Un mois s'était écoulé depuis la fin du festival de fondation et le départ de la troupe de Semloid.
Ce mois-ci, on avait l'impression que la chaleur estivale s'adoucissait progressivement depuis le festival. J'avais passé mes jours à capturer et trier des slimes à donner à l'église, à faire évoluer un slime qui appréciait la magie de l'attribut vent, découvert au cours de ce travail. Des journées d'entraînement obstiné s'étaient succédé.
Et aujourd'hui marquait exactement six mois depuis ma séparation avec les membres de la maison ducale. Lorsque je me rendis à la guilde des aventuriers, -san m'appela.
« , on dirait que tu t'en sors bien ces derniers temps. Un moment, j'ai cru que tu allais te consacrer entièrement au commerce. »
« Ahaha... disons que je prends mon temps. »
« Peut-être. Mais une fois qu'on se retrouve au-dessus des autres, les aptitudes n'ont plus d'importance, on a des responsabilités et du boulot qui vont avec. ... Bon, passons au sujet principal : est-ce que tu as des disponibilités pour les deux semaines à venir, à partir de la semaine prochaine ? »
J'avais du tissu imperméable en stock et aucun travail urgent.
« Ça ne pose pas de problème. »
« Tant mieux. Il y a une demande que j'aimerais que tu acceptes. Le travail consiste en de la récolte, mais la quantité est importante, donc on a besoin de quelqu'un qui maîtrise la magie d'espace. Ça nous arrangerait si tu te joignais à nous pour le transport. Au passage, le lieu de récolte abrite le genre de bête magique que tu voulais affronter. »
« Vraiment ? »
« Ouais. La cible, c'est le treant. Le matériel à récolter, ce sont aussi des matériaux de treant. »
Des treants !
Les treants sont des bêtes magiques de type végétal qui prennent l'apparence d'arbres. Ils se camouflent parmi les arbres environnants pour s'en prendre aux humains et aux autres bêtes magiques. C'est une bête magique dangereuse, spécialisée dans le camouflage et l'attaque surprise, qui pullule dans la Grande Forêt de Shurusu.
« Je ferai les explications détaillées avec les autres membres, donc si tu es intéressé, repasse à la guilde demain midi. Si tu décides d'accepter, tu t'inscriras comme participant à ce moment-là. »
« Compris. Alors à demain midi. »
« Ouais, fais attention en rentrant. »
Une fois décidé, je devais prévenir de mon départ...
Le lendemain
Comme convenu, je me rendis à la guilde. Dans la pièce où l'on m'avait guidé, Mya-san était déjà là.
« Nya ? Toi aussi t'as été appelé, ? »
« On a besoin de quelqu'un qui maîtrise la magie d'espace pour la quantité à transporter. »
« Récolter une telle quantité... à quoi compte-t-ils l'utiliser, nya ? »
« Aucune idée... »
En attendant, nous bavardions de-ci de-là, quand Welanna-san et son groupe, puis Repin-san, et enfin Asagi-san arrivèrent les uns après les autres. -san arriva en dernier et commença les explications.
« ... Voilà comment ça se présente. »
Pour résumer ce qui fut expliqué : la demande porte sur la sécurisation de bois. Il suffit d'abattre des treants et de les ramener. La quantité minimale est de trois cents bêtes, et si on en rapporte davantage, la récompense augmente proportionnellement.
Comme on ignore la taille d'un individu, impossible d'estimer le volume que représentent trois cents bêtes. Mais ce sera forcément considérable. C'est bien pour ça qu'on a fait appel à Repin-san et à moi, utilisateurs de magie d'espace.
Le départ est prévu dans deux jours.
N'y voyant aucun obstacle, j'acceptai de participer. D'après les mines des autres, tout le monde avait l'intention de faire de même.
Mais au moment où l'inscription de tous fut finalisée, Welanna-san posa une question.
« Récolter autant de bois de treant... il y a anguille sous roche, non ? »
« Tu sais bien que la population de cette ville diminue, non ? »
« Évidemment. Une mine a fermé, le travail a manqué, les gens sont partis. C'est logique. »
« L'ancien chef de l'administration n'avait pas l'air très motivé là-dessus. Il n'a rien fait de spécial. Mais le nouveau, lui, est très actif. Augmenter la population, augmenter les revenus, améliorer l'environnement de la ville. Il bouge sur tous les fronts, paraît-il.
Cette fois, une proposition d'un fonctionnaire a été adoptée : créer une spécialité locale pour attirer les gens. ... Mais mis à part la mine et le fer, cette ville n'a aucun atout touristique. »
Le lieu de rassemblement des Rimul Birds ne pourrait pas servir de site touristique ?
« L'idée a été soulevée. Mais à cette période, on organise aussi la chasse au Grelfrog, donc ce n'est pas propice au tourisme. Et si on arrête la chasse, on perd les revenus du Grelfrog, donc l'idée a été rejetée. De toute façon, c'est temporaire. Les gens de l'administration veulent quelque chose de permanent, toute l'année. »
Hein... le développement local, c'est pas si simple. Moi non plus je m'y connais pas, mais avoir un produit qui se vend, c'est déjà pas mal, non ? Au lieu de faire la fine bouche, ils feraient mieux d'exploiter les atouts existants. Si on considère ça comme une fête... non, ça marche pas ?
« Même temporaire, ça pourrait marcher, non ? Si on en fait une tradition saisonnière. »
« Une tradition saisonnière, pourquoi pas. Mais cette ville, c'est une ville minière, non ? Si un jour la mine est épuisée, il ne restera que cette saison pour gagner de l'argent. Ils veulent une spécialité qui existe toute l'année, en prévision de ça. »
Ah, oui... vu comme ça, c'est vrai.
« Bon, ce que tu veux dire, je le comprends pas mal. La situation n'est pas encore si critique, moi aussi je pense qu'on pourrait avancer petit à petit... mais bref, l'orientation est actée. En finalité, on va créer une nouvelle ville touristique au sud de la porte sud. Et au centre de cette ville, on construira une "arène" comme nouvelle attraction.
On y organisera des combats, on construira des auberges et tout le nécessaire pour les participants et les spectateurs. Les revenus viendront des billets d'entrée et des paris. La construction coûtera une fortune, mais une fois finie, les gains seront énormes. »
« Une arène et des paris, pour le coup... Les revenus seraient considérables, mais la sécurité risque de se dégrader. »
Effectivement, on imagine aisément des voyous et des brutes errer dans les rues.
« C'est pour ça qu'on crée une ville neuve. Tous les établissements où logeront les clients et les combattants — auberges et autres — seront construits à l'intérieur de cette nouvelle ville. La ville actuelle restera une ville minière, inchangée. On se contente de gérer les deux ensemble. Considérez qu'une ville distincte voit le jour au sud.
Le budget pour le maintien de l'ordre sera considérablement augmenté, les effectifs de la garde renforcés. Les paris seront gérés par la ville et strictement contrôlés.
Et là, j'en viens à la réponse directe à la question de Welanna... La conception et la construction de l'arène ont été confiées à Perdol Beckenheim. »
Ce nom fit l'effet d'une bombe sur tout le monde, sauf moi. C'est quelqu'un de célèbre ?
« Quel genre de personne est-ce ? »
« Mmm ? ne connaît pas ? C'est le second fils de la vicomté Beckenheim. Il devait à l'origine assister son frère aîné dans la gestion du domaine, mais il a fugué pour se consacrer corps et âme à l'architecture. »
« C'est un génie architecte sans égal, mais en même temps, c'est un excentrique notoire. »
Il a l'air d'un personnage... intense. Je n'en ai jamais entendu parler.
« On l'a approché, il a eu une bonne inspiration et a accepté sur-le-champ. Mais il a posé une condition : il veut du bois de treant pour les parties clés de l'arène. Il a dit qu'avec un autre matériau, c'est impossible à construire ! Du coup, on a commencé à sécuriser du bois de treant dès maintenant. »
C'est le caprice d'un artiste ? En me renseignant, j'appris que le bois de treant n'est pas inutilisable en construction, mais qu'on s'en sert habituellement pour fabriquer les baguettes des mages, pas pour bâtir.
Perdol Beckenheim doit avoir assez de talent d'architecte pour qu'on lui pardonne quelques exigences. On ne l'appelle pas "génie sans égal" pour rien.
Pendant que je réfléchissais à tout ça, les explications se terminèrent et la réunion se dispersa.
Et vint le jour du départ.
J'avais passé les jours précédents à préparer. Disons que j'ai surtout déplacé les objets stockés dans mon Dimension Home vers l'entrepôt aménagé dans la mine abandonnée, puis scellé l'entrée avec de la magie de terre pour ranger et prévenir les vols.
J'ai aussi testé l'extension de Dimension Home que m'avait apprise -san.
Je sentais que la charge nécessaire à l'extension augmentait à chaque utilisation, mais grâce à mon immense réserve de mana, je l'ai répétée comme un entraînement, jusqu'à atteindre une surface équivalente au rez-de-chaussée du dortoir des employés de ma boutique à Gimul. Je ne sais pas quel volume représente un treant, mais avec ça, je devrais pouvoir stocker pas mal de bois.
Telles étaient mes pensées tandis que j'attendais encore à la porte sud de Gimul. On devait s'y retrouver avec les autres mais...
« Ils ne sont pas encore arrivés ? »
Je scrute les alentours, personne. Ils ne sont pas encore là... En regardant un peu plus loin, j'aperçois Repin-san et Asagi-san qui s'approchent à pied.
« Bonjour ! Repin-san, Asagi-san. »
« Bonjour. »
« Bonjour, . Tu vas bien ? »
« Oui, très bien. »
Peu après, nous rejoignîmes Mya-san et son groupe. À la porte, le maître de guilde avait fait préparer une charrette, deux chevaux, et des vivres fournis. La charrette est une charrette de transport, et c'est Mizeria-san qui tient les rênes.
Le sud de Gimul est une plaine parsemée d'arbres, si bien qu'au rythme des cahots de la charrette, un paysage paisible défile.
Au cours du trajet, Asagi-san, qui assure le rôle de chef pour cette mission, fit le point sur notre stratégie.
« Alors, dans la forêt, le principe de base : moi, Mya et Welanna et son groupe abattront les treants. Repin et s'occuperont du transport des treants abattus, avec en plus la recherche de treants et la surveillance des environs pour Repin, et la protection de Repin pour . Ça va ? »
J'acquiesçai. C'est la base, mais je ne resterai pas complètement en retrait. Tout le monde sait que j'ai participé pour acquérir de l'expérience face aux treants, donc on me laissera aussi en gagner.
Ensuite, Repin-san, spécialiste des bêtes magiques, prit la parole pour confirmer les points faibles et les précautions concernant les treants.
D'après elle... Les treants attaquent en mouvant leurs branches, il faut donc se méfier des attaques venues d'en haut. Leur point faible est la excroissance en forme de visage humain qui pousse sur leur tronc bois : il faut soit l'endommager gravement, soit la zone autour, soit couper ou briser le tronc sous cette excroissance. Cependant, comme on veut en faire du bois d'œuvre, mieux vaut infliger le minimum de blessures, juste ce qu'il faut.
Inutile de se forcer à éviter toute blessure, mais il faut y faire attention.
S'il y a une espèce supérieure de treant, la vigilance doit être redoublée. Elles sont plus lentes que les treants normaux, mais leurs branches sont plus épaisses et plus puissantes. De plus, elles utilisent la magie du bois, allongeant branches et lianes pour entraver les combattants de première ligne : ce sont des bêtes magiques bien embêtantes.
Pour distinguer un treant d'un arbre normal, il faut « percevoir sa magie par la détection magique ». Mis à part l'excroissance faciale, ils sont identiques aux arbres ordinaires. Si l'excroissance se trouve dans un angle mort, il est quasi impossible de les différencier à l'œil nu, mais leur magie abondante se détecte relativement facilement.
Pour finir, une anecdote : les treants peuvent se déplacer. Ils sont plus lents que les slimes, mais ils arrachent leurs racines et rampent.
Des arbres qui marchent de leur plein gré... c'est difficile à imaginer, pour ne pas dire totalement absurde.
D'ailleurs, c'est quoi, au juste, une bête magique ?
« Une bête magique, c'est ça ? »
Je demandai à Repin-san, une fois les échanges nécessaires terminés. Elle m'expliqua que les bêtes magiques sont des êtres vivants — animaux, végétaux, objets naturels — qui ont muté sous l'influence de la magie. Pour prendre l'exemple du treant : un arbre ordinaire acquiert de la magie et devient une bête magique. Si la magie provoque des mutations soudaines, qu'un arbre devienne une bête magique devient compréhensible.
Je me souvins que Pauline-san m'avait parlé de "magification" ... c'était aussi un phénomène où les plantes se transforment sous l'effet de la magie.
« Et les humains, ils sont à l'abri ? »
« Il existe un symptôme appelé "ivresse magique", où un excès de magie dans le corps provoque un malaise. Mais il est quasi impossible qu'une quantité suffisante pour provoquer une mutation s'accumule dans un corps humain. »
Le corps humain possède un instinct de défense : la magie s'en libère d'elle-même, empêchant la mutation.
Pour l'ivresse magique, toujours selon Repin-san, les gens qui possèdent naturellement beaucoup de magie y sont peu sujets. Les gens ordinaires ne l'attrapent que s'ils abusent de pierres magiques ou de potions de récupération de magie, ou s'ils mangent trop de viande de bête magique.
Qui plus est, la magie des êtres vivants se concentre dans le sang, donc la viande elle-même n'est pas un problème. Les symptômes sont légers, et si on l'attrape par la viande, on en rit en disant qu'on n'a pas eu de chance, ou que c'est rare.
Tout en discutant de tout ça, nous avancions tranquillement en surveillant les environs.
D'après Repin-san, les bêtes magiques évitent instinctivement les proies qui leur semblent trop fortes. Autour de Gimul, il n'y a aucune bête magique qui oserait attaquer une charrette transportant sept aventuriers. Et comme elle l'avait dit, nous n'avons pas été attaqués une seule fois depuis la sortie de la ville.
En route, je discutais animément de bêtes magiques et de slimes avec Repin-san, j'écoutais les récits de voyage de Mizeria-san, et je m'enthousiasmais avec Asagi-san sur le miso et la sauce soja.
« La soupe miso... ça me rappelle des souvenirs. Je n'aurais jamais cru pouvoir mettre la main sur du miso et de la sauce soja à Renaf. Bonne nouvelle, je te suis reconnaissant. »
« Si vous voulez, je peux faire de la soupe miso ce soir ? J'ai les ingrédients. »
« Vraiment ?! Je compte sur toi ! »
C'est ainsi que je fus chargé du dîner.
Dans le Dimension Home de Repin-san, je servis soupe miso, nikujaga et riz.
Ce fut un succès auprès de tous, mais Asagi-san pleurait de nostalgie en buvant sa soupe miso.
« Asagi, ça fait longtemps que t'es pas rentré au pays ? »
« Oui. L'île de mon village est loin, le retour n'est pas aisé. Surtout, l'enseignement du dojo où j'ai appris l'épée veut que quiconque a atteint un certain niveau devienne aventurier. On nous pousse presque à partir en voyage. Et tant qu'on n'atteint pas le rang S, ou que cinquante ans ne se sont pas écoulés depuis le départ, on ne peut pas rentrer à l'île. »
« Cinquante ans ? Pourquoi si longtemps ? »
« C'est le nombre d'années que le fondateur du dojo a passées à parcourir le monde. Affûter sans cesse sa technique, ou voyager pour élargir ses horizons. Survivre dans le monde extérieur, c'est l'entraînement et l'épreuve. Car ici, il y a de forts monstres et toutes sortes de gens qu'on ne trouve pas sur l'île. »
« La protection du village, ça va ? Si les forts partent pendant cinquante ans, ça pose pas problème ? »
« Inutile de s'inquiéter. Ce sont seulement ceux qui veulent maîtriser l'épée qui partent en voyage. Ceux qui apprennent l'épée pour se protéger, ceux qui assurent la défense du village, ceux qui s'entraînent encore au dojo, les maîtres du dojo. Parmi ceux qui restent, il y a beaucoup de gens compétents, alors tout va bien. »
Nous dînâmes en échangeant ainsi, puis chacun prépara son sac de couchage pour dormir.
Mais c'est spacieux, ici...
« J'ai moi-même passé de longues périodes sans rentrer à mon camp de base, absorbé par mes recherches. Mobilier, documents de recherche, spécimens de bêtes magiques... j'ai continué d'étendre mon Dimension Home pendant des années pour tout y caser.
Aujourd'hui, je m'éloigne moins de Gimul, donc la majeure partie de mes affaires reste à la maison. Et pour cette fois, j'ai encore réduit mes bagages. »
Dire que c'était plus rapide et facile d'agrandir l'espace que de faire le ménage, c'est un peu fort... mais le résultat est franchement impressionnant. Sans bagages, ça paraît encore plus vaste, et en surface réelle, c'est facilement le double de mon Dimension Home actuel. Je vais continuer mes efforts.
Une fois les préparatifs du coucher terminés, n'ayant plus rien à faire, je me mis au lit tout de suite.
Il faut dormir tôt. Demain, on part à l'aube.