerder. D'ailleurs, certains de mes anciens camarades sont restés au pays pour faire exactement ça. »
« Hé… »
Bon, sans façon alors…… mais j'ignore tout, je ne sais même pas par où commencer.
« Combien le patron connaît-il mon pays ? »
« D'abord le nom : l'Empire de Jilmal, une grande puissance située au nord-est du royaume de Rifoor où nous vivons. Et comme je l'ai dit, une guerre civile y fait rage, c'est dangereux. C'est à peu près tout. »
« Alors je complète un peu. »
D'après Fei-san, l'Empire de Jilmal a été fondé dans un passé lointain par un être humain doté d'une puissance de combat絶大. Il s'est construit en unifiant par la force les villages et les puissants clans du nord du continent. Faute de documents historiques attestant la chronologie exacte, l'origine du premier empereur, son nom ou la date de fondation, l'histoire reste floue. Du coup, chaque faction issue des guerres intestines raconte sa propre version et prétend que son chef descend du premier empereur…… un pays qui a l'air compliqué même en dehors des champs de bataille.
« De mon temps…… l'Empire était divisé en quatre zones d'influence : la maison Win au sud, la maison Tuan au nord-ouest, la maison Bigan au nord-est, et la maison Shu au centre. Il y avait aussi des petites bagarres à l'intérieur, mais les grands conflits opposaient ces quatre maisons. »
« Et Fei-san et Lelin-san ? »
« Nous servions la maison Win. Elle employait beaucoup d'assassins comme nous, répartis en plusieurs organisations selon leurs rôles : infiltration longue durée en territoire ennemi pour voler des informations, élimination des agents adverses dans les grandes villes…… Et nous, on circulait entre les fiefs amis et ennemis pour transporter ou recueillir des renseignements, on servait aussi de relais pour les autres groupes. Sur les terres des Win, notre boulot, c'était d'éliminer les bandits qu'on croisait. Comme on bougeait tout le temps, tout le monde dans notre groupe posait en marchand ambulant pour ne pas éveiller les soupçons. »
C'est donc pour ça, me dis-je en écoutant son récit tout en marchant.
« Au fait, patron. Y a un truc que j'ai oublié de dire. »
Elle s'en souvient tout à coup. Y a-t-il quelque chose d'important ?
« Lors de l'entretien d'embauche, j'ai dit que Lelin était ma fille, qui ressemble à sa mère. Vous vous en souvenez ? »
« Oui, je m'en souviens… »
« C'était un mensonge. En fait, Lelin et moi, on a juste été affectées dans la même unité et on a joué le père et la fille, mais y a aucun lien de sang. »
C'est moins important que je pensais !
Bon, pour les concernés, ça a son importance, ceci dit.
« Ça fait plus de dix ans qu'on joue ce rôle, alors elle est comme une vraie fille, mais c'est compliqué à expliquer. Comme le patron est au courant des circonstances, je voulais lui dire. »
En creusant, j'apprends que la maison Win recueillait dans des institutions les enfants qui avaient perdu leurs parents à la guerre ou qu'on avait abandonnés pour bouches en moins, les éduquait et les utilisait. Lelin-san serait l'une de ces gamines.
« Élever des gosses pour en faire des assassins… Vous trouvez ça horrible, peut-être, mais chez moi, c'était la norme. Et la vie des gamins qu'on ne récupérait pas, c'était encore pire. Impossible de survivre. »
Elle a été repérée pour son talent d'assassine et placée sous les ordres de Fei-san, mais cet établissement formait aussi des soldats, des fonctionnaires et autres ; les débouchés étaient limités, mais ça servait aussi de filet de sécurité.
Tandis qu'elle raconte tout ça, nous tombons dans le silence.
Pas parce que l'ambiance est devenue lourde à cause du sujet sombre,
« Fei-san. »
« Y a du monde, devant. »
Les multiples traces de pas au sol le confirment.
« Ils portent des chaussures, donc des humains…… La pluie de ce matin n'a pas effacé les empreintes, ils sont passés ici il y a moins d'une demi-journée. »
« Une dizaine… une quinzaine. Trop pour des chasseurs. Sûrement des bandits. On fait quoi ? »
« …… Dans cette direction, un peu plus loin, il y a une rivière. Ils visent peut-être ça. C'est aussi la direction de mon ancienne maison. »
« C'est embêtant. »
Elle le dit, mais son attitude ne montre aucune gêne.
En plus, elle se tait comme pour me laisser décider.
« Rebrousser chemin pour regagner la route est une option, ceci dit… »
Ce soir, je comptais dormir dans la grotte.
Les éviter oblige à changer les plans.
Et dans ce cas, la nuit tomberait avant d'atteindre la route.
De plus, en tant qu'ancien résident de cette forêt,
« S'il s'agit de bandits, je préférerais les éliminer. Voulez-vous coopérer ? »
« Entendu. Patron, attendez ici. Je vais en reconnaissance. C'est pas loin. »
…… Fei-san, c'est bon. En pistage et infiltration, elle est probablement au-dessus de moi.
En tout cas, moi, je n'aurais pas pu deviner qu'ils n'étaient « pas allés très loin ».
Sur quoi elle a basé son jugement ? Je lui demanderai plus tard.
« Ne prenez pas de risques. »
« C'est noté. »
À peine a-t-elle fini sa phrase qu'elle se met en mouvement avec une discrétion stupéfiante.
Rien qu'un bruissement de feuilles dans le vent, elle s'enfonce plus loin et disparaît entre les troncs……
Fei-san revient une heure plus tard.
« Bon travail. »
En l'appelant, j'entends un grand froissement d'herbes derrière moi.
« …… Comme je pensais, vous aviez repéré. »
« J'ai ordonné aux Metal Slimes qui ont pris la forme d'armes de me signaler si du métal — donc une arme — s'approchait. Au cas où des bandits seraient dans les parages. »
« Mais avec ça seulement, vous ne devriez pas savoir que c'est « moi »… »
D'ailleurs, pourquoi elle s'approche en catimini par derrière ?
Sans le rapport des slimes, je l'aurais remarquée bien plus tard.
Vraiment, même à la retraite, une pro reste une pro, je le ressens concrètement.
L'avoir embauchée comme garde du corps de la boutique, c'était une sacrée chance, je m'en rends compte maintenant.
« Et alors, comment c'était ? »
« Bien quinze personnes, elles préparaient un campement au pied de la falaise devant. C'est sûrement l'endroit dont parlais le patron. J'ai écouté leur réunion autour du feu pour demain, c'est définitivement des bandits. Et plutôt expérimentés en plus. »
« On peut les battre à deux ? »
« Niveau forces : quatre mages avec des bâtons, trois archers. Le reste, épées, lances, armes de corps-à-corps. Équipement plutôt correct, bon équilibre. Mais c'est tout. Personne de particulièrement fort. Si on attend la nuit noire totale, je peux tous les liquider toute seule. Autrefois, on utilisait ce genre de groupe pour former les jeunes. Avec le patron, c'est large. À deux, c'est plié vite fait. »
Décision prise : élimination.
Profitons-en pour confier le plan au pro.
« Patron, on utilise ça. »
Elle sort la « montre de poche » commandée il y peu à l'Atelier d'outils magiques Dinome.
Hors de prix, mais « pratique à avoir », alors j'en ai commandé pour tout le personnel et je viens de les distribuer.
Le couvercle porte un relief représentant des vêtements et un slime ; bien sûr, j'en ai une aussi.
« D'abord, je vous guide jusqu'à une position où je peux m'approcher sans problème. Ensuite, le patron attend. Au bout de quinze minutes, vous vous montrez aux ennemis. Si vous êtes repéré avant, pareil. Si on vous attaque direct, vous ripostez. Si on peut parler… le patron, vous dites que vous êtes un novice aventurier venu cueillir des herbes médicinales et qui s'est perdu.
Pendant ces quinze minutes, je fais le tour par le côté opposé. Pendant que le patron attire l'attention, j'attaque par derrière. Je commence par les mages. L'assassinat, c'est mon truc. Le combat loyal, pas mon fort. Une fois engagé, élimination rapide. Ça va ? »
« Compris. »
Pour tirer le meilleur de nos atouts respectifs, je fais l'appât, c'est la meilleure configuration.
Une fois décidé, on passe à l'action.
Et c'est l'heure de l'opération.
« Excusez-moi ! Y a quelqu'un ?! »
Un cri de surprise retentit.
« Qui va là ! »
Je sors de l'obscurité comme prévu.
Ils ne se contentent pas de regarder vers moi ; ils surveillent instantanément les autres directions. Ils ont de la bouteille, c'est sûr.
« Un gamin ? »
« Qu'est-ce que c'est, un gosse… »
« Je ne suis pas suspect ! Je me suis perdu ! »
« …… Un aventurier ? »
« Oui, c'est ma première mission aujourd'hui. J'ai accepté une cueillette d'herbes médicinales, j'étais tout motivé, et avant de m'en rendre compte… »
« C'est pas de chance, ça… »
« Hé hé, viens par ici, repose-toi un peu. »
J'avance en feignant l'innocence, et à ma vue d'enfant, ils baissent leur garde.
Mais visiblement, ils n'ont pas l'intention de me raccompagner.
Leurs mains s'étirent négligemment vers leurs armes…… au moment même où les quatre hommes les plus éloignés s'effondrent soudain.
La scène rappelle le grand détective de cet anime national quand il commence son déduction.
Un cri de surprise retentit.
Leurs regards se portent sur leurs camarades, et cet instant d'inattention leur est fatal.
Sans freiner l'élan de la lame sortie du fourreau, il tranche la gorge de l'homme qui a détourné les yeux.
« Ennemi, bon sang !? »
« Gah !? »
« ——Ah »
S'ensuit une estocade à la gorge, une taille horizontale. Il abat les plus proches les uns après les autres, visant à chaque fois le coup fatal.
« Ce gamin ! »
Il esquive de justesse le couteau qu'on lui plante sous le nez et contre-attaque en transperçant le cœur. Ça en fait quatre !
Au moment où je perçois une présence magique,
« « Îen » »
Fei-san et plusieurs bandits sont engloutis par une colonne de fumée qui s'élève.
Une fumée qui ne se disperse pas au vent et ne me gêne pas. Une nouvelle magie de Fei-san ?
L'incantation m'est inconnue, mais c'est sans doute le même « rideau de fumée » que le sort de poison « Smoke ».
Puisque la lanceuse du sort est à l'intérieur, il n'y a pas de toxicité.
En revanche,
« Daaaah !? »
« Chikushô !! »
« Hi, hii !? »
Des hurlements jaillissent de la colonne de fumée. Et tandis que j'achève les hommes qui en rampent hors… en moins de trente secondes après le début du combat, tous les bruits cessent. Quand la fumée se dissipe, ne restent que les corps au sol et Fei-san, son couteau droit dégoulinant de sang.
Ce qui s'est passé dans la fumée, qui a gagné, c'est limpide.
« C'est fini, patron. »
« Magnifique. »
Mais en voyant son niveau pour de vrai……
Son salaire actuel, est-ce qu'il est à la hauteur de ses compétences ?
…… Au retour, je vais négocier une augmentation avec Kalm-san.